#65 Caroline – Provence

8 Fév

Mon fils avait du retard. Et moi une confiance aveugle dans le corps médical. Alors en début de grossesse, quand le gynéco m’a dit que le 1er avril, ça ne faisait pas très sérieux comme date de conception et qu’il a inscrit le 30 mars sur mon dossier, je n’ai pas relevé. 2 jours, quand, en bonne primipare on pense accoucher comme dans un rêve 15 jours avant le terme, quelle importance ? Sauf qu’avec un terme dépassé, ces 2 jours auraient pu tout changer. Sauf que j’ai fait confiance jusqu’au bout, comme une petite fille en face de gens qui savent. Et je n’ai rien demandé.
Depuis le terme, je dois passer tous les 2 jours à la maternité pour un monito. 4 jours après la date, la sage-femme me propose un décollement de membrane « pour accélérer l’accouchement ». Moi je suis bien dans ma grossesse, en plénitude. Mon corps est en pleine forme, je suis sereine malgré le dépassement. Et pourtant je dis « oui ». Sans autre explication sur son geste, sans employer le terme de déclenchement, la sage-femme s’exécute. Le geste est intrusif, très intrusif. Douloureux, très douloureux. Violent, violant. Mais ça je ne le réaliserai que bien plus tard…
Quelques heures plus tard, elles sont là. Les contractions. Mes premières, je n’en ai pas eu de toute la grossesse. Elles se rapprochent rapidement. 5, 4 puis 3 minutes, violentes. Le bain ne change rien, retour à l’hôpital. Le travail n’a pas commencé, mais le décollement a bien mis en route les contractions. Ptit Loup est très haut, le col pas du tout effacé ni ouvert. Des conditions dans lesquelles on ne pratique pas un déclenchement. J’ai mal, et c’est juste pour le plaisir, le travail n’a pas commencé et n’avance pas. Je reste pour la nuit. Seule. Le lendemain matin, dès 8h, alors que je suis toujours seule et que l’angoisse commence à poindre, on m’annonce un déclenchement hormonal. « De toute façon, on devait vous déclencher demain, ça ne change rien » « D’accord. » La confiance, toujours. Donc 2 jours parce que le 1er avril ce n’est pas sérieux + 1 jour parce que ça ne change rien, me voilà déclenchée avec 3 jours d’avance. Et sur un col toujours très long et très fermé…
Elles arrivent tout de suite, les contractions. J’ai mal, je suis seule. C’est l’hiver, le jour pâle se lève, sans énergie. Je passe la journée seule, avec un toucher vaginal régulièrement, sans accompagnement, sans conseil, sans mot gentil. Je me sens extrêmement seule. Chéri travaille sur place. Il passe 1 ou 2 fois dans la journée mais ne peux pas rester. Aucune idée sur la manière de gérer cette situation dans ma « préparation à l’accouchement » qui n’a de préparation que le nom. Je gère comme je peux, je bouge autour de mon lit. Je n’ai même pas l’idée de sorti dans les couloirs, même pas l’idée de demander un ballon (dont je ne saurais pas me servir d’ailleurs) ou un bain. Et personne ne me le propose.
L’après-midi. Je ne gère plus rien. Il fait sombre dehors et dans ma tête. Je suis toujours seule. Je n’en peux plus. On me donne un produit pour calmer la douleur. Il me rend vaseuse, je dors d’un sommeil peu réparateur. Au réveil les douleurs des contractions reviennent. La bonne nouvelle c’est que je suis à 4 cm. La péridurale ! Je la réclame presque d’un cri.
Chéri est là. Direction le bloc. L’anesthésiste, gréviste et très froide, procède rapidement. La péri a latéralisé. Elle ne fonctionne que d’un côté. L’anesthésiste n’arrive pas à la repositionner correctement. Alors elle « m’inonde » de produit (c’est son terme). Ça fonctionne. Trop bien. Je ne sens plus rien. Je vois mon ventre se contracter, je vois les contractions sur le monito mais je ne sens plus rien. Je ne suis plus dans mon corps. Je m’observe du dessus. Je ne suis plus du tout connectée à mes sensations, je n’en ai plus.
Mon fils est à la peine. Son coeur a du mal entre les contractions, de plus en plus. On me positionne sur le côté, on me met sous oxygène. Il va mieux un moment puis son coeur souffre à nouveau.
La césarienne est inévitable. Le bloc est glacial. Il faut aller vite. Personne pour moi, pour me tenir la main. Je suis attachée à la table, comme un bandit, comme si j’allais m’échapper. L’anesthésie latéralise elle aussi. Je sens le scalpel sur mon ventre, avant d’être de nouveau inondée de produit. Je tremble comme jamais. « C’est un garçon ! Il vous fait pipi dessus ! »… et le silence. Mon fils est emmené sans que je le vois, sans que je l’entende. Personne ne répond à mes questions-cris. Je vomis. On m’annonce que mon fils va bien. Au bout d’un temps infini, pendant qu’on me recoud, on me détache (1 main, il ne faut pas exagérer) et on m’amène mon fils le temps d’un baiser. Il est déjà repartit. Je l’ai à peine vu, touché, il n’est plus là.
Pendant ce temps, dans la salle d’accouchement attenante, chéri a réceptionné notre Ptit Loup, tout bleu. Le personnel l’a rapidement essuyé et aspiré, il a rosi de suite. Il l’a habillé et est resté avec lui tout le long, son doigt dans sa toute petite main, ses yeux dans les siens. Moment intense…
Je les retrouve en salle de réveil. Ptit loup est un champion de la tétée, un bébé très calme, qui ne pleure pas. Il est très beau. Comme s’il fallait qu’il soit parfait pour que j’arrive à l’aimer. Il n’a pas entièrement tort… Ça m’a pris quelque jours et je suis devenue mère, grâce à lui. Avec cet amour incroyable qu’on ne soupçonne pas avant de le vivre !

