Manuella, à Rennes (35), il y a déjà 3 ans

28 Fév

Une nuit d’hiver.

20h, 4 mains sur mon ventre, aucune à moi, celles d’A. et A. qui caressent les bosses de ce bébé qui a encore assez de place pour s’étirer, je raconte une histoire, puis deux.

21h30, les enfants dorment depuis une heure, un peu moins. D. regarde un film fantastique pour enfants, les chroniques de Spiderwick, parce que j’aime assez cet univers et qu’il est sûr de me voir venir près de lui. Je pose mon livre, l’attente sacrée, dans lequel je lis et relis les témoignages, le passage sur les contractions, l’idée de flux et reflux me terrasse en fin de grossesse, la douleur était si vive pour A., l’aînée, même si je l’ai dépassé, me reste ce souvenir qui je le sais me fera frémir jusqu’à l’instant où je tiendrai mon bébé. Je repose le livre, observe ce ventre durcir, se relâcher, je lis un peu un polar, qui normalement me permet d’occuper mes nuits de 3h à 5h quand le temps devient long, je le repose aussi, je vais voir David, je m’assieds avec lui.

Durant la soirée, je n’ai pas répété 20 fois que je n’avais toujours pas ces bonnes vieilles contractions qui annonceraient enfin le travail, non, j’avais même souligné que finalement la date du terme se rapprochant, l’impatience laisse la place à l’envie de revire les jours post-termes comme pour son grand frère, qu’on me laisses le temps de lui parler, de me préparer, de la préparer, je prends conscience que je n’ai plus beaucoup de temps en tête à tête avec ce bébé, il m’en reste des choses à lui dire avant qu’elle n’ouvre les yeux sur ce vaste monde, inconnu, surprenant, mais où elle reconnaîtra déjà les mains qui caressaient, les voix qui chuchotaient des vœux, celles qui chantaient chaque soir « olélé, olélé, molibà makasi », celles de deux enfants qui vivent leur vie en l’attendant. Je l’ai dit à D., finalement elle peut attendre encore quelques jours, cette petite, les vacances viennent de commencer, on a largement le temps. Non, ce soir, je ne suis pas prête pourtant depuis une heure déjà, je ressens quelques contractions.

Je regarde ce film, puis je vais me coucher, je me relève, je respire, je regarde ce gros ballon, je parle avec D. qui est resté dans le salon, en criant, je pense, puisque je suis dans la chambre et lui dans le salon, nous occupons alors la chambre près de la salle de bain, D. vient me voir, je le renvoie chaque fois, je n’ai pas envie qu’on me dérange, j’ai juste un peu mal, quelques contractions que je ressens dans les reins mais ce n’est rien, il me faut juste un peu de temps, ça va passer, on pourra bientôt dormir. Mais avant. La salle de bain. Je décide de me faire couler un bain, je déteste les bains, j’ai toujours préféré les douches, je remplis la baignoire, m’allonge, c’est la première fois au cours de ces 9 mois que je prends ce temps pour me relaxer, j’examine mon col, il me semble qu’il s’est vraiment modifié, mais après tout, je ne sais plus rien, et puis j’ai tellement peu mal finalement, juste le travail qui doit s’installer, mince, je réalise que ce bébé va peut-être naître demain ou après-demain oh non pas après demain, je n’ai pas envie de partager mon anniversaire… D. passe, s’étonne de me voir prendre un bain, il mouille mon dos pour me réchauffer, il prend soin de moi, je vais m’endormir alors je préfère sortir, attendre qu’une contraction passe pour m’extirper de là, ça me semble être une montagne à gravir.

