#01 Danaé

28 Jan

Tout a commencé avec un retard dans mes menstruations. Moi qui étais naturellement réglée comme une horloge, je m’interrogeais sur ce sang qui ne coulait pas. Bien sûr, je ressentais d’autres choses en moi, des choses qui auraient pu me mener sur une piste, mais je ne voulais pas leur prêter attention. J’ai souhaité attendre. Quelques heures, quelques jours, une semaine. J’avais tellement peur de me retrouver face à cette réalité, celle qui grandissait dans mon intérieur. Puis, n’en pouvant plus de tous ces doutes qui m’assaillaient, de tout ce futur potentiel qui se dessinait mais qui restait incertain, nous nous sommes décidés, mon Compagnon et moi, à aller acheter un test de grossesse. Je suis restée dans la voiture. Et c’est avec un large sourire que je l’ai vu revenir, un sachet à la main. La réponse à toutes mes questions était là, dans cette petite boîte en carton. Nous avons suivi à la lettre les consignes d’utilisation.
J’ai bu, beaucoup, et ai espéré très fort que le matin arrive vite tellement j’avais envie d’aller aux toilettes. Au lever du jour, je me suis glissée discrètement dans cette pièce, endroit peu chaleureux pour accueillir une telle nouvelle, pour effectuer le rituel. Je n’ai même pas eu à attendre que déjà deux barres très nettes s’affichaient, comme pour m’indiquer un chemin. Mon coeur battait fort avant cela. Puis, plus rien. J’étais seule face à moi-même et j’hésitais. Non pas à garder cet enfant, la question de l’avortement ne se posait pas, mais à partager la nouvelle avec celui qui était soudain devenu papa grâce à cet étrange objet. J’hésitais à lui mentir car je ne le sentais pas prêt. Je ne l’étais d’ailleurs pas moi-même. Quand, une fois dans la chambre, je me suis retrouvée face à son regard plein d’azur et d’étoiles, je n’ai pas pu lui cacher la vérité. Nous vivions un petit moment de bonheur, perchés sur notre nuage. Et celui-ci fut très court…

Les évènements se sont succédés à un rythme effréné. À tel point que j’avais l’impression que mon ventre grossissait à vue d’oeil. Les trois premiers mois ont été très difficiles. Pas de nausées ou autres symptômes habituels, mais une intense douleur dans le côté gauche de mon ventre, inexplicable. À cela se sont ajoutées une immense fatigue et une profonde dépression. C’est simple, je ne faisais que dormir et pleurer. Je ne m’alimentais pas ou mal, ne me lavais pas… bref, j’étais dans un état d’abandon le plus total. Je n’avais même pas la force de lutter. Et puis il y a eu l’échographie, la première. Je crois que c’est en voyant ce petit Être que j’ai pris conscience de sa réalité. Je ne pouvais quitter l’écran des yeux et ma figure illuminait la pièce d’un large sourire. La douleur s’est estompée pour finalement disparaître. J’avais vraiment la sensation qu’elle signifiait la fragilité du foetus, et que, du coup, son absence voulait dire que celui-ci était bien accroché. Je me suis reprise en mains et j’ai commencé à me laisser bercer par cet état magique, indescriptible. J’ai pas mal bouquiné sur le sujet. Je voulais entreprendre des activités en lien avec la grossesse. Et bien que le second semestre se soit passé avec délice, je n’ai rien fait ni rencontré personne. Au milieu du troisième mois, je suis entrée en contact avec mon Bébé. Un soir, alors que j’étais allongée et que je caressais mon ventre comme à chaque fois avant de m’endormir, je l’ai senti bouger différemment. Je l’ai alors observé. Et à ma grande surprise, quelques minutes plus tard, dans un geste lent, tendre et délicat, une petite main venait se poser non loin de mon nombril. Émue au plus profond de moi, je lui répondais par une caresse, paume contre paume. Je n’ai ensuite plus cessé de toucher mon ventre. Les trois derniers mois ont été plus éprouvants. Le ventre devenait lourd et je fatiguais rapidement. Comme pour me préparer à affronter un quotidien plus proche que je ne le pensais (et qui dure aujourd’hui encore), des insomnies se sont installées.

