#122 Premier accouchement – Picardie – 2011

18 Fév

Après (presque) neuf mois passés au chaud dans mon ventre, ma fille a décidé qu’il était temps de sortir et de découvrir le monde, à la fin mars 2011. Bébé de printemps. Soleil de ma vie. Ca n’a pourtant pas été une jolie journée. Aujourd’hui, je sépare le fait d’avoir accouché (ou plutôt, de m’être fait accoucher) et la naissance de ma fille. L’accouchement est un mauvais souvenir, la naissance de mon bébé restera un merveilleux souvenir.

Simple contrôle ?

Avec Chéri, nous allons, dimanche 20 mars à 14 heures, à la maternité pour un énième rendez-vous de contrôle (pour le niveau de liquide amniotique). Mon terme est au 28 mars, il reste encore huit jours à tenir ce rythme de consultations de contrôle tous les deux ou trois jours … mais je prends sur moi, c’est pour le bien de mon bébé, me dis-je. Il faut dire que pour être sûrs que je vienne, on m’a parlé de Mort foetale in utero (MFIU) Car malgré cinq gynécos qui n’ont jamais rien trouvé de suspect, celui qui me suivait et se permettait de faire des remarques sur la taille de mes fesses ou la fermeté de mes seins avait cru déceler un souci. Avec tout ça, je suis inquiète depuis mon réveil.

En arrivant, je signale à l’aide-soignante puis à l’interne de gynécologie (les sages-femmes sont débordées en salles de naissance) que mon bébé semble ne plus bouger depuis la veille et que c’est un peu inquiétant pour nous. Alors que l’aide-soignante prenait ça à la légère, l’interne remarque que le monitoring n’a effectivement révélé aucun mouvement actif, même si le cœur est très bien. Elle fait l’échographie, stimule Bébé dans tous les sens mais toujours pas de réponse. Le doppler est bon, le placenta n’a pas l’air en mauvais état pour le terme, elle ne comprend pas. Elle dit tout ça dans sa barbe mais j’entends bien qu’elle se pose des questions. Sans un mot en notre direction (faut pas déconner, on est juste les futurs parents), elle part chercher sa titulaire.

La gynécologue en chef arrive alors pour faire une deuxième échographie. Sans répondre à mon « bonjour » (je ne suis même pas sûre qu’elle a vu que Chéri est assis sur la chaise, en face). Elle stimule, n’obtient pas de réponse. Elle sort avec l’interne pour discuter dans le couloir. Sans un mot pour nous. Sans même me dire si je peux remonter mon pantalon et me lever. Je réalise que je ne connais même pas son nom, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus à ce moment-là. Bébé ne bouge toujours pas. L’ambiance est tendue et ni Chéri ni moi n’osons engager la conversation. Nous sommes tous les deux suspendus à la porte de cette petite pièce froide, qui devrait laisser entrer quelqu’un pour nous donner des explications. Non ? Le bureau vide, la table d’examen pas confortable, l’écran sur lequel figure la dernière image prise par l’échographie. Rien ne nous donne une quelconque explication, n’est-ce pas.

De longues minutes s’écoulent (combien ?) et c’est une sage-femme qui entre. Elle s’appelle L. Enfin quelqu’un qui a une identité dans ce service ! Elle me demande de me déshabiller, elle veut m’examiner. La gynécologue est entrée mais restée sur le pas de la porte. Je dois lui faire peur. L. m’examine donc, je me sens très mal à l’aise car la configuration fait que Chéri est assis juste derrière elle, la voyant donc m’enfoncer ses doigts dans le vagin. Mais le pire, c’est que la sensation est étrange par rapport à d’habitude. Disons qu’avec un toucher vaginal tous les trois jours depuis trois semaines (et un tous les mois depuis presque neuf mois), je commence à avoir l’habitude, et là c’est différent. J’ai mal, je lui dis, elle m’explique qu’elle a « bientôt fini ». Elle me fait vraiment mal. Et puis elle sort ses doigts d’un coup, regarde la gynécologue et lance : « Oh, elle a rompu ! » Sur le coup, je ne comprends même pas ce qu’elle dit (j’ai les pattes dans les étriers, je ne sens pas le liquide couler entre mes jambes), mais ce n’est pas si grave vu qu’elle ne s’adresse pas à moi.

