Léonie, comme une évidence, Loire-Atlantique 2011

30 Jan

Gestation, douceur et chaos

27 avril 2010, les enfants sont couchés, blottie contre mon homme devant la télévision, je rêve à ce petit troisième que nous envisageons de mettre en route au début de l’été. L’émission est ennuyeuse, et l’odeur de mon homme, tout juste sorti de la douche, me donne envie…On s’embrasse tendrement et j’ai une vague pensée pour mon calendrier, je n’ovule que dans 11 jours, tout va bien …Le lendemain, je jette tout de même un coup d’œil sur mon agenda : ah non, en fait c’était 7 jours…bon, ça reste un risque (une chance ?) bien faible et puis un ou deux mois d’avance, quelle importance, ce petit reste le bienvenu, il est attendu.

Un mois plus tard, week-end a Paris, Journées des Doulas, en compagnie de deux amies. L’une d’elles, S est, depuis la grossesse de ma cadette, une proche, une aadeuse. Nous sommes sur la même longueur d’ondes et ce partage entres femmes, les ateliers qui se succèdent, les émotions…tout se mélange et déjà mes hormones me jouent des tours, je m’énerve vite, je pleure fort et j’éclate de rire l’heure d’après. Nous dessinons déjà, sans le savoir, une ébauche d’un moment immense que nous allons partager.

Déjà une semaine que je sais que je porte la vie. Etrangement je n’ai pas de souvenir précis du jour où j’ai reçu le courrier de la prise de sang positive. Ca ne m’a pas marquée. Juste, je sais. Je me souviens aussi d’avoir téléphoné à la SF AAD « du coin ». Nous la rencontrons plusieurs fois. C’est une matrone, elle a l’habitude, on sent la routine et presque le protocole. Mais elle connait son travail et je nous sens assez autonomes pour n’avoir besoin que de sa présence le jour J. Confiance. Je rencontre seule sa binôme, un jour de consultation. Aimable.

Quelques mois plus tard nous apprenons que notre SF a de graves soucis de santé. Cette maladie ronge et le 27 janvier 2008, mon mari a vu sa maman en mourir. Nous ne pouvons envisager de voir cette femme, notre SF, chaque mois sachant ce que nous savons. Et puis cette date, le 27 janvier, terme théorique de la grossesse. Trop de signes, d’interprétations hasardeuses….Nous souhaitons stopper le suivi. Par hasard, un peu, nous trouvons une autre SF, plus loin, qui accepte de nous prendre en cours de grossesse. 100 km, c’est loin, mais ça vaut le coup. Elle nous correspond. Mon homme passe de la confiance a l’enthousiasme, ça colle bien !

28 octobre 2010, choc. Accident de voiture, seule avec mon ventre et mes deux petits a l’arrière. Aucune séquelle physique. Assurance, courrier, bataille et rage. J’oublie mon corps, mon bébé et je me bats. C’est une immense coupure dans ma grossesse, un mois d’absence, de « trou ». Avec l’haptonomie, nous reprenons doucement contact avec notre bébé. Un week-end en amoureux vient sceller définitivement notre implication et nous prenons conscience qu’il ne reste que peut de temps avant l’arrivée du bébé : 1 mois, 2 tout au plus…

7 décembre 2010, rencontre entre femmes. Si l’implication de mon chéri pour cette grossesse est grande, je sais cependant que j’ai besoin de femmes autour de moi. Et je sais lesquelles. Précisément.

Mon blessing way , « reliance » et « feminitude »

Il est 9h10, je viens de déposer ma cadette à la crèche et mon ainé a l’école. Je sais qu’elles ne seront pas là tout de suite, que j’ai le temps de me reposer de ma nuit hachée par mon bébé aux grandes jambes, danseur/torpilleur de bide…oui, mais je suis excitée comme une gosse la veille de Noel. Je prends donc une douche et tente de me poser, mais je guette derrière la fenêtre. Je ne sais pas tout à fait ce qui m’attend même si j’ai une vague idée, j’espère aussi que la sauce va prendre entre elles, toutes.

