#52 La naissance de Zélie

5 Fév

La naissance de Zélie…
Je l’ai vécue comme un viol, une agression, une dépossession de mon corps. Non, ce n’était pas un moment heureux et ça ne l’est devenu que quelques jours plus tard, cela a pris du temps. Quand on m’a présenté ce petit être au regard si intense, emmitouflé dans dix épaisseurs de couvertures, les yeux noirs, grands ouverts, semblant percer les tréfonds de mon âme, je n’ai ressenti que de la tristesse, du désespoir, cette enfant m’était étrangère, je ne faisais pas le lien avec ce bébé tant chéri et attendu, câliné dans la douceur de mon ventre…
20 juillet, je commence à avoir des craintes, des doutes, un mauvais pressentiment, est-ce normal que le bébé ne vienne pas encore ? Je suis persuadée qu’il devrait être déjà là. Je vais voir la sage-femme, tout est normal mais elle ne trouve pas la tête, je ne l’entends pas, une angoisse sourde se répand mais je ne veux pas l’écouter, je veux positiver, rêver encore d’un accouchement naturel et doux. Depuis quelques semaines l’angoisse est toujours présente, mon bébé a le dos du mauvais côté mais apparemment cela ne veut rien dire, j’ai complètement oublié cette histoire de toute façon.
21 juillet, après une nuit blanche de contractions soutenable mais rythmées toutes les dix minutes, nous allons à la maternité de ***, la sage-femme me garde une heure pour un monitoring, m’examine : rien, je ne suis qu’à 1cm. Je suis odieuse avec elle, morte de trouille et de fatigue en réalité. Elle me renvoie à la maison avec du spasfon.
22 juillet, deuxième nuit blanche, on y retourne, toute la journée se passe à monter et descendre les escaliers de l’hôpital, rien ne se passe mais les contractions sont toujours là, l’angoisse aussi, la fatigue aussi, ils nous gardent pour la nuit, j’arrive un peu à dormir.
23 juillet, 15heures, l’obstétricien arrive et sans se présenter, sans rien me demander, sans me prévenir de ce qu’il allait faire, me fait subir un décollement de je n’sais pas quoi qui me fait hurler de douleur et saigner abondamment, « ce n’est pas moi qui vous ai fait mal, c’est la contraction »… Sale menteur !
17 heures, le même obstétricien : « on va la mettre sous ocytocine », « la »… La troisième personne, la grande absente, je proteste, je ne suis pas sûre de vouloir cette perfusion, alors il prend le ton professoral de celui qui manque de s’énerver quand on conteste son autorité. Je suis impressionnée, je perds mes moyens, ma voix, elle est toute petite quand je demande à la sage-femme son avis. Et voilà son avis : si j’accouche à 3heures du matin, les médecins de garde seront moins réveillés, moins attentifs et moins habiles en cas de situation d’urgence… Le flip ! Bien sûr que je l’accepte cette putain de perf’ si ma vie et celle de mon enfant sont en jeu ! Je ne l’ai pas dit comme ça, dès cette instant, j’ai été soumise et docile, le cœur glacé par la peur. À peine un quart d’heure plus tard, allongée sur le lit car ceinturée par le monitoring d’un côté et la perfusion de l’autre, sans pouvoir bouger, j’ai trop mal, je m’effondre en pleurs et demande la péridurale, je pleure parce que je sais que je renonce.
Une horreur, la grande aiguille me transperce le dos, j’ai l’impression qu’on me brise une vertèbre, puis le froid pénètre dans la colonne, me glace, je ne sens plus rien… Sauf la douleur, la péridurale m’a paralysée mais n’a pas fonctionné correctement et je sens encore les contractions sur le bas d’un côté sans pouvoir plus rien faire. « Ah oui, c’est normal, ça arrive » me dit-on négligemment. Je ressens comme un coup poing dans la poitrine, je suis assommée, trahie. Autour de moi plusieurs écrans, des sangles, des bruits de machine, des sangles. Quelques minutes ou heures plus tard, les courbes prennent une tournure inquiétante, le cœur du bébé descend à chaque contraction, on me fait respirer de l’oxygène qui me fait vomir, cela dure une éternité puis tout s’affole, « on va opérer », il faut faire une césarienne d’urgence, tout le monde se met à s’exciter, à courir jusqu’à la salle d’opération. Personne ne me parle directement, je démissionne définitivement de mon corps, je suis incapable de penser à mon bébé, j’assiste à la scène comme du dessus, mon corps et mon cœur ne sont plus que souffrance alors je pars dans une espèce de vide cérébral qui m’anesthésie.
Dans la salle d’opération tout est encore plus blanc, mon seul réconfort, Quentin, est parti, chassé derrière une vitre d’où il peut regarder la boucherie sans rien faire, sans me parler, me tenir la main, sans sa chaleur, il a cru à ces instants nous perdre toutes les deux. J’ai perdu le sens du toucher mais je sens le choc des instruments qui me fouillent, puis qui m’ouvrent, me coupent, me dissèquent, une éternité encore. Puis je sens le vide qui remplace le plein, un pleur de nourrisson, ça y’est, elle est née, « 21h37 » annonce l’obstétricien, comme on annonce un décès. Je me le dit, ça y’est, mais je n’arrive pas à réaliser, de toutes façons on l’a déjà emmenée. Une sage-femme viens me voir et me demande son prénom, « Zélie », ma voix n’est qu’un maigre filet, je suis très loin de la scène et il me faut revenir dans mon corps pour parler, j’arrive à peine à articuler ce mot qui me remplissait de joie il y a encore 24heures. Je demande à la voir, il faut attendre, longtemps il me semble, je sens l’agrafeuse qui perfore la chaire. On me la présente en me disant « tenez, vous vouliez la voir », elle me fixe droit dans les yeux avec une intensité incroyable, je ne la reconnais pas, je ne ressens aucune joie, juste de la peine. Je voudrais la prendre dans mes bras, la sentir pour la reconnaitre, rendre cette naissance réelle, mais non, je ne peux que la « voir », son regard est trop perçant, je détourne les yeux et repars loin de cette salle d’opération…
On me transfert en salle de réveil, bien que je sois éveillée, et on me laisse seule, j’ai horriblement froid, je tremble de tous mes membres, gelée jusqu’à la moelle épinière d’autant plus que je ne peux pas bouger pour me réchauffer, j’aurais tant besoin de contact, d’un câlin, de paroles apaisantes, de présence… Mais il n’y a que ce froid qui me transperce dans cette salle qui ressemble à s’y méprendre à un couloir vide. Au bout d’un moment par je ne sais plus quel miracle, quelqu’un m’amène une couverture chauffante, je commence à pouvoir bouger les orteils, je me concentre là-dessus comme quand j’étais punie dans le couloir justement, et que je mettais toute mon attention sur un bout de laine. Encore une éternité plus tard, on me tire d’un sommeil profond et triste, sans rêve, Quentin arrive avec ce bébé censé être le mien pour la mise au sein. Je ne ressens toujours pas de bonheur, mais ce contact chaud me fais quand même du bien, ce petit être minuscule semble avoir besoin de quelqu’un, je ne réalise pas bien que c’est de moi, j’ai l’impression de n’être qu’un instrument, biberon vivant en quelques sortes. Je ne peux pas le concevoir, mon bébé à moi, celui qui était dans mon ventre est mort… C’est le deuil qui m’habite et ce bébé ne parviens pas encore à me consoler de toute la solitude et de toute la souffrance que je viens d’endurer.
Les jours qui suivent sont difficiles mais Zélie commence à m’attendrir, réchauffe doucement mon cœur, l’allaitement se passe bien et je trouve énormément de bien-être à ce contact, je la découvre peu à peu, au fur et à mesure que je reviens à la vie. Mais je ressens encore un grand froid, le froid de la peur, de la tristesse, ce n’est pas moi qui ai donné naissance à cette enfant car je n’ai pas accouché, comment la reconnaitre ? Je la regarde et me sens illégitime, je ne peux pas être fière, ce n’est pas moi qui l’ai faite, tout se passe en moi comme si ma fille était là par hasard à mes côtés. Je pleure beaucoup.
Mon premier élan d’amour n’a eu lieu que le troisième jour quand je l’ai vue sourire pour la première fois, j’ai eu les larmes aux yeux, et de là j’ai pu commencer à aimer, lentement, d’un amour prudent et réservé au début puis de plus en plus ample et généreux. Dormir avec ma fille m’a permis cet amour, c’était sentir la douceur et la fragilité, respirer son odeur toute une nuit, m’enivrer de ce contact où je suis enfin devenue mère, protectrice et nourricière.