Hospitalisation

« Vous ne repartez pas, la poche des eaux est rompue. » L’annonce est un peu brutale. En plus, il est 16 heures, j’ai faim, je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner car j’étais inquiète pour mon bébé, alors je rêve de repartir et de m’enfiler un pain au chocolat. L. nous indique la salle de pré-travail juste en face, pour refaire un monitoring. La gynécologue s’en va sans un mot.

Et là, je me sens mal, je ne supporte pas l’idée d’être hospitalisée. Je sens la crise de panique m’envahir, je fais appel à ma respiration yoga pour la contrer. L. m’installe le monitoring, Bébé se met enfin à bouger, elle sort en nous disant qu’elle va réserver une chambre individuelle (mon dossier stipule que je veux une chambre individuelle). Elle revient avec un bracelet d’identification pour moi et un papier pour noter les prénoms choisis pour Bébé, qu’il soit fille ou garçon. On lui précise qu’on a choisi de donner nos deux noms de famille à nos enfants, elle le note aussi. On a fait une reconnaissance anticipée (on se marie en août), ça évitera les erreurs dans l’orthographe de nos noms. Elle recopie scrupuleusement. Elle ne me demande pas comment je vais. Elle n’a pas un regard pour Chéri.

Quelques contractions apparaissent sur le monitoring, mais elles sont faibles. L. m’apprend que mon col est ouvert à « un doigt et demi des deux côtés », qu’elle a « tenté un décollement des membranes à la demande de la gynécologue » histoire de provoquer le sort car il avait été décidé que je serais « déclenchée demain à 8h30 ». Sympa de m’avoir prévenue. Je pensais même qu’il fallait mon accord pour un décollement ? Les membranes étant maintenant rompues, j’ai donc jusqu’à 8h30 le lendemain matin pour entrer en travail si je veux échapper au déclenchement. Je suis saisie à ce moment-là d’une angoisse terrible et je me mets la pression toute seule. L., elle, a de toute façon autre chose à faire que me rassurer, m’écouter, rester avec nous. Elle a déjà disparu dans le couloir qui mène aux salles de naissance.

Après le monitoring, une aide-soignante vient nous chercher pour nous conduire à la chambre qui m’est réservée. La chambre 19, juste en face du bureau infirmier. C’est une chambre bleue (il y a aussi des roses et des jaunes). Salle de douche privative avec toilettes, un lit, un fauteuil, une petite table et une chaise, un plan à langer muni d’une baignoire pour bébé. Le grand confort ! « Par contre, vous ne pouvez pas avoir la télé avant demain, vu qu’on est dimanche… » regrette l’aide-soignante. Sauf que là, j’ai tellement peur de ne pas entrer en travail que je me fiche royalement de ne pas pouvoir regarder Les Experts.

Il est 18h30, je n’ai rien avalé depuis le petit déjeuner ce matin et on me donne un plateau-repas digne d’un service de pédiatrie : pas d’entrée, de la purée et une tranche de jambon, un yaourt nature sans sucre, une pomme. « Il ne faut pas que vous mangiez trop, si jamais vous accouchez cette nuit ! » Mais bordel j’ai FAIM ! Je suis à jeun depuis longtemps là. J’avale le plateau-repas déjà froid, puis je décide d’aller dévaliser le distributeur de cochonneries situé au bout du couloir. Twix, Snickers, Kinder Bueno, barres de céréales en tout genre, je dépense une fortune mais je m’en fous : j’ai faim !

A 22h30, je suis convoquée au bloc obstétrical pour un nouveau monitoring. Bien sûr, j’ai pour consigne d’y retourner avant si le liquide amniotique se colore ou si je perds vraiment beaucoup de sang. Ou si le travail débute. Mais rien. Donc à 22h30, après avoir parcouru des kilomètres à pied dans le couloir en suppliant mon corps de se mettre en travail, Chéri et moi sommes de retour en salle de pré-travail. La sage-femme de nuit ne nous offre qu’un vague « Bonsoir », m’installe et repart. Elle a visiblement du travail par-dessus la tête. A la fin du monitoring, plat ou presque, elle m’examine, le col n’a pas bougé (« un doigt et demi ») et me renvoie en chambre. Elle rappelle à Chéri que les hommes n’ont pas le droit de passer la nuit sur place. Nous, naïfs que nous sommes, espérons qu’une petite largesse pourra lui être accordée car nous sommes à trois quarts d’heure de route de chez nous et je voudrais qu’il me tienne compagnie. Mais non. Il est environ 23 heures quand nous regagnons ma chambre et comme elle est en face du bureau infirmier ça n’échappe à personne : Chéri doit partir.