S est la première à être entrée dans mon « cercle », via un forum internet et sur les conseils de notre sage femme commune, J. Mars 2008, mon homme et moi entrons dans son salon, elle est immensément ronde et belle et attend son deuxième bébé, un 2e AAD. Elle est forte, déterminée, elle m’impressionne. Elle et son compagnon effacent nos derniers doutes sur le choix que nous avons fait d’accueillir notre petite à la maison. Quelques mois plus tard dans ce même salon, nous ferons connaissance avec sa petite A, bébé punk chevelue et dodue. Je suis toujours aussi épatée de cette présence qu’elle dégage, portant cette toute petite chose contre son sein.

Octobre 2008 (??), je suis conviée à une réunion, loin, loin dans les terres par une copine de forum internet. Je porte tout contre moi, ma précieuse petite fille de deux mois. Il faut que je leur raconte, a celles qui préparent une naissance a la maison, à quel point je suis réparée, épanouie, confiante et heureuse. A I et son ventre rond, il faut que je lui dise le bouleversement, la tempête et la joie que c’est de mettre au monde son enfant, dans la pénombre, le calme de son nid, aux cotés de cette femme en blanc. Et de l’entendre raconter la naissance de sa première fille, mes tripes se tordent. Ses larmes et les nôtres coulent. Elle a été blessée, anéantie et elle a peur de « rater » encore, de la douleur, de sa tête… mais elle dégage une telle détermination que j’en reste sans voix…Il se passe un truc entre nous, je ressens un lien fort se tisser. En janvier, elle enfantera à la maison, comme une immense victoire, de sa petite S.

2009, c’est l’été (ou le printemps, je ne sais plus), elle vient tout juste d’arriver de sa Vendée, du coté sud de l’estuaire, en face, de l’autre coté du pont. Elle a eu mon mail par J et ne connaît personne dans le coin. Nous nous rencontrons, son ventre est déjà bien rebondi, ses yeux sont d’un bleu à tomber par terre et son calme est olympien en toutes circonstances. M est sereine. Tout le temps. Elle a une capacité d’écoute incroyable, elle m’apaise. Déjà mère de deux garçons, elle garde le secret espoir d’avoir une petite fille. P naîtra à la maison une nuit d’octobre, avec J, toujours.

Avril 2010, je visionne le diaporama d’une photographe, MM. Je sais/sens que mon corps va accueillir un petit dans quelques jours. L’idée de garder des images particulières, belles et esthétiques de la naissance de cet enfant me travaille depuis déjà quelques mois. Mais l’intimité dans tout ça ? Je me tâte, ne sais plus. Mais ce diaporama quand même, quelle force, quelle délicatesse, quelle…discrétion ! C’est elle, il faut que je lui demande si elle veut bien être là le jour J. Elle dira…oui ! Malheureusement, un accident de voiture (encore un !) lui impose le repos strict et le jour J, elle ne pourra être présente.

X, femme sage et sage-femme. J ayant pris un autre chemin, il nous fallait une personne de confiance à nos cotés pour cette nouvelle naissance. Nous nous sommes rencontrées au cours d’un guet-apens, un dimanche de septembre 2010. Elle avait une longue jupe blanche, son bébé de 6 mois dans le dos et un sourire scotché au visage. C’était bien elle. Elle rayonnait, je l’ai aimé dans la seconde.

Puis quelques semaines plus tard, mon mari l’a rencontré aussi, nous étions tous les trois en accord, ça fonctionnait. Le chemin était tracé…

A 11h, elles sont là. M et sa fille P arrivent en premier. Puis MM, S et sa fille A. Enfin, I, qui vient de bien loin.

Je fais du thé et très vite les langues se délient, les conversations fusent, l’alchimie se produit : oui elles vont bien ensemble, il fallait que ce soit elles.

