#125 Virginie, mars 1999

19 Fév

(avant de commencer ce récit je précise que je suis moi-même infirmière-puéricultrice et aussi que j‘ai un lourd handicap physique de naissance, je n‘ai pas de jambe droite, et je suis appareillée, j‘ai aussi une malformation de la main droite)

 Je suis tombée enceinte de ma fille le 23 juin 1998, je venais d’avoir 23 ans.

 Cette grossesse était très désirée, elle est arrivée au bout de 4 mois d’attente.
Mon maternage a immédiatement commencé: je n’ai pas regardé la finale de coupe du monde pour protéger mon bébé de trop d’émotions!
les 3 premiers mois j’ai beaucoup souffert de nausées et de vomissements, j’étais très fatiguée. Normal quoi!
A 5 mois j’ai appris que c’était une fille, nous étions très heureux.

 2 jours plus tard je débute une sciatique, me voilà arrêtée jusqu’à la fin.

 Chez moi je tourne un peu en rond, je me repose.
Le 19 décembre je suis opérée en urgence d’un kyste hémorragique d’une glande de Bartholin ( entrée du vagin). Je ne suis pas inquiète en me rendant au bloc, j’ai discuté avec l’interne anesthésiste (très sympa) qui m’a dit qu’elle allait me faire une péridurale, nous avons ensemble parlé de tous les problèmes que peut entrainer une AG chez une femme enceinte.
Arrivée au bloc je prends la position pour la péri, elle me pique mais n’y arrive pas, elle me pique 7 fois sans y arriver…Je ne dis rien mais la panique monte, je sens que ça va finir en AG…

 En effet elle capitule, mon dos est « durci » (ce sont ses termes) à l’endroit ou elle doit piquer, elle n’y arrivera pas… Je pleure en ravalant mes larmes, je ne dis toujours rien, elle est effondrée, il y 1 heure elle me parlait des risques de déclenchement de contraction… Mon cœur bat à 190 elle me demande gentiment de me calmer, je lui demande comment faire… Une aide soignante me dit qu’elle va prier pour moi, malgré toute sa gentillesse ça ne me rassure pas vraiment…
Je m’endors avec l’idée de ne jamais me réveiller.
Le réveil est affreux, je vomis, j’ai horriblement mal à la gorge, je n’arrive pas à coordonner mes gestes pour toucher mon ventre. J’appelle « mon bébé », une infirmière me dit: « ah bon? vous êtes enceinte? »…

 Enfin on me redescend en chambre ou un monitoring me rassure sur l’activité cardiaque de ma puce.
J’ai du mal à me remettre ,pas physiquement mais psychologiquement..

 Je pleure tous les jours jusqu’à la naissance.

 Je ressasse des idées noires, j’imagine une césarienne sous AG, tout le monde voyant mon bébé sauf moi, quelqu’un donnant le biberon à ma fille.

 Mon malaise est d’autant plus grand que je n’en parle à personne.

 Une fois je dis à mon mari que j’ai peur que si j’ai une AG on donne le bib à la petite, il me répond qu’il assommera quiconque essayera!
Je fais une préparation à l’haptonomie, mon bébé réagit très bien, mais instinctivement je sais que ce ne sera pas une grande aide le jour de l’accouchement.
Le 15 mars à 2h30 du matin une contraction me réveille…
Je réveille mon mari qui marmonne si il faut partir, devant ma réponse négative il se rendort en ronflant, ça m’énerve tellement que j’ai envie de l’étouffer avec mon oreiller, alors je vais au salon m’installer sur le canapé.

 Les contractions sont supportables, elles reviennent toutes les 10 minutes.

 A 6h59 je perds les eaux, j’appelle mon mari, je suis excitée et affolée à la fois, lui est réveillé en sursaut, il me cherche partout ,y compris sous le lit, avant de me récupérer sur le canapé, un peu pale mais gonflée à bloc.

 Une douche rapide et nous partons; une demi heure de route, j’ai mal, je me concentre sur ma respiration, je me renferme en moi même, je sais que ce n’est pas bon, je n’arrive pas à faire autrement.

 Je ne réalise pas que je vais mettre un bébé au monde…

Nous arrivons à 8h, on m’installe en salle d’accouchement,  toucher vaginal et verdict : 1 cm…

 On me demande très fermement de me déshabiller entièrement et on me ligote avec le monitoring…
La matinée s’écoule lentement , je suis dans un drôle d’état d’esprit, j’ai mal et cette douleur m’est insupportable ( je ne sais pas que c’est parce que je suis couchée sur le dos…)
Je geins, je m’apitoie sur mon sort, toujours sans rien formuler verbalement, au contraire quand on me demande comment ça va je répond: super!

 Vers 11h on vient pour me poser la péri (que j‘ai toujours demandée) , l’anesth (une femme) me dit d’un ton lugubre: « on va s’atteler à une tâche impossible… » je ne réponds rien mais je sais qu’elle n’y arrivera pas.