Il est 23h00, je suis sortie, je prépare ma valise avec D., juste au cas où, nous ne l’avions pas fait, nous aurions voulu donner naissance à domicile, mais la sage-femme libérale de mes amies s’est arrêtée à ce moment-là, l’autre était trop loin, je ne voulais pas m’imposer de conduire alors que je détestais tellement prendre la voiture, je n’avais pas envie d’effectuer ses 30 kilomètres chaque mois, non, cette grossesse est la dernière, je ne m’imposerai que ce qui me va, qu’importe mes incohérences, tous mes choix faisaient sens pour moi à ce moment-là, mais néanmoins aucune valise n’était prête comme si nous n’avions pas vraiment intégré la maternité à cette grossesse, on rit, on parle et aussi je m’énerve pour un rien, je cherche l’homéopathie à prendre en début de travail, ce serait bien de l’avoir sous la main, D. me dit que peut-être je peux commencer à en prendre. Non, je lui rétorque brusquement que je n’ai pas mal, que ce n’est pas pour aujourd’hui, qu’est- ce qu’il peut être énervant à vouloir jauger à ma place. Les sacs sont prêts, je retourne dans notre chambre, le temps passe, j’appelle D. il ne peut pas faire quelque chose ? ce ballon est dégonflé, quand même c’est pas possible qu’il crève là maintenant. Je remarque que depuis deux heures déjà, j’aboie sur D., ce qui est le signe non pas de l’épuisement mais que quelque chose se trame, que le moment est décisif, que P. sera avec nous demain matin, je compte les heures, elle ne devrait pas naître avant 6h du matin, A. et A. sont nés en suivant exactement le même scénario, la même position, ce bébé comme eux à son dos à droite, comme eux elle naîtra sûrement en occipito sacrée, cette fois je ne prendrai pas la péridurale puisque les deux premières fois, celle-ci après avoir été se difficile à poser, n’a pas fonctionné correctement me paralysant la jambe droite, m’handicapant le seul jour où j’aimerais avoir la pleine possession de mon corps, j’en ai parlé avec l’équipe, j’ai dit à l’anesthésiste combien je ne souhaitais pas prendre le risque que ça se reproduise, et pourtant je ne m’enlève pas de l’esprit que tout est à nouveau écrit, que le rythme sera le même, voilà comment j’occupe ces heures en cherchant à apaiser les contractions, je compte, je visualise les deux premières naissances de mes enfants.

A. est réveillée, elle n’ose pas entrer dans la chambre, mais revient sans cesse, elle s’inquiète, elle m’entend crier me dit-elle, elle dit que j’ai l’air d’avoir mal, « pourquoi elle te fait mal P., est-ce que tu vas mourir ? » non ma chérie, nous allons appeler mamie, rejoins papa vous allez préparer vos sacs. Oui je décide d’appeler ma mère, qui nous déposera à la maternité et gardera les enfants. D. hésite, il est tard. Cette fois, il ne me prend plus au sérieux réveillons A. en le sortant du lit,

Il doit être 0h45, maman arrive, elle nous embrasse, prend quelques affaires pour les enfants, ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin chez elle, mais il faut un doudou, un objet qui rassure, or mes enfants n’en ont pas, il faut en choisir un, elle installe les enfants dans la voiture, je descends, nous habitons au 1er, je compte les marches pour la première fois, c’est une soirée à première fois. Je descends deux marches, m’arrête, je fais deux pas, m’arrête, je vais compter durant les 15 prochaines minutes, nous arrivons très rapidement à la maternité, fidèle à moi-même, j’ai trouvé l’occasion de reprocher à ma mère qu’elle conduisait trop vite, que j’avais mal, qu’il fallait y aller moins vite en sortant je regarde l’heure 1h07, nous attendons un peu à la porte, lorsque l’aide-soignante arrive, elle m’accueille si vite, je ne comprends pas pour A. nous avions fait le trajet seuls, j’y arrive, elle nous dirige vers une salle, je m’arrête tous les 3 pas cette fois, je n’ai pas envie de montrer que j’ai mal, je suis ainsi. Elle me présente à la sage-femme, elle est belle, un sourire si lumineux, il faut que je m’excuse alors qu’elle me presse de me déshabiller, de façon très douce, elle n’a rien de brusque en elle, je lui dis « je suis odieuse lorsque je donne la vie, pardon d’avance, je vais vous insulter cette nuit », elle me répond qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur, blague avec D., je n’entends pas parce que je meurs d’envie de passer aux toilettes, je ressors, m’assoie sur la table, j’en peux plus d’être debout, m’allonge, me relève, elle est au fond de la salle commence à se laver les mains, quelqu’un est arrivé, en fait c’est l’aide-soignante qui est revenue, elles parlent ensemble, D. est avec moi, il n’a pas encore enlevé son manteau, ne s’est pas encore mis à l’aise, je lui dis « faut que je retourne aux toilettes », j’entends la sage-femme me répondre « allez-y, y a pas de soucis » puis en fait dans le même temps je lui annonce que non « j’ai envie de pousser », elle pense aux selles, elle me dit qu’elle va m’amener un bac que ce n’est rien, je rigole, non c’est P. qui arrive..