On commence par allumer des bougies amenées par I, une pour chacune. Elles seront rallumées le jour de la naissance. L’ambiance est posée, le diffuseur d’huiles essentielles parfume la pièce, l’atmosphère devient feutrée. M me prépare un bain de pieds avec des petites fleurs blanches, mes préférées.

Pendant que mes pieds bloblotent, les filles sortent des petits liens de couleurs. Chacune va choisir et tresser ses couleurs pour venir ensuite me nouer ces bracelets au poignet ou à la cheville. Travaux manuels. Nous échangeons, encore, sur LE thème de la journée : la naissance. MM, elle, tourne, virevolte et mitraille, on la voit à peine. M nous abandonne quelques minutes pour aller chercher un plateau de sushis pour compléter le repas du midi.

Puis nous passons aux choses sérieuses : le moulage en plâtre de mon ventre. Le tartinage à la vaseline est aussi épique que la lecture et re-lecture de la notice du kit de moulage. J’aime cette ambiance, cette dérision. I observe, manipule, S mesure et plaisante. Les bandes de plâtre sont coupées, les premières bandes plongées dans l’eau sont collées à ma peau. C’est FROID ! MM prend dans son objectif la joie des filles, les mains dégoulinantes de plâtre et nos éclats de rires. M arrive avec les sushis et prend vite part au plâtrage. On patouille et on se salit les mains, on ri, le bébé bouge beaucoup, sentant le plâtre durcir sur ma peau. Et on s’interroge, sommes nous uniquement entre femmes…ou pas ? Ce petit, là sous la bosse de plâtre ?? Le mystère est doux…

Il est 13h. Après avoir fait une petite provision de sushis, MM s’envole vers d’autres obligations…nous la reverrons, plus loin…

Consignée dans le canapé, j’attends que le plâtre sèche et les filles préparent la table du déjeuner : cake au thon de S, sushis de M et les desserts de I (tarte meringuée au citron et muffins choco-banane). Le démoulage se fait dans la liesse car les rares endroits non graissés de vaseline sont épilés de leur léger duvet et mes grimaces amusent fortement mes amies, ravies. Nous admirons cette œuvre à 6 mains, quelle belle réussite !

Nous mangeons de bon appétit, les histoires de naissances émergent doucement. A l’heure du dessert, X frappe à la porte pour nous rejoindre et s’intègre à la conversation avec fluidité. Les filles

racontent encore. L’émotion est palpable. Les bons et mauvais souvenirs de leurs propres enfantements, nous intégrons toutes, nous gardons dans un coin de notre mémoire, nous sommes toutes mères et nous SAVONS où me mène le chemin, que ma peur est grande, encore. Mais je sais qu’elles seront là, c’est apaisant.

M va chercher des fleurs, du blé et des branchages souples pour me fabriquer une couronne. Chacune à son tour va y apporter sa créativité. Au fur et a mesure que la tisane infuse, les histoires se racontent, les tiges et branchages s’entremêlent, la couronne passe de mains en mains et les liens se tissent, encore plus forts…Je m’absente pour soulager ma vessie et je quitte une sorte de bulle. Je me retourne pour les voir toutes les quatre. C’est bien, ça marche, et j’aime, j’aime, j’aime, je LES aime.

C’est coiffée de ma couronne que je me fais masser les pieds avec délectation par M, en enfournant quelques muffins…et je savoure ! Puis X prendra le relais pour soulager mon dos, je commence à entrer dans une sorte de torpeur, une bulle de coton, je suis bien.

17h, déjà. Les filles ont commencé à débarrasser, faire la vaisselle et mon chéri arrive avec les enfants. Je ressens un petit pincement au cœur. C’est la fin. La maison est en effervescence, les enfants jouent, nous rangeons, papotons, on s’embrasse pour dire bonjour puis au revoir. Je sers fort mes trois amies et je sais que la prochaine fois, ce sera le grand jour.