Cette grossesse, vous l’aurez compris, n’était pas préméditée. Nous étions un jeune couple, en pleine découverte de l’autre, avec un goût prononcé pour l’aventure, et nous sommes passés d’un coup au statut de maman et papa. Notre adaptation s’est faite au fur et à mesure, tant bien que mal. Chaque point lié à la venue au Monde d’un enfant, à son accueil, à ses besoins, à son développement… etc, soulevait en nous de nombreuses interrogations. Il fallait faire des recherches et palabrer longtemps pour que d’une part chacun trouve ce qui lui semblait bon, et d’autre part pour mettre en commun nos décisions. Notre quotidien a très vite pris l’apparence d’un casse-tête chinois. De mon côté, j’étais très intuitive. Je savais ce que je voulais ou ne voulais pas, mais ne pouvais expliquer avec des mots mes choix. Ce qui mettait un frein à la communication. Ce n’est que plus tard, à la lecture de certains témoignages, informations, données scientifiques, que j’ai pu me compléter en apportant des explications à mes ressentis. Et cela m’a fait un bien fou, dans ce tourbillon d’incertitude, d’apprendre que ce qui me paraissait naturel voire nécessaire était recommandé et appliqué par delà nos frontières, dans des cultures qui accordaient encore de l’importance à la Vie. Je désirais accoucher à domicile et redoutais plus que tout l’hôpital. Nous avions atterri chez mes parents à mon septième mois de grossesse, après bien des péripéties et n’ayant trouvé aucune autre solution. Malgré un climat quelque peu tendu et non confiant entre nous, ceux-ci avaient accepté, non sans peur, mon choix qui leur semblait extravagant. J’avais également fait la rencontre d’une Sage-Femme qui avait répondu favorablement à mon projet, malgré un suivi qui, on le savait, allait être très court. Tout semblait bien se dessiner. Jusqu’au jour où j’ai appris le décès de mon Oncle,
le 28 Mars. Il se trouvait dans un état transitoire depuis des mois, accroché à un semblant de Vie par des fils. Je n’étais pas proche de lui, mais plutôt de sa Femme, à qui j’aurais volontiers donné le nom de maman étant petite, ainsi que de leur troisième enfant, mon Cousin, qui a toujours été comme un grand frère pour moi. Sentir toute l’émotion que cette nouvelle générait autour et à l’intérieur de moi m’a profondément bouleversée. Ce que je savais c’est que sa mort allait donner la Vie.. Le lendemain, je me suis levée.. différente. J’avais du mal à marcher, mon bassin semblait complètement ouvert, et puis il y avait les contractions. Je ne leur ai pas accordé beaucoup d’importance au début car leur intensité m’était familière. Seulement ce jour-là elles étaient régulières; elles ne se sont ni estompées ni arrêtées. Le travail avait commencé… Je suis restée dans cet état durant encore deux jours. C’est-à-dire sans pouvoir ni dormir ni manger (ou très peu), ne supportant que la position assise sur mon ballon de gymnastique, m’accrochant de toutes mes forces aux barreaux du lit, et apprenant à respirer pour faire passer la douleur.. qui était insoutenable. Ma Sage-Femme était là depuis le début; elle faisait des aller-retour entre son domicile et celui de mes parents. C’était long. C’était lent. Mon col s’était pourtant ouvert très tôt, mais rien ne semblait avancer. Alors, au bout de mes limites, au bout de moi-même, accablée par la douleur que je voulais faire taire et par la déception, j’ai demandé à aller à l’hôpital. Je ne sentais pas d’évolution dans mon corps et je ne trouvais pas cela normal. Surtout au bout de trois jours! C’est aux urgences de l’hôpital où j’avais moi-même vu le jour, 26 ans auparavant, que l’on a arraché le petit Être qui se trouvait dans mes entrailles depuis presque neuf mois, et dans mon coeur depuis un temps incommensurable. Une équipe de la maternité m’a prise en charge rapidement. On m’a allongée, position que je redoutais, pour pouvoir m’examiner. Et là, j’ai dû attendre. Attendre que l’on comprenne, que l’on sache, que l’on fasse. Cela a duré deux heures. Car, malgré les échographies, malgré les touchers vaginaux, malgré les palpations au niveau de mon ventre, personne ne pouvait affirmer dans quelle position se trouvait mon Bébé. Un climat de tension, de stress et d’inquiétude régnait dans la pièce. On a donc appelé un gynécologue en urgence afin qu’il procède à une opération: la césarienne. Il fallait faire vite. D’autant plus qu’une Sage-Femme avait, sans le vouloir, rompu la poche des eaux et qu’elle tenait sa main dans mon vagin en guise de bouchon. Le docteur est arrivé: c’était un homme. Je ne l’aimais pas. Il était froid, pas à l’écoute, et, malgré mes pleurs, j’ai dû le repousser physiquement plusieurs fois tellement il me faisait mal. Ce qu’il n’a pas apprécié. Bref, à mon grand regret, c’est cet individu qui a sorti le petit Être qui se trouvait dans mes entrailles: ma Fille. En vingt minutes qui m’ont semblé des heures. Consciente, j’ai pu l’entendre puis la voir. Juste le temps de l’apercevoir, enveloppée d’une serviette plastifiée bleue qui avait enlevé son odeur, de faire la rencontre tant redoutée de ce regard apeuré, d’embrasser furtivement sa joue, qu’on l’enlevait déjà. De longues minutes, de longues heures.. il fallait attendre que j’aille mieux. Mais comment aller bien séparée de l’Être qui forme ma continuité et de celui qui a permis une telle réunion? J’étais impatiente et terrorisée. Allais-je la reconnaître? Et elle, se souviendrait-elle que j’étais sa Mère? La porte s’ouvrit enfin. Mon Compagnon était en larmes. Une Sage-Femme tenait ma Fille. Dans un geste habituel et empli d’une profonde déshumanisation, elle la déposa tel un objet sur mon ventre. Je ne me souviens pas si elle est ensuite restée ou partie. Je n’avais d’yeux que pour cette étrange créature faite avec ma chair et mon sang. Malgré toutes les péripéties qu’elle venait d’endurer, elle s’accrochait et voulait s’en sortir. Elle cherchait mon sein. Je lui frayais donc un chemin parmi les nombreux fils qui parcouraient mon corps. En un instant, elle dissipa douleurs, doutes, et pensées négatives. À travers cette sensation qui m’était inconnue, elle m’emmenait côtoyer mes instincts. C’était au-delà du simple fait de nourrir. Personne ne nous a aidées. Elle s’est débrouillée seule et m’a montré la voie. À l’heure où j’écris ces mots, l’allaitement est l’unique chose que j’estime avoir réussie et pour laquelle je suis fière.