Solitude

Je pleure, je ne veux pas dormir seule ici. Et j’ai peur d’affronter l’inconnu sans lui. Je m’attends à une très longue nuit d’insomnie, seule dans cette chambre bleue. Je fais les cent pas pour que le travail débute. Je supplie Bébé de se décider à venir sans qu’on l’y oblige le lendemain matin. Je joue sur mon téléphone pour me détendre un peu. Je prends une douche. Je refais les cent pas. Je passe mon temps à supplier Bébé et à pleurer parce que ça ne bouge pas. Je surveille la couleur du liquide très souvent, priant pour qu’il ne se colore pas. Je finis par m’allonger inconfortablement sur mon lit, désespérée…

Chéri m’envoie un message pour me dire qu’il a pris une chambre dans un hôtel pourri pas très loin de l’hôpital. Il espère, lui aussi, être appelé dans la nuit pour cause de début de travail.

Vers 2 heures du matin, je ressens des contractions de plus en plus douloureuses et de plus en plus rapprochées. Elles me broient les reins. En allant aux toilettes, je constate que j’ai perdu pas mal de sang. Je décide de retourner voir la sage-femme de nuit. Avant de quitter ma chambre, j’envoie un SMS à Chéri pour lui signaler que j’ai mal et que je vais me faire examiner. J’espère secrètement que la sage-femme l’autorisera à revenir, car je ne supporte pas d’être seule. Je suis angoissée au plus haut point dans ma solitude forcée. J’emmène mon portable, mais pas de chance, il n’y a pas de réseau dans le bloc obstétrical car il est en sous-sol et, pour couronner le tout, ma batterie me lâche.

Je préviens l’équipe de nuit des suites de couches que je vais voir la sage-femme. L’une d’elles me demande si j’ai besoin de soutien pour traverser le couloir. Je décline gentiment et me plie en deux sur une contraction. « Ah ça fait mal hein ? Vous allez voir, c’est pas fini ! C’est normal, et vous en verrez d’autres dans les heures à venir. » Je la maudis silencieusement et me rends au bloc obstétrical en m’arrêtant pour deux contractions. Je les vois espacées de trois minutes.

La sage-femme, toujours la même qui ne dit pas bonsoir, est étonnée de me voir revenir. Elle me fait un monito qui montre effectivement une grosse contraction toutes les trois à quatre minutes. Elle m’examine et me dit toutefois que non, mon col n’a pas que très peu bougé, ce n’est « pas encourageant, on est à deux doigts ». Elle me demande de dormir et m’annonce qu’elle m’injecte « un produit pour aider votre corps » (plus tard, j’apprendrai que c’était de l’ocytocine de synthèse, que j’avais expressément refusée dans mon dossier en consultation de préparation à l’accouchement). Quand je lui dis que je me sentirais mieux avec Chéri à mes côtés, elle me répond : « Je ne vais pas l’appeler Madame, vu l’heure il doit dormir ! On lui a dit de revenir vers 8 heures, vous n’aurez pas accouché avant, ne vous inquiétez pas. » Mais je m’en fous ! Je ne veux pas rester seule. Cela dit, je n’arrive pas à parler pendant les contractions donc je me contente de la regarder méchamment entre deux puis de la regarder partir. Elle n’a pas laissé de temps pour que je lui parle.

Vers 4 heures du matin, la sage-femme vient me donner quatre gélules et un verre d’eau. Elle me trouve à quatre pattes, s’en étonne mais me dit simplement que je dois prendre les antibiotiques car la poche des eaux est rompue depuis douze heures. « Précaution d’usage. » Je lui réponds, entre deux contractions qui sont devenues vraiment intenses, que j’ai envie de vomir et que je n’arriverai pas à avaler quoi que ce soit. « Prenez-les, c’est pour votre bébé. Vous n’avez pas envie de faire du mal à votre bébé ? » Non, bien sûr. Et elle s’en va, éteignant la lumière et m’invitant à me « rendormir ». Gné ? Me rendormir ? Je prends mes quatre gélules avec beaucoup de difficulté, une à une pour ne pas me créer de haut-le-coeur, je manque de vomir à chaque gorgée d’eau. Mais j’y arrive. Je ne veux pas faire de mal à mon bébé.