Reste X qui vient faire connaissance avec les enfants. Mon fils se montre cascadeur, ma fille timide. Nous écoutons le cœur du bébé, la petite observe. Mon grand fait part de son envie de couper le « tuyau du bébé » a X qui lui confirme cette possibilité. Mon homme est rassuré de savoir qu’elle a trouvé le chemin facilement. Et moi j’observe, encore cette harmonie pleine de promesses….

Repousser les limites de la patience…et accepter !

Convaincue. Archi-sûre. Ce bébé n’attendra pas la fin de l’année. Noël ? Réveillon de la St Sylvestre ? Le jour se lève sur cette nouvelle année et je suis toujours aussi ronde. J’attends. Avec ferveur, angoisse et parfois colère. Louis tousse et l’épidémie de gastro semble bien avoir franchi nos portes. Ma fille et moi toussons aussi de concert. Chaque toux me déchire la poitrine et me lacère le ventre. Nous nous soignons tous dans notre cocon. Mon mari veille. Il est trop tôt. Trop de fatigue, de miasmes et d’agacement lié au confinement. Je ne peux pas laisser venir ce petit même si je sens bien qu’il est plus que prêt. Mon ventre n’a jamais été aussi lourd, aussi imposant, mon dos aussi douloureux…

Et puis un matin, je me réveille et je décide de sortir. Renouveau. Une semaine de ballades, petites courses et papotages. Puis à nouveau je ressens le besoin impérieux de m’enfermer. Je ne veux voir personne. J’annule le RDV du 9e mois a la clinique de « repli », la dernière séance d’haptonomie passe a l’as et même le labo pour une dernière prise de sang me paraît inenvisageable. Juste ma maison, mes odeurs et mes couleurs. L’attente a laissé place a la paix. Il peut venir. Bientôt.

I part pour Paris. Il faut attendre. C’est impératif. Elle rentre, ouf.

M, fatiguée, fait une cure de sommeil…et en ressort. Elle lit et tricote, dit-elle.

Le week-end de compétition de S approche. Je reste confiante, je ne sais pas pourquoi. Les microbes d’hiver font leur œuvre. Intérieurement je souris, je sais qu’elle ne partira pas.

Samedi 22 janvier, je me lève lourdement. Nausées. Mal au dos. Désespoir, la paix s’en est allée. Journée grise et morne. Je reste « à coté ». Je suis incapable de m’occuper des enfants, de manger à table en famille. Je reste prostrée dans mon lit. J’ai sommeil. Immensément. Alors je dors beaucoup. Je me réveille et je n’ai qu’une envie : aller nager. J’appelle aussitôt une amie (E), elle est disponible, elle passe me chercher. Nous nagerons une heure. Je rentre et m’allonge de nouveau dans mon lit. Dans un ultime effort, je descends dans le salon, une fois que la maison est dans la pénombre et le calme. Mon homme est en bas. Il se repose de ces derniers jours où il n’a pas cessé de courir : boulot, maison, crèche, école, repas, linge, enfants….Il s’allonge et s’endort profondément. 21h. Je me dis que c’est drôle que nous ayons besoin a ce point, aujourd’hui, de dormir beaucoup, mon chéri et moi…comme si nous prenions des forces…au cas où…mais je n’espère plus.

Immensité grandiose, fluide connivence

00h, je me couche. Je somnole. Mon ventre se durcit. Tiens. Etrange. Est-ce qu’à renoncer totalement, j’aurai enfin accepté de laisser venir cet enfant ? Je n’ose y croire. Et puis je n’ai pas mal. Alors je dors. Je suis bercée par les vagues, c’est doux.

3h13, mal. Mon homme est toujours sur le canapé en bas et dort profondément. Mon téléphone est là. J’ai une pensée amusée pour I. Partie loin. Avec dans son coffre ses légumes et son mixeur. Au cas où. Et puis je ressens le besoin de l’appeler. Mon mari m’entend parler, il monte. Une autre vague, le souffle me manque et il parle à I. Elle arrive dit-elle. 2h, je sais. Texto a ma SF, X : « Ca commence à faire mal, je crois que c’est parti ».