Mon mari sort, je prends la position ,elle pique 8 fois et me rate à chaque fois…Et à chaque fois la douleur est insupportable, je hurle.

 Par contre les contractions sont bien moins douloureuses comme ça, je me dis , bon
la péri ne va pas pouvoir être posée, je ne bougerai plus!
Un autre anesth arrive (un grand black charmant) ,il me sourit, me fait rire (si! il y arrive!) pique une 1° fois, me rate , pique une 2° fois et …..ça marche!

 Sauf que…Il m’explique qu’il n’a pas pu poser une péridurale mais une rachi anesthésie: ça arrête totalement le travail donc on va me bourrer de synto et surtout ça fait effet au maximum deux heures…

 Il est (avec tout ça) déjà 15h30.
Néanmoins le soulagement est immédiat, je suis shootée ,je ris, je veux inviter toute l’équipe au resto, mon mari revient et me demande si il m’ont filé un peu de hasch!
L’après midi se passe mieux, je suis calme, le confiance est revenue, ma mère est arrivée, on discute tous les 3, je vomis de temps en temps mais rien de méchant.

 A 5 cm je stagne, je m’attend à voir un gynéco arriver et me dire qu’on va au bloc pour la césa, mais non, je continue à dilater tout doucement, je flotte un peu.

 Dans la pièce à coté une maman met son bébé au monde alors qu’elle est arrivée bien après moi, je râle comme à la sécu!
Vers 17h la douleur se réveille un peu, je demande à mon mari et à ma mère de sortir…Je sonne,..Je suis dilatée à 7/8…

 A 17h45 la douleur est franchement horrible, je ressonne car j’ai envie d’aller à la selle…

 La SF m’examine et me dit « allez hop on y va! vous êtes à complète »
Hein, quoi?! déjà??? Je réalise que jusqu’au bout j’ai cru à une césarienne…On m’installe, mon mari revient, il s’installe à coté de moi.

 J’ai la perfusion au bras gauche (pli du coude) et le brassard à tension au bras droit. Je demande qu’on me l’enlève: refus très sec. Je suis bien entendu en position gynécologique, les pieds attachés…Et ma tête est plus basse que mon bassin…….Je n’ose pas me plaindre…
La prochaine contraction est la bonne, je commence à pousser, la douleur est effroyable, je pousse quand même.

 Rien ne se passe, je pousse autant que je peux, quand je pousse le bébé descend, quand la contraction s’arrête le bébé remonte…

 Le brassard reste en mode gonflé, ça me comprime le bras, me faisant souffrir et du coup je ne peux pas me tenir avec cette main! Mais on refuse toujours de me l’enlever et de l’autre côté la perf diffuse, mais là aussi malgré la douleur au bras on ne me l’enlèvera pas (mon bras sera tout enflé le lendemain et mon autre bras bleu à cause du tensiomètre!!!) Je pousse pour rien ,je me vide de mes forces, de mon sang aussi, l’élève SF qui m’a fait l’épisio a coupé un vaisseau et a eu peur et du coup à coupé vers le haut !!!J’aurais une cicatrice d’épisiotomie affreuse…A 18h20 la SF s’affole, le bébé commence à souffrir, moi je n’ai plus de forces..Je continue à pousser (je suis têtue) mais je pousse vers la mort, pas vers la vie…

Plus rien n’a d’importance, je vois des lumières, je sors de mon corps, je flotte et j’ai juste de la peine pour la pauvre fille qui hurle si fort.

 On fait rentrer du monde: l’accouchement se passe mal, donc on fait venir les étudiants, qu’ils ne ratent pas ça. Mon mari a compté: à la fin, en plus de lui et moi il y avait…….17 personnes dans la pièce!!!!!!

 La gynéco arrive, il est 18h25, elle me secoue doucement par l‘épaule, je sors de ma torpeur, elle me dit que le bébé doit sortir ,que sinon il faut les forceps et que comme la péri ne passe plus ce sera l’AG…Je me tourne vers mon mari et lui dit « n’oublie pas que je veux être incinérée », je rassemble mes dernières forces, il ne sera pas dit que je serais morte sans combattre, je délire, je pense à la petite chèvre de Monsieur Seguin, au petit cheval blanc qui avait bien du courage « tous derrière et lui devant », une chanson passe dans ma tète « il est libre max », j’ai je pense perdu la raison pendant quelques minutes, je pousse encore et encore, j’entend qu’on appelle l’anesthésiste et le pédiatre , on met un miroir entre mes jambes et là je rassemble tous ce que j’ai de forces, mêmes celles que je n’ai plus, et je sens un craquement au fond de moi, quelque chose a cassé et immédiatement je sais que c’est irrémédiable.

 La tête du bébé sort, je me rejette en arrière, on (mon mari je pense) me soulève pour que je la voie, elle est grise, inerte, un œil ouvert, l’autre fermé, elle ne crie pas.