Pendant ce temps, les contractions sont devenues si intenses que je ne pense même plus à Chéri. Je le voudrais avec moi quand je n’ai pas de contraction, mais pendant que j’en accueille une en me mettant à quatre pattes (seule position qui me convienne), j’oublie tout. Le monde autour n’existe pas. Mes reins sont broyés avec une force et une régularité incroyables. Au fond de moi, je sais que c’est parti, que je vais rencontrer mon bébé. Je suis dans la salle de pré-travail, seule, dans le noir, tout le monde pense que je dors et moi je passe mon temps à me mettre à quatre pattes et à retenir tous les sons qui se battent pour sortir de ma bouche afin de n’alarmer personne. Je sais que si la sage-femme revient, elle m’examinera et me médicalisera. Donc je prends sur moi.

Salle de naissance

8h30, Chéri me rejoint. Il m’annonce l’heure car je ne sais pas du tout où on en est de la journée. En plus il n’y a pas de fenêtre au bloc obstétrical (sous-sol oblige) donc je n’ai pas vu le soleil se lever. Chéri me raconte qu’il est allé dans la chambre 19 d’abord, s’est inquiété de ne pas m’y trouver et a eu peur car les infirmières lui ont dit que j’étais en salle d’accouchement. Je tremble de douleur, me mets à quatre pattes pour épargner mes reins, mais l’heure est venue de me faire examiner pour voir si l’on doit me déclencher. L., la même que la veille, réapparaît et, en me regardant, me dit que « le déclenchement devrait être inutile ». Elle me fait m’allonger sur le dos, je crie un peu de douleur, elle me demande de me taire et elle m’examine. Ca me fait horriblement mal, je lui dis, puis j’ai une contraction et j’ai l’impression qu’elle est dix mille fois plus douloureuse que toutes les précédentes réunies (ce que je ne sais pas, c’est que c’est uniquement parce que je suis allongée sur le dos …). L. m’annonce que mon col est dilaté à 4-5 centimètres et qu’il s’est totalement effacé.

Je me sens fière de moi, parce que j’ai géré et qu’à part le moment où elle m’a fait m’allonger sur le dos, je n’ai pas eu mal à en mourir. Mais elle trouve ça moyen et me demande de rester allongée le temps d’un petit monitoring. De toute façon, je suis désormais à moitié nue (le bas), je n’ai pas de drap, la porte de la salle est grande ouverte et si je me mets à quatre pattes, le couloir entier aura vue sur mon cul. Ca m’en passe l’envie. Elle me demande de manger, mais je lui dis que j’ai juste envie de vomir. Entre deux contractions, je la maudis, car la veille on m’a donné un plateau repas d’enfant alors que j’aurais eu besoin de forces. Toujours entre deux contractions, elle me propose une douche que je refuse. Enfin, elle me donne deux sachets individuels de sucre, que j’avale rapidement avant de sombrer à nouveau dans une douleur que je gère de moins en moins bien. Je ne veux plus qu’on me parle, je ne veux plus parler, et elle m’oblige à l’écouter et à lui répondre. J’ai juste l’impression qu’elle me torture.

Monitoring fini. « Il faut aller en salle d’accouchement. » Elle vient juste d’envoyer Chéri avec une infirmière pour qu’il mette une blouse et des sur-chaussures. Elle lui a aussi donné ma culotte et mon pantalon, pour qu’il les range… Ca ne la dérange pas de me demander de me lever et de marcher dans le couloir en étant à moitié nue. Je lui signale quand même. « Oh c’est bon, on en voit d’autres ! Je vais vous chercher un drap pour mettre autour de la taille. » On part donc en salle d’accouchement. Dans le couloir, je m’arrête une fois pour me pencher en avant pendant une contraction. C’est là que j’entends L. appeler l’anesthésiste pour « la salle 4 ». Et en arrivant dans la salle, je vois « salle 4 » sur la porte. Je lui dis que je ne veux pas de péridurale, que je veux pouvoir bouger. « Non, vous allez voir comment je vais vous installer, vous ne pourrez pas vraiment bouger. » Elle me demande de m’allonger sur la table d’accouchement et je me mets à pleurer de douleur, une douleur insupportable, quand mes reins sont à nouveau broyés par une contraction. Je suis allongée sur le dos, elle me place les sangles du monitoring, elle me perfuse le bras gauche (sans me dire ce qu’il y a dans la perfusion et je ne pense évidemment pas à demander, j’ai autre chose à gérer là) et me met le tensiomètre au bras droit. Elle rappelle l’anesthésiste. Je me sens terriblement seule dans cette douleur que je trouve insupportable. Je demande à bouger, elle me dit que je peux voir de moi-même que c’est impossible. Effectivement. Je me sens ligotée, entravée, étouffée. Elle me propose la péridurale à chaque contraction et me dit même que je ne tiendrai pas le choc, que j’ai besoin de dormir, que la péridurale me le permettra. Qu’elle a eu deux enfants et que même en étant sage-femme elle n’aurait pas su accoucher sans péridurale. Je finis donc par accepter.