Il est temps de me lever. Calme et ordonnée je m’affaire avec mon chéri a tout préparer : ballon, écharpe de suspension, déplacer la lourde table, gonfler la piscine, la remplir, protéger le canapé…et allumer les bougies. Elles me font penser aux filles. Je leur envoie un texto : M, S et X. Qu’elles viennent quand elles veulent, si elles peuvent.

4h et des poussières, j’entre dans l’eau chaude. A a géré à la perfection 37/38°. La douleur est présente mais appréciable dans l’eau chaude. Je sens l’euphorie monter, nous allons rencontrer notre bébé. Je souris entre les contractions, A m’enlace tout le temps, nous nous embrassons, a pleine bouche. J’ai besoin de ce contact charnel pour qu’il touche du doigt tout ce qui se passe dans mon corps. S’il savait !

M arrive, sur la pointe des chaussettes. Un texto aura suffit pour qu’elle s’envole au milieu de la nuit. La voila, tout en douceur et en retenue. Fine et douce, mais si forte ! Elle s’agenouille près de la piscine et me serre dans ses bras. Je sens une violente émotion me submerger, je suis si heureuse qu’elle soit là. Déjà, le ballet se met en place. A, mon homme, m’entoure et m’embrasse, M arrose mes reins douloureux. C’est une jolie danse. La lueur des bougies, les clapotis de l’eau et les sons un peu sourds que je commence à faire. Images

Une portière claque au dehors. Je regarde la pendule, je sais que c’est I. Elle entre dans la danse sans aucune difficulté. Il n’y pas d’accroc, je sens une telle perfection dans nos gestes et nos regards échangés. Tous. Elle aussi se déchausse. Et je pense à celle qui a été présente pour nous toutes lors

de la naissance d’un de nos grands : les pieds nus. Entrer dans une demeure qui va recevoir la vie entre ses murs, comme on entre en prière ; J présente en pensées et dans nos cœurs. I me prend aussi dans ses bras. Pas besoin de beaucoup de mots. Les minutes (heures ??) passent. I fait des blagues, me fait rire et j’aime. M m’encourage. Elles m’arrosent, me massent, posent des gants de toilette brulants sur mes reins. Et elles laissent une place immense à mon homme. A est là, présent, de toute son âme. C’est bon. Je mange des gâteaux, bois un sirop.

Mon fils se réveille. Il est intrigué, intéressé et excité. Durant une demi-heure, il sera présent parmi nous. Mais très vite je me rends compte que ce ne sera pas possible. Je n’aime pas envisager ça mais il doit partir. Notre puce, elle, dort. Nous appelons C, une amie qui s’est proposé de garder les enfants chez elle si nous le souhaitions. A son arrivée, notre fille est réveillée par son papa pour partir avec son frère. L’idée fugace de la laisser dormir et de ne laisser partir que son frère, me traverse l’esprit. Et je me dis que ce ne serait pas juste. Pour qui ou quoi, je ne sais pas, mais toujours est-il que je dois dire au revoir à mes deux enfants. Je les serre fort contre moi. La douleur des contractions devient franchement terrifiante, tout comme l’idée de me séparer d’eux. Ma fille, ma toute petite. Je suis déchirée à l’idée de la laisser. J’ai mal dans mon cœur de maman. C’est en la serrant contre moi que je sens la désespérance arriver. Je le sais. Les laisser partir va me permettre d’entrer dans une nouvelle phase du travail. Je commence à pleurer doucement.

Puis les sanglots m’étouffent, ils sont francs et bruyants. Je pleure sur mes petits que je laisse partir, cet autre que je dois laisser venir, sur cette douleur lancinante qui tire dans mon ventre. Lovée dans le cou d’A je crie mon ras le bol de tout ça. Mes yeux son fermés depuis longtemps. Les sanglots ne se calment pas et redoublent. Je sens A s’éloigner et aussitôt d’autres bras m’enserrent et me bercent. Pas un mot, juste une nouvelle odeur et des cheveux longs et frisés qui chatouillent mon visage. Ce n’est pas A, ni M, ni I. J’ouvre enfin les yeux et je vois S. Elle est venue.