Epilogue 1 : Plus d’un an après la naissance de Ptit Loup (aujourd’hui encore, je n’arrive pas à dire que j’ai accouché ou je j’ai mis mon fils au monde), j’explique tout mon mal être de cet acte manqué à mon gynéco, cette balafre sur le bas de mon ventre que je vis très mal, cette mutilation dans le plus profond de ma féminité. Il me propose… de me ré ouvrir pour refaire ma cicatrice ! Au revoir…

Epilogue 2 : 2 ans après la naissance, je m’aperçois que je ne pratique plus certains jeux sexuels. J’en cherche la source. C’est le décollement de membrane. A ce moment là, je réalise que ce geste a été un viol. Un viol très difficile à faire reconnaître par mes proches (je ne parle même pas d’une reconnaissance médicale). Donc un viol dont on ne peut pas parler sans passer pour la folle de service.

Epilogue 3 : Caillette est née plus de 4 ans après Ptit Loup. Dans le même hôpital. Après une préparation par une sage-femme pratiquant les accouchements à domicile et du yoga. Un projet de naissance discuté avec l’équipe, et respecté de bout en bout. Un travail très long, sur un ballon, une péridurale finement dosée en partenariat avec l’anesthésiste et arrêtée avant la fin du travail. Mon chéri présent tout le long. J’ai accouché dressée sur mes genoux, j’ai accompagné ma fille tout au long de sa descente en moi et je l’ai accueillie dans mes bras puis contre moi, longtemps, tendrement. Ce jour-là, je me suis sentie invincible, et chaque fois que j’y pense, ce sentiment revient en moi.
C’est seulement mon attitude qui a changé la donne. J’étais sûre de mes choix et j’ai posé mes conditions. Ça a suffi pour que l’équipe respecte mes demandes et ne me fasse pas rentrer dans son schéma classique.

Caroline – accouchement en Provence

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