Quand l’anesthésiste arrive, il se présente et je reconnais immédiatement l’accent (puis le nom) du machiste qui m’avait reçue en consultation. Je dois rester assise sans bouger, le dos rond. Pour l’occasion, L. a retiré le monitoring et le tensiomètre (trop aimable). J’assassine sa main à chaque contraction, mais elles sont redevenues plus gérables dans cette position. Il me badigeonne le dos, colle le champ stérile, anesthésie la zone où il va piquer (ça fait chaud dans mon dos), puis me dit qu’il va piquer. A part un craquement, je ne sens absolument rien. Seulement la sensation de froid qui me parcoure le bas du dos et les jambes. L. me dit que ça va vite aller mieux, que je prends les contractions dans les reins car mon bébé a son dos contre mon dos et que ça appuie très fort sur mes vertèbres. Moi, je pleure de douleur et surtout de déception. Je n’en voulais pas, de cette péri. Je pleure parce que je me trouve nulle et incapable.

Péridurale

10h30, la péridurale fera bientôt effet, je me suis rallongée et me retrouve à nouveau ligotée. Entretemps, je me suis entièrement déshabillée et le drap ne couvre que le bas de mon corps. J’ai des électrodes sur la poitrine en bonus. Hum, c’est pour quand l’opération chirurgicale ? Chéri revient à ce moment-là. Il a enfin le droit d’être avec moi, wahou ! Dommage pour lui, je fais une grosse chute de tension, puis je dors. Environ une heure. Et je perds la notion du temps. Pendant le travail, auquel je ne participe pas – laissant mon bébé vivre ça totalement seul –, je vais sans cesse être entre des phases de sommeil et des phases où… j’ai faim. Je veux un kebab, je ne pense qu’à ça (pourtant je n’aime pas ça et j’ai envie de vomir).

A un moment, L. vient m’examiner et me dit que je suis toujours à 5. Selon les schémas pré-établis en maternité, je devrais être à 7. « Je vais passer un produit dans la perfusion pour relancer le travail, la péridurale a dû l’arrêter. » Elle envoie Chéri manger un sandwich au rez-de-chaussée de l’hôpital car elle estime que je vais accoucher vers 13 heures (mais quelle heure est-il quand elle dit ça ?). J’en profite pour conclure un pacte de non-agression avec elle : je ne veux pas d’épisiotomie, je préfère une déchirure si elle doit se produire. Elle est d’accord. Quand elle s’en va, le monitoring montre de nouvelles contractions, très fortes et très peu espacées, mais heureusement je ne les sens pas celles-là.

Des gens vont se mettre à défiler dans la salle, sans dire bonjour et sans se présenter. Ils viennent prendre du matériel, sans un mot et même sans un regard vers moi. Ou vers nous, quand Chéri revient de sa pause repas. Après tout, tant mieux, vu que j’ai les seins à l’air ! Mais je suis frappée par cette exposition de mon corps à tant de monde, sans que ça n’interroge personne finalement. Je me sens terriblement mal – pour changer.

Lorsque les effets de la péridurale disparaissent, que les contractions recommencent à me broyer les reins, je lutte pour ne pas appeler tout de suite (pour une nouvelle injection). Je massacre un peu la main de Chéri, je lui dis quelques petites choses désagréables, je souffle, je finis même par pleurer. Mais je m’interdis d’émettre des sons, il ne faut pas déranger dans une maternité. En tout cas, vu le silence de mort qui règne dans le couloir, je me dis qu’il ne faut pas déranger. Et j’appelle. C’est un homme sage-femme qui vient me l’injecter (car L. est en train d’accoucher une autre femme, chez qui tout est allé plus vite). Il m’examine au passage, sait-on jamais.