La semaine que j’ai passée à l’hôpital a été très dure; tant sur le plan physique que psychologique. Un manque de place poussait le personnel hospitalier à vouloir me mettre dehors plus tôt que prévu.. alors même que je n’arrivais ni à me lever ni à marcher. De plus, ma famille s’est mise à m’en vouloir. Ils pensaient que je simulais la douleur. Heureusement que mon Compagnon était à mes côtés. C’est lui qui s’est occupé de nous. Les conditions n’étaient pas idéales, mais il a fait de son mieux. Et c’est le sourire aux lèvres que nous sommes retournés chez mes parents, à trois, le sept Avril. Sauf qu’eux, le sourire, ils ne l’avaient pas. Ma mère m’a vite demandé de quitter la maison; notre présence les dérangeait. C’est donc en hâte que nous sommes partis du Sud-Est pour rejoindre l’Océan.

Je ne m’attendais pas, ni ne m’étais préparée, à vivre un tel accouchement. Cela a engendré un choc émotionnel d’une assez grande importance qui, parfois encore aujourd’hui, se manifeste. La seule pensée qui me redonne des forces est de me dire que, sans cette opération, ma Fille n’aurait pas survécu. Elle se présentait de face, le dos complètement tordu, ce qui fait qu’il lui était impossible de s’engager dans mon bassin. Voir les nombreux sourires qu’elle m’offre à présent ne fait que me convaincre que j’ai pris la bonne décision. Maintenant, je ne me consacre qu’à son bien-être. Je fais de mon mieux pour que la petite graine qu’elle était développe de nombreuses feuilles, des branches, et peut-être aussi un jour des ailes.

Danaé

Je tais certains contextes, certains évènements, de façon volontaire, dans le but de ne pas leur accorder d’importance. Ils viendraient seulement ternir mon récit.
Néanmoins, sachez que sur les trois échographies, faites à différents endroits, seule la dernière a été agréable: un homme doux, à l’écoute, et qui prenait le temps d’expliquer les choses. Pour les autres, j’ai dû faire face à deux femmes odieuses qui se sont montrées brutales et violentes, tant physiquement que psychologiquement.
Quant au jour de l’accouchement, j’étais dans une salle entourée de personnes, comme si je me donnais en spectacle. Les Sages-Femmes chuchotaient entre elles sous mon nez, tout en m’examinant, et disaient qu’elles soupçonnaient une malformation; de quoi augmenter largement mon stress et mon angoisse (en fait, si elles connaissaient mieux leur métier, elles auraient pu détecter qu’elles touchaient le visage de mon Bébé…). Le gynécologue ne s’est même pas présenté, il est arrivé blasé et sans que je m’en rende compte avait pénétré mon vagin sans me demander la permission ou me prévenir. Il n’a pas cessé, durant l’opération ainsi que pendant le séjour, d’insister sur le fait que j’avais râté mon accouchement à domicile.
Les infirmières en ont rajouté une couche en clamant haut et fort que je ne pourrai jamais envisager une naissance naturelle, par voie basse, après une césarienne.
Bref, j’en oublie sûrement, dans ma mémoire, mais de nombreux résidus resteront, malheureusement…

Merci d’avoir pris le temps de me lire.

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Une Réponse to “#01 Danaé”

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  1. La femme qui accouche, cette pécheresse qu’il faut punir | Marie accouche là - 22 août 2014

    […] élaboré des idées sur la façon d’accoucher. Coupables sont ces originales qui avouent avoir songé à l’accouchement à domicile, qui viennent à l’hôpital avec leur propre sage-femme ou qui désirent une naissance par voie […]

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