Elle est près de moi, elle a enfilé ses gants en me parlant, elle tient dans la main le monito qu’elle voulait installer, juste quelques instants me précise-t-elle, D. lui a dit que je ne le supportais pas, je ne sais pas quelle a été la succession de ces mouvements, elle était déjà là pour la première poussée, là lorsque me remettant assise, j’ai touché la tête de mon bébé, une seconde poussée puis une autre quasiment aussitôt, je n’écoute ni n’entends plus personne, je sens une brûlure si vive, mais qui n’a fait que passer, je tiens P. dans les bras, je la trouve grande, lourde et si belle.. elle a des yeux très sombres, elle nous regarde, je plonge dans ses yeux qu’elle referme, puis détourne mon regard vers D. qui a le regard embué de larmes, vers notre sage-femme et là nous sourions tous, « vous n’aurez pas eu le temps de m’insulter » j’éclate de rire, elle aussi, pas pour ces mots là mais pour ce laps de temps si court que nous aurons passé ensemble et qui pourtant nous a lié, nous a offert le meilleur, elle a eu le temps de lire notre dossier, très vite elle me demande si je souhaite dormir ici après le peau à peau ou bien est ce que je vais demander à partir, P. est née à 1h17, je resterai dans la salle de naissance 2h, je dormirai même le soir de son premier jour finalement, parce que nous avons besoin de ce tête à tête, besoin pour moi de lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas laissé le temps de lui apprendre. Ce temps-là, je sais que je me le suis accordé parce que j’étais bien dans cet établissement, parce que je ne voyais aucune raison d’en partir si vite, le quitter pour retrouver les miens oui, mais pas pour laisser derrière moi une naissance que je n’aurai pas pu maîtriser. Y rester parce que cette personne-là a été extraordinaire et j’espère vivement que finalement l’extraordinaire est le quotidien de ce qui se passe entre les murs de ces salles de naissance, un bébé devrait bientôt y naître, ce n’était pas le premier choix de cette famille, mais pourvu que l’histoire les surprenne autant que ce que nous avons vécu cette nuit là.

Lorsque D. appellera mes parents pour annoncer la nouvelle, ma mère dira qu’elle n’était pas encore arrivée chez eux au moment où P. naissait. Je réalise alors et seulement alors que cette naissance a vraiment été rapide et non pas que je l’ai vécu avec l’impression que le temps s’accélérait.

Ce premier matin de sa vie, sa grande sœur la découvre enfin, se jette d’abord sur moi qu’elle retrouve en forme, elle doit être rassurée, son grand frère, ce petit blondinet que je serai incapable de soulever ce jour-là, se penche vers cette petite sœur qui deviendra vite sa bien-aimée, l’embrasse, lui transmet la varicelle au passage, nous le saurons 13 jours plus tard, puis il joue un peu auprès de nous, A. la grande de presque 5 ans, mange avec gourmandise les douceurs sucrées que D. vient de m’amener, je leur préfère son sandwich, j’aime cet instant là où le bébé nouveau-né dans mes bras, déjà A et moi vivons un morceau de notre quotidien, nous savons que le bébé a tout modifié mais nous l’intégrons, nous continuons, nous mangeons les unes contre les autres…

P. est née très rapidement, je ne redonnerai probablement pas naissance, mes 2 aînés sont nés avec des personnes vraiment dévouées, jamais pressantes, j’avais d’ailleurs demandé à être avec telle sage-femme de garde plutôt qu’avec cette autre rencontrée lors d’une visite et avec qui ça ne passait, pas, la sage-femme prenant le relais n’avait pas paru arriver en me prenant avec des pincettes, j’avais eu l’accouchement souhaité, j’avais su exprimer mon envie, on m’avait respecté, 5 ans plus tard dans la même maternité, nous avons peu été avec le duo qui nous a accueilli, mais je sais que même si le travail s’était éternisé, cette équipe- là aurait été à mon écoute, d’ailleurs me laisser l’occasion de signer une décharge, de rentrer chez moi, prouve qu’elles étaient là pour accueillir mes envies, respecter nos choix. C’est vrai cette naissance a été respectée, la sage-femme n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit après tout me direz-vous, mais on ressent très vite les gens qui savent encore vous accueillir comme un être à part, et nous une parturiente qui succède à la première. Jamais elle n’aurait fait contre mon gré, elle a su lire le dossier en vitesse, nous comprendre, nous accompagner.

Notre P. est née dans une atmosphère très particulière, tous nous parlions comme si l’on se connaissait, nous étions détendus, en confiance avec ces deux inconnues, parfois je me demande s’il n’était vraiment que 1h07 lors de notre arrivée sur le parking, tant ces dix minutes font partie des dix minutes les plus réussies de ma vie, en fait tout s’est joué au cours de ce premier sourire que je découvrais sur le visage d’une sage-femme, ce sourire qui m’a donné envie de jouer franc jeu, de lui annoncer la couleur de mes pires côtés, de la remercier chaque jour encore d’avoir fait naître P. dans les rires.. Quel précieux cadeau.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :