#111 Sophie, 2002

15 Fév

Monsieur,

Voilà 4 ans maintenant que « vous m’avez accouchée », puisque tel est le terme consacré. Avec le recul, je dirais aujourd’hui que c’est bien en ce sens que vous avez procédé avec moi.
Etais-je naïve il y a 4 ans quand je pensais que vous étiez là pour simplement m’aider en cas de problème ?

Pour moi l’accouchement était déjà quelque chose de normal dans la vie d’une femme. Je pensais (à tort ?) que les naissances se passaient bien en général et qu’il suffisait de laisser faire les choses.
Vous me direz : « mais pourquoi avoir choisi d’être suivie par un obstétricien dans ces cas-là, un spécialiste rompu aux interventions nécessaires en cas d’urgence » ?
Et bien parce que je n’ai pas pris le temps de choisir justement. Parce que ma mère a été accouchée par un obstétricien (elle a d’ailleurs tellement occulté ses accouchements qu’elle dit ne plus s’en souvenir), parce que ma tante, sage-femme en clinique me parlait souvent des gynécos. Parce que pour moi on accouchait avec un gynéco, c’était comme ça.

Et puis je vous trouvais bien, sérieux, aimable, toujours à l’heure à vos rendez-vous. Rien n’aurait pu m’inquiéter sur le moment.
Il y avait bien cette ponctualité, un peu louche pour quelqu’un dont le métier est de faire naître des bébés. Mais enfin, primipare, à l’époque j’étais bien contente que mon mari et moi ne perdions pas de temps dans votre salle d’attente, et puis vous m’aviez assuré que vous vous ne faisiez d’épisiotomie qu’en cas d’extrême nécessité (je n’en ai d’ailleurs pas eu).
Bref ; j’étais très contente d’être suivie par vous et j’avais confiance.

Je ne me suis jamais donc jamais demandé comment vous faisiez pour être toujours là pour vos consultations et j’ai enfin compris le 29 mai 2002, quand Thomas est né.
Ce jour-là j’ai fait les frais de votre planning de consultations en cabinet et je m’en voudrai longtemps de ne pas avoir réfléchi plus tôt.

Vous avez noté « accouchement eutocique » et c’est vrai que tout s’est « bien » passé. L’enfant se porte bien et la mère aussi, si ce n’est qu’elle ressent 4 ans plus tard le besoin de vous écrire.

Un premier bébé en 10 heures, je rentrais parfaitement dans le schéma classique : 1 cm par heure, un bébé qui va bien… Tous les indicateurs étaient au vert pour laisser faire les choses. Tout allait tellement bien que la sage-femme brillait par son absence.
Mon mari était donc la seule personne présente auprès de moi. Mais quand il est sorti boire un café, après 7 heures de soutien indéfectible, j’ai passé le seuil de la souffrance et comme personne n’était la pour m’aider à « revenir », surtout pas la sage-femme, je l’ai suppliée d’appeler l’anesthésiste.
Il est alors 7h30. Elle l’appelle puis vous prévient.
Malheureusement l’anesthésiste se fait attendre et vous arrivez avant lui, vers 8h15, aussi élégant que d’habitude. Après m’avoir salué, vous vous isolez un peu avec la SF et mon mari vous entend lui dire : « il faut que ce soit terminé pour 10 heures, j’ai des rendez-vous ».
Moi je n’entends plus rien, j’ai perdu pied, mais je suis presque à dilatation complète. Vous m’affirmez donc tranquillement que le bébé arrivera avant l’anesthésiste et, sans rien me dire d’autre, vous mettez la main dans mon vagin pour procéder à une « dilatation aux doigts ».
Je n’ai appris le terme que récemment, de la bouche d’une sage-femme éberluée que vous ayez pu faire ça sans péridurale, tant la manœuvre est douloureuse.
Je tiens à vous dire que je vous déteste pour ce geste qui n’avait aucune raison d’être pratiqué, si ce n’est pour vous éviter d’être en retard. Pour l’anecdote, il n’a eu aucune conséquence « positive » et vous avez quand même été obligé d’attendre que la dilatation se termine « normalement ».
A 8h40, l’anesthésiste a posé la péridurale et à 9h40 Thomas est né.
Ouf ! Vous étiez dans les temps…
Pour moi par contre c’était trop tard, j’étais partie. Il parait que vous m’avez posé mon fils sur le ventre mais je ne m’en souviens pas.

Je m’attendais à ce que vous m’aidiez à faire naître mon fils, pas à ce que vous preniez mon corps de force pour essayer en vain de le maîtriser sans moi.

Pourtant c’est possible d’aider une mère à franchir le cap, ça demande parfois juste un peu de présence, d’empathie. Je le sais au plus profond de moi puisque j’ai accouché à nouveau depuis et mon mari, pourtant pas spécialiste de la naissance, a réussi à me ramener de la souffrance vers la douleur, à me permettre de garder le contact avec mon bébé qui s’est frayé tranquillement son chemin.
Pour cette seconde naissance, vous l’aurez remarqué, je ne suis pas venue vers vous. J’ai choisi quelqu’un dont j’étais sûre qu’il serait là pour m’aider à faire naître cet enfant.
J’avais malheureusement eu la preuve que vous étiez là pour sortir les bébés, pas pour assister la maman et son bébé.
Et malgré cette seconde naissance qui a réparé la première, malgré la force que je me suis découverte, je ressens toujours votre intervention comme un inacceptable abus de pouvoir, j’ose même dire un viol.

Vous m’avez volé la naissance de mon fils et je vous en voudrai toujours pour ça. Je tenais simplement à vous le dire pour que vous y pensiez peut-être la prochaine fois que « vous avez des rendez-vous au cabinet ».

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