L. revient peu après. Elle m’examine (pour la énième fois, je n’ai pas compté) et me dit, comme à chaque fois, que Bébé n’est pas encore tourné pour sortir dans la bonne position. Je ne sais même pas ce que ça veut dire, donc je ne relève pas… mais elle a l’air de commencer à s’inquiéter. Je suis à 8. Elle me fait essayer de pousser. Essai peu concluant, car je n’ai pas envie de pousser et je suis un peu endolorie par mes doses de péridurale. Puis elle doit repartir, une autre femme avance dans le travail…

« Ca passera pas »

Quand je rappelle pour dire que la péridurale ne fait à nouveau plus aucun effet, L. m’examine : « dilatation complète ! » Elle me demande si je veux ma troisième dose de péri ou pas, puisque ça met une trentaine de minutes à faire effet et que « je vais vous faire pousser dans vingt minutes ». Bon, ben non alors … si c’est chronométré à ce point … Grave erreur que de refuser ! Mais je ne le sais pas encore. L. repart, la femme d’à-côté doit pousser. Et puis elle accouche. Quand j’entends le bébé pousser son premier cri, ma réaction est assez violente : je crie moi-même à Chéri « qu’il ferme sa gueule, je veux le mien de bébé ! ».

Et puis vingt minutes se sont visiblement écoulées. Je ressens bien les contractions artificielles, je tremble à nouveau de douleur, je ne supporte pas du tout. Je suis broyée de partout. Mais je n’ai pas encore envie de pousser. Tant pis, « c’est l’heure, on s’installe. » Elle installe des sortes de repose-pieds et m’indique que je vais devoir tenir mes cuisses avec mes mains afin de les maintenir aux épaules pendant que je pousserai. Moi, je me sens très mal à l’aise dans cette position. Je ne me concentre que sur la douleur, je n’arrive pas à me concentrer sur la poussée. Pourtant, vient enfin une contraction « qui pousse ». J’en profite, je n’écoute pas L. et j’accompagne la contraction. En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix. Bébé descend.

« Heu, par contre, ça ne passera pas là ! » lance L. à une aide-soignante. J’entends, mais elle ne m’adresse pas la parole ni même un regard et j’ai de toute façon trop mal pour avoir envie de poser une question. Elle explique à l’aide-soignante que le bébé n’a pas fini sa rotation et qu’il se présente mal, que ça ne passera pas dans le bassin mais que la tête y est déjà. Moi, je pleure de douleur, j’entends mais ne parviens pas à dire quoi que ce soit. Dans mon cerveau, défilent des peurs de bébé qui reste coincé et meurt en moi, des peurs de césarienne d’urgence. Chéri est assis sur un tabouret à ma tête, il me semble tellement loin … Moi, j’ouvre un peu les yeux et compte les personnes présentes. Quatre (sans nous compter nous). Qui sont-elles ? Que font-elles ici ? Pourquoi voient-elles mon cul et mon sexe ? Suis-je bien épilée, au moins ? Que vont-elles penser quand je vais pousser à nouveau et que des choses peu ragoûtantes vont tomber dans le sac poubelle placé sous la table, au ras de mon cul ? Je me sens affreusement mal.

L. recommence avec les ordres de pousser. Elle ne se fie qu’au monitoring, alors qu’il y a un décalage entre ce qu’il indique comme le début de la contraction et ce que je me prends dans le dos en réalité. Chaque fois, l’aide-soignante appuie de tout son poids (et elle n’est pas mince) sur mon ventre. Elle me fait horriblement mal et je ne pousse même plus. Toutes deux se fâchent et me disent que je vais avoir une ventouse si je ne pousse pas. J’explique donc, comme je peux entre deux contractions, que non seulement la position imposée ne me convient pas du tout, que j’aurais au minimum envie de me tenir à quelque chose de fixe plutôt qu’à mes propres cuisses, mais qu’en plus l’autre débile me fait atrocement mal quand elle met son poids sur moi, que j’ai l’impression d’étouffer. « Les autres ne se plaignent pas ! Poussez, sinon c’est ventouse, on n’a pas de temps à perdre. » Dans les larmes et la terreur, je tente en vain de pousser mon bébé dehors. « Ca passera pas, je le disais bien, il est pas tourné ce bébé », conclut L. en appelant la gynécologue de garde. Sans un regard pour moi. Sans un mot pour me rassurer ou tenter de sécher mes larmes. Je me sens tellement nulle, tellement inutile, tellement stupide. Je me dis que je pourrais partir et laisser mon utérus et mon vagin ici, que ça serait finalement bien mieux.