Elles savent toutes que la désespérance est là. A le comprend aussi. A chaque étape, à chaque arrivée ou départ, A tente de joindre X : répondeur. Il lui laisse un énième message. Je ne suis pas inquiète, il est encore tôt. A est un peu agacé, mais pas du tout inquiet. Moi non plus, j’ai confiance, elle pourrait bien être à une autre naissance, c’est ainsi …

Une nouvelle attente se dessine. S m’aide à produire des sons plus ouverts comme lorsque nous faisions du chant prénatal ensemble. Je me dis en mon fort intérieur que je suis une bien piètre élève mais mes sons sont les miens et ils me soulagent, a quoi bon vouloir chercher plus loin ? Le ballet des mains dans mon dos, de l’eau et de compresses chaudes continue. A est toujours bien présent, aimant et tendre. Je sors me vider aux toilettes une ou deux fois je crois. En dehors de l’eau, la douleur est insupportable. J’ai une pensée rapide pour ces femmes accrochées au monitoring qui supplient pour une péridurale…elles ont tellement raison, tellement besoin d être soulagées !! Mais vite je réalise que ce n’est pas (plus) mon histoire, que je suis là, ici et maintenant : je dois atteindre les toilettes. La première fois j’y vais seule. J’ai encore un soupçon de pudeur. La deuxième fois, je reste accrochée a A…s’il n’est pas là je perds pied et je ne peux décemment pas demander a l’une des filles de prendre sa place…le bruit et l’odeur…tout de même c’est inconvenant !

Leonie 1

Leonie 2

Cette vidange est un nouveau signe. Je le sais bien. Et là, la peur me prend. Viscérale, terrifiante. Je vais avoir bien plus mal. Je vais défaillir. Je ne peux pas, c’est au dessus de mes forces. Et puis je suis fatiguée. Je dis à haute voix qu’une sieste serait bienvenue. Et puis je m’allonge sur le canapé. Au chaud sous la couette, lovée dans les bras d’A. Recroquevillée dans ma douleur je tente de l’apprivoiser, la voir comme une alliée mais je suis juste en colère contre elle. Et je voudrais tellement dormir ! A promène sa main en bas de mon ventre entre les contractions pour faire descendre le bébé. Le contact de sa peau me ramène à l’essentiel. Il me calme. Je demande aux filles d’aller se reposer à l’étage et de nous laisser seuls. Les contractions sont très fortes mais je garde toute leur force à l’intérieur de moi. J’ai cessé de gémir ou produire des sons. Je ne fais que respirer. Depuis le début du travail, entre chaque vague, mon bébé bouge bien. Je le sens terriblement bien. Il a même le hoquet à cet instant, ça me fait sourire. Je sais donc qu’il va bien, c’est évident. Je sens mon col s’étirer. Je vais sentir avec ma main. Je touche la poche des eaux, fait le tour…7 ou 8 cm peut être…j’y suis presque, c’est incroyable ! Ma stupeur me fait décrocher de mon intériorisation et je pousse à nouveau des râles. J’appelle les filles, puis je les renvoie. Je suis un peu perdue. En fait je crois que jusqu’ici j’ai toujours cru que X allait franchir la porte…et là le réalise que non, elle ne sera pas là à temps.