Aujourd’hui encore, j’ai l’impression de ne pas avoir donné la vie, et n’importe quel récit d’accouchement, même dur, sale, même douloureux est une souffrance pour moi. Moi j’ai été enceinte, puis j’ai eu un bébé, mais j’ai du mal à me dire que c’est Zélie, le bébé qui étais dans mon ventre. J’ai mis longtemps à me redresser après la césarienne, d’ailleurs je me tiens encore un peu courbée, j’ai mis longtemps à ne plus avoir mal physiquement et je souffre encore, non pas psychologiquement mais spirituellement. Il manque une étape, mon enfant n’est pas sorti de moi, ou en tous cas pas par moi, elle a été extraite de mon corps comme on prend un œuf dans une boite, la boite n’y est pour rien…
Bizarrement, je m’étais fait une image très idéalisée de l’accouchement, mais il me semble que j’ai toujours redouté que cet accouchement ne m’arrive pas à moi, j’avais l’impression que je n’allais jamais accoucher, et c’est ce qui est arrivé.
J’écris ces lignes le 3 avril 2012, enceinte de trois mois, pour comprendre, pour sortir tout ça de ma seule tête, pouvoir le regarder, oser le dire, me libérer. J’espère que ça va marcher !

Zélie, ma fille, mon amour, si un jour, par hasard ou non, tu lis cette lettre, sache que je t’aime du plus profond de mon cœur, de tout mon être je t’aime toute entière. Ces premiers échanges que nous n’avons pas eu font partie de toi tout autant que de moi, ils sont un mauvais départ mais la route se révèle magnifique, le voyage excitant et la rencontre si riche… Quelle aventure de te voir grandir !

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