 (plus tard j’apprendrai qu’elle avait un APGAR à 3 ce qui équivaut à une mort apparente)…

 Je m’entend dire : »elle est morte » , personne ne me répond, on l’amène dans la pièce à coté, je supplie mon mari de la suivre, il hésite, me regarde et y va.

 J’entends la pédiatre dire à la gynéco: « masse là, le cœur n’a pas démarré », je pense que j’ai fait tout ça pour rien, je recommence à planer, j’ai du perdre connaissance parce qu’ils l’ont réanimée plusieurs minutes et que je ne m’en souviens pas, j’entend alors « 3kgs110 » et j’ai le temps de penser :si ils la pèsent c’est qu’elle n’est pas morte….

 Je flotte ,je suis bien ,à quoi bon respirer?

 La SF me secoue, je pisse le sang, on m’appuie sur le ventre pour faire sortir le placenta car il faut me recoudre très vite, je saigne beaucoup trop…On me ramène le bébé, elle est en pleine forme, elle a en fait très vite démarrée, je la met au sein, elle suçote, puis ils la mettent en couveuse. On me recoud, au début à vif, puis la lidocaine fait effet et je peux contempler ma fille ,elle est née à 18h30 par les voies naturelles, elle a tété au sein, de quoi me plaindre?

 Elle est belle, elle n’a aucun problème, je pleure de la voir, une émotion immense m’envahit, j’ai au moins réussit ça dans ma vie, elle n’aura pas de problèmes elle, personne ne se moquera d’elle dans la cour d’école, elle a 2 jambes, 10 doigts, comment j’ai fait?

 ( Le personnel rit de me voir pleurer d’émotion, ils ne sont pas méchants mais j’en garde l’impression qu’on s’est moqué de moi pendant le moment le plus important de ma vie…)

 Ce n’est pas moi, ce n’est pas possible, si je ne l’avais pas vue naitre je n’y croirais pas…
Je remonte en chambre à minuit passé, nous avons de la fièvre toutes les 2, je délire un peu , on me donne des raviolis et je dis à mon mari qu’elles sont bonnes, ces lasagnes…On me prend la petite pour la nuit d’office…
La suite est relativement classique, échec de l’allaitement (biberon de complément donnés en cachette) , je ferai en mixte pendant 2 mois..
Pendant 13 mois j’ai déprimé, je me sentais nulle, incompétente, je faisais les choses au radar, je n’en parlais à personne, puis au bout de 13 mois (après des vacances) j’ai commencé à aller mieux, ma fille a toujours été un bébé facile, je culpabilisais énormément par rapport à l’allaitement, toujours d’ailleurs…Il m’a fallut 2 ans pour pouvoir en parler sans pleurer, c’est un deuil que je ne ferai jamais.
Jusqu’à la naissance de mon fils j’ai eu des périodes (24h à peu prés) ou je
ressassais l’accouchement, je le revivais, je me culpabilisais, me disant que si j’avais poussé correctement ça se serait mieux passé, que j’étais une chochotte, une nulle, pas digne d’avoir ma princesse, bizarrement ces « crises » avaient lieu la nuit, ou quand je travaillais ,dès que j’étais avec ma fille tout allait mieux…

 Et puis j’ai perdu notre deuxième enfant (IMG à 5 mois), ma déprime s’est aggravée, jusqu’ à la grossesse de mon fils, là j’ai réfléchit de manière constructive, j’ai rencontré la SF qui était là pour l’accouchement de ma fille et qui était devenue surveillante.

 On a pu en parler, elle m’a appris des choses que je ne savais pas (que j’avais été courageuse, par exemple, que le lendemain en réunion d‘équipe ils avaient tous été très étonnés que j‘ai réussi à accoucher sans les forceps, sans césarienne, pour eux, vu mon handicap je ne pouvais pas y arriver) je rajoute: en position anti physiologique, attachée, sans péri, avec un monde fou et les deux bras engourdis et douloureux!) et ENFIN elle m’a dit que j’avais eu un accouchement très difficile, ça peut paraitre invraisemblable mais jusque là ,pour moi, c’est MOI qui n’avait pas été à la hauteur…

 J’ ai cessé de m’auto flageller, j’ai préparé un projet de naissance, et la naissance de mon fils a été extraordinaire…Ceci est une autre histoire!…

 Malheureusement, la naissance de ma fille me hante encore, me fait souffrir physiquement et psychologiquement, je souffre de stress post-traumatique, je la revois encore, grise et inerte…Je ne me remettrai jamais de cette expérience, d’autant plus que je sais que si on m’avait simplement laissée me verticaliser et enlevé ce tensiomètre, tout se serait bien mieux passé…

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Une Réponse to “#125 Virginie, mars 1999”

  1. Héloïse 30 novembre 2013 à 21 h 58 min #

    Malgré votre souffrance, vous avez été d’un immense courage, merci pour votre témoignage courageux et sans détours.

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