Son absence est présente mais qu’importe. Personne ne mettra au monde ce bébé à ma place. Il ne reste que moi, mon corps et ce tout petit qui se fraye un chemin. Je le sens qui pousse, tire et gigote, il est pressé, lui aussi, de nous rencontrer. Les râles fusent, les filles descendent. Je me redresse, à quatre pattes, en prière musulmane. J’ai VRAIMENT mal. J’avais oublié. Les yeux brouillés, je tente de capter le regard des filles, je ne vois que S et M debout devant moi. A est déjà en face. Il m’enlace. Je demande si I est partie. Nous avons tous compris que X ne serait pas là. Je savais que I craignait cette situation. Nous avions convenu qu’elle partirait si elle en ressentait le besoin. Et puis j’entends sa voix et baisse les yeux, elle est restée. Je sais à cet instant le sacrifice et la violence qu’elle se fait, mais je la vois si sereine que je ne mesure pas encore l’ampleur de son malaise. Et pourtant elle est restée. Eternelle reconnaissance.

L’ordre des évènements est flou. Je me souviens d’avoir commencé à pousser sur le coté. Mes jambes sont endolories, S me les masse et A continue l’haptonomie pour faire descendre le bébé. Je me souviens que par moment je chasse les mains de mon corps quand la douleur est trop forte. Je me souviens de la main de I sur ma cheville et du SPLACH de la poche des eaux qui se rompt sur elle. Ca nous fait rire. Quel baptême ! Je me souviens de M qui immortalise ces instants. Je la remercie silencieusement, c’est précieux pour moi de garder ces images. Puis d’un coup je me retrouve à genoux a nouveau. Face à A et I. Elle s’est déplacée. S est derrière moi. M garde une main sur mon dos je crois, et continue les photos de temps en temps. Je retrouve cet état de grâce, instant où la douleur surpasse tout, où je me sens l’âme guerrière, forte et invincible, je vais mettre au monde mon enfant ! Mon sexe s’ouvre. Trop grand. J’ai encore une peur fugace « Ca ne passera pas » ! Je pousse cette tête entre mes cuisses, les yeux ancrés dans ceux d’A. Il me communique sa force. I, dans ses bras, me souffle « que ça passe toujours ». A s’éloigne, je ne comprends pas, l’air me manque. Il revient immédiatement.

Je me fixe à nouveau dans son regard et je pousse, la tête sors. Je n’ai pas vraiment senti la « couronne de feu » mais ça brule. S me dis que la tête de mon bébé est dehors. Que sa main la soutient. Que j’ai le temps. Le temps est suspendu.

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Je pousse pour sortir les épaules et je me dis que cet enfant est drôlement dodu. Je l’entends pleurer un peu et je sens encore à l’intérieur de moi ses petits pieds pousser. Je l’attrape maladroitement entre mes jambes, je déroule son cordon qu’il a autour de la poitrine et deux fois autour du cou. Le cordon cache encore le sexe. Mais a cet instant je l’admire juste, j’ai oublié que nous ne savons pas. Un regard avec A et je le soulève : c’est une fille. Je n’en reviens pas ! Je l’espérais si fort ! Pourtant j’imaginais un garçon. Ma joie est immense, ma fierté, incroyable. Nous avons réussi. Léonie. Il est 10h, nous sommes le 23 janvier 2011.

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Elle est si belle, si parfaite. Je crois que je plane. Le reste est encore flou. Léonie tête vite et bien. Elle pleure fort. Elle est vigoureuse, toute rose, tout va bien. Tranchées, je grimace. Ca aussi j’avais oublié. Délivrance, je me redresse et pousse. M réceptionne. Je sens les odeurs de la cuisine, I fait une soupe. S me couvre et nous nouons ensemble le cordon pour le couper. A s’est éloigné, c’est une étape qu’il n’apprécie guère. Il aime cette liberté, il me semble. Léonie est emballée et son papa la prend bien vite en peau à peau pour que je puisse me plonger a nouveau dans l’eau de la piscine qui aura été réchauffée. J’ai besoin de faire une toilette, je me sens en pleine forme. S me masse le dos et j’observe le placenta avec M. Il a l’air complet. Je saigne peu. Tout est en place.

Les draps sont changés, un gros petit déjeuner m’attend. Je vais m’installer sur mon canapé, Léonie au sein. Royale et rayonnante, je trône. Tout est parfait.

Pugnacity Jane – 2011 –Loire Atlantique

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