La gynécologue arrive, ne dit pas bonjour, ne se présente pas. Après tout, il y a déjà quatre personnes dans la salle, peu importe qu’une cinquième regarde entre mes cuisses ! Elle s’habille et se prépare, pendant que je pleure à chaque contraction et essaie de pousser mon bébé avant que la ventouse ne vienne l’attraper. Personne ne me parle, personne ne me soutient, personne ne me tient la main. On a relégué Chéri à un coin de la pièce, loin de tout. On me laisse seule pendant qu’on discute et je pousse pour rien, juste parce que j’ai peur de ce qui se passera quand on décidera enfin de me toucher et de faire sortir mon bébé à ma place. J’échoue à chaque poussée, évidemment. Je suis de toute façon tellement nulle que je ne sais pas accoucher ! Par contre, j’ai un sursaut et je crie littéralement : « Pas d’épisio ! » Ca étonne un peu les gens, mais la gynéco semble en prendre note dans sa tête.

Ventouse

Arrivée entre mes cuisses avec son débouche-chiottes, pardon : sa ventouse, elle me dit qu’elle va la poser sur la tête de Bébé et le faire tourner lors de la prochaine contraction (« il lui reste peu de chemin à faire mais il doit fléchir sa tête ») afin que je le sorte moi-même ensuite. Marché conclu. La contraction suivante est une horrible torture. Déjà parce qu’elle fait mal, mais en plus parce que je me retrouve à nouveau avec la débile sur mon ventre, qui m’étouffe, et parce que je sens mon bébé tourner en moi. J’ai l’impression qu’on est en train de m’écarteler et de me faire vriller le bassin en même temps. C’est affreux, je veux juste mourir. Tuez-moi tout de suite et sortez cet enfant de mon corps qui, incapable de faire ce que des millions de femmes font seules, ne sait pas l’expulser sans vous et vos instruments.

Fière d’elle, la gynéco annonce que sur la prochaine poussée je devrais y arriver car Bébé est en position. Mais elle ne retire pas la ventouse, au cas où, donc elle doit la tenir même sans tirer dessus. Chéri se lève de son tabouret, l’aide-soignante dégage de mon ventre et la gynéco se prépare avec L. à accueillir la tête de Bébé. Chéri veut regarder. Il assiste donc, à la poussée suivante, à l’arrivée de la tête du bébé avec une ventouse collée aux cheveux. Longtemps, il mimera la naissance de sa fille comme il mimerait le débouchage des toilettes publiques… Finalement, je sors mon bébé en deux poussées. Avec un « Oh t’as vu L., la tête a explosé l’hymen ! » Je refuse de l’attraper quand L. me le propose, je veux seulement que ça finisse. Je n’ai pas le sentiment d’être en train d’accoucher et de sortir mon bébé, mais juste d’être à l’abattoir devant des charognes prêtes à bouffer ma carcasse quand ce sera fini. Je vois alors arriver mon bébé sur mon ventre.

Il est 16h28. Je ne comprends pas vraiment ce qui m’arrive, mais je pleure de bonheur (et de soulagement) et j’appelle « mon bébé, mon bébé, mon bébé ». Bébé crie un peu et tousse. Ses yeux s’ouvrent, je plonge mon regard dans le sien. Je suis complètement ailleurs, je ne me rends compte de rien. Finalement, je demande le sexe de Bébé à Chéri, car il a regardé avant de couper le cordon. Mais il ne me répond pas. Il pleure, trop ému. Il pleure de joie, d’avoir vu sa fille naître. Je dois lui demander trois fois, au moins, avant que L. ne le réveille et lui demande de me répondre. Et je dis alors bonjour à J. A ma fille, toute brune, toute chaude, qui crie sur moi, contre ma peau.On me la retire immédiatement, pour la peser, la laver, l’habiller. Chéri reste avec elle, c’est dans la même pièce mais un peu à l’autre bout et je me retrouve à nouveau seule avec L.. Les spectateurs sont partis.

Délivrance… artificielle

L. tire sur le cordon ombilical, le placenta ne vient pas. Je n’ai pas de nouvelles contractions, ma fille n’a que cinq minutes de vie… Elle enfile un gant et va donc le chercher à la main. Je hurle de douleur (et de surprise ?). Elle finit ce qu’elle a à faire et je lui demande si tout va bien car dans ma tête, ce geste est signe que je fais une hémorragie et qu’il faut vite retirer le placenta. « Oui, très bien, mais je n’ai pas le temps d’attendre qu’il vienne seul, je dois partir à-côté. Comme je dois vous faire deux ou trois points dans la muqueuse, je préfère le faire maintenant donc je retire le placenta ! » Ok, juste tu pouvais prévenir, quitte à faire de la boucherie.

Chéri fait le premier câlin à sa fille, les larmes sur les joues, pendant qu’elle me recoud. J’ai donc échappé à l’épisiotomie, mais j’ai quelques points « dans la muqueuse ». Très serrés, ils me feront pleurer de douleur durant plus de dix jours. Je récupère ma fille, j’espérais un peau-à-peau mais elle est déjà emmitouflée dans son pyjama. « Elle n’a même pas la marque de la ventouse tellement vous avez été efficace, personne ne pourrait croire qu’elle en a eu une », me dit fièrement L.. Moi, j’ai juste envie de m’enterrer vivante en songeant à ce que je viens de faire subir à ma fille, et encore aujourd’hui j’ai honte de dire que ma fille a été ventousée.

On m’installe pour la première mise au sein. J. trouve tout de suite et le prend en bouche pour téter. Je la regarde, le monde autour n’existe pas du tout, Chéri nous prend en photo et je ne m’en rends même pas compte. Ma fille tète. Drôle de sensation, magique et bizarre, que de voir et de sentir mon bébé chercher quelque chose à boire dans mon sein droit. J’adore. Ma fille, désirée et attendue, la chair de ma chair, le petit être qui fonde ma famille. Ma fille, ma princesse, ma belle. Je l’aime. On m’a pris ma dignité et mon humanité, mais pas mon amour pour ma fille. Personne ne me le prendra jamais.

Le séjour a été un cauchemar. Fait d’oppositions au personnel sur le thème de l’allaitement maternel et des bains, puis d’un passage en néonatologie et de conséquences terrifiantes de mon entêtement à allaiter ma fille malgré le désir de biberons du personnel. Le mépris et l’humiliation ont été les maîtres mots de mon passage dans ces deux services.

Anonyme

Publicités

6 Réponses to “#122 Premier accouchement – Picardie – 2011”

  1. celine 18 février 2013 à 21 h 30 min #

    Àh la réflexion du gynécologue mais c’est hyper ….cru …. Pas professionnel …

  2. L.B 28 novembre 2013 à 16 h 28 min #

    Je revis un peu mon accouchement en vous lisant….aucune écoute également, aucune explication surtout…et malheureusement je n’ai échappée ni à l’épisio, ni à la déchirure complete de mon périnée…. je suis marquée a vie, autant physiquement que moralement….Ces gens ne méritent pas qu’on leur confie des vies…

    • Héloïse 30 novembre 2013 à 19 h 28 min #

      Même chose pour mon accouchement, et entièrement d’accord avec vous, quelle honte d’être prises en charges par de pareilles personnes …

      • L.B 1 décembre 2013 à 20 h 57 min #

        Je suis vraiment navrée Héloïse que vous ayez vécu ca aussi…. ca ne devrait pas arriver, nous ne sommes pas que des numéros de sécu, ils l’oublient parfois.. je vous souhaite du courage car je sais combien c’est long pour s’en remettre, et que nos témoignages dénoncent l’inacceptable dans les hôpitaux ! Bien chaleureusement….

  3. Héloïse 30 novembre 2013 à 19 h 32 min #

    J’ai été très touchée par votre témoignage, similaire à ce que j’ai hélas vécu. C’est vraiment honteux de nous traiter ainsi dans un si beau moment où on est déjà fragilisées par la fatigue et par les émotions. En tous cas, comme vous le dites si justement, ils ne prendront pas l’amour qu’on a pour notre enfant, personne, jamais ne nous l’enlèvera !

Trackbacks/Pingbacks

  1. Second accouchement – Aquitaine – 2013 | Mon corps, mon bébé, mon accouchement ! - 28 novembre 2013

    […] Lien vers le récit du premier accouchement : #122 Premier accouchement – Picardie – 2011 […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :