Un accouchement dans le respect de mes souhaits, en région de Liège (Belgique, 2011)

2 Mar

En avril 2011, je suis tombée enceinte de mon premier enfant. J’avais 28 ans. Je m’étais déjà beaucoup renseignée sur la grossesse et surtout sur l’accouchement. Parce que le savoir, c’est le pouvoir. Comment une femme peut-elle faire respecter ses choix lors de l’accouchement lorsque le personnel soignant lui parle en des termes compliqués de choses qu’elle ne connait pas, comment savoir ce qui est bon ou pas pour notre corps et pour notre bébé, comment s’opposer à des « c’est pour le bien du bébé, Madame » ? Certaines femmes préfèrent ne rien savoir et s’en remettre complètement à l’équipe médicale. Moi j’avais lu beaucoup de témoignages d’accouchement sur le net, je savais ce qui se pratiquait dans la plupart des maternités, et je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais pas.

Donc dès le début de ma grossesse, je savais où je voulais accoucher. J’avais repéré une petite maternité où on pouvait accoucher dans l’eau, et où donc, logiquement, on acceptait les accouchements sans péridurale. J’aurais préféré accoucher en maison de naissance (je vis à Liège, en Belgique, où il y a une maison de naissance), mais mon mari n’ayant survécu bébé que parce qu’il était dans un hôpital, il a refusé (ce que je comprenais tout à fait). J’ai donc trouvé une gynécologue qui accouchait dans cette maternité, et qui était l’une des rares à faire des accouchements dans l’eau. Le courant est bien passé, elle était très cool, rassurante, bien que fort jeune. J’ai pu discuter avec elle de mes souhaits, pour « sonder le terrain ». J’ai fini par rédiger un projet d’accouchement et par le lui remettre, en lui précisant bien que rien n’était figé, puisqu’on ne sait jamais comment un accouchement se passe. Elle était étonnée d’abord (les projets d’accouchement sont très rares), mais rassurée par ma flexibilité. Mes souhaits pouvaient en fait se résumer à une seule chose : un accouchement naturel. Pas de péridurale, pas de perfusion (ocytocine, glucose ou autre), pas d’intervention pour ralentir ou accélérer l’accouchement, pas de forceps, pas d’épisiotomie, la possibilité de faire le travail et l’accouchement dans l’eau, monitoring mobile, couper le cordon quand il a cessé de battre, peau à peau. Étant juriste, j’ai l’avantage de connaître la loi sur les droits du patient. J’ai donc fait valoir ces droits en mettant ma volonté par écrit, tout en précisant que mon refus d’actes médicaux pouvait à tout moment être levé verbalement. Ma gynéco me dit qu’elle va le lire et qu’on en reparlera au prochain rendez-vous.

Nous la revoyons, et parlons donc de ce fameux projet. J’appréhendais pas mal, mais elle me dit que c’est bon pour elle. Qu’elle l’a fait lire à toute l’équipe de la maternité, comme ça tout le monde est au courant. Ouf, nous sommes rassurés ! Elle insiste quand même sur l’imprévisibilité d’un accouchement, et sur le fait qu’il est toujours possible que mes souhaits ne puissent pas être respectés. Aucun problème, cela est clair pour nous.

La date prévue pour l’accouchement arrive. Alors qu’un mois plus tôt, j’étais en menace d’accouchement prématuré (6 semaines d’arrêt de travail), voilà que mon fils prend tout son temps. Pourtant, mon col est ouvert à 2. « Il va arriver d’un jour à l’autre ! , me dit ma gynéco. Je vous laisse 2 semaines pour accoucher, sinon il faudra déclencher. »

Chers lecteurs, je tiens à attirer votre attention sur une petite bizarrerie. En Belgique, on considère que le terme se situe à 38 semaines de grossesse (40 SA), alors qu’en France il est fixé à 39 semaines de grossesse (41 SA). Or, le terme dit « physiologique » s’étend sur une période de 5 semaines, entre 35 et 40 semaines de grossesse (entre 37 et 42 SA). Ce n’est qu’au-delà de 40 SG qu’il y a des risques de complication. Selon une étude, le terme MOYEN pour une européenne qui attend son premier enfant est de 39 SG et 1 jour. Or beaucoup de gynécologue exigent un déclenchement dès que le terme théorique (variable selon les pays) est dépassé. Hallucinant ! Mais combien de femmes ignorent cette information et laissent l’équipe médicale obliger leur enfant à venir au monde ?

Bref, ma gynécologue me laissait jusqu’à 40 SG (veinarde que j’étais). A 39 SG, je stressais quand même. Je n’arrêtais pas de bouger, mon col était ouvert à 3, mais mon fils restait au chaud. Ma gynéco m’a alors proposé de faire un décollement des membranes, tout en me précisant que ça déclenchait l’accouchement dans 50% des cas. En fait, ce geste mécanique déclenche une production locale d’ocytocine (l’hormone qui donne des contractions) et peut donc déclencher le travail sur un col favorable comme le mien. Me disant que c’était mieux d’essayer ça que de risquer un réel déclenchement d’ici une semaine, j’accepte. Ça me fait très mal, mais c’est pour la bonne cause. Je rentre chez moi, et j’ai des douleurs de règles pendant plusieurs heures, une sorte de malaise là en bas.

Le lendemain matin, à 4h30, des contractions me réveillent. Elles sont différentes, un peu douloureuses, alors je chronomètre en regardant le réveil : toutes les 10 minutes. Après environ 1 heure, je réveille mon mari. On va dans la salle de bain prendre une douche, nous préparer. A chaque contraction, je dois faire une pause, ça fait de plus en plus mal mais c’est tout à fait gérable. A 7h, j’ai des contractions toutes les 5 minutes. On finit la valise, on met tout dans la voiture, on appelle mes parents pour s’occuper du chien. A 8h15, je perds un peu de sang. J’appelle la maternité, pas de panique. Contractions toutes les 4 minutes. J’ai du mal à les gérer assise, mais dans la voiture je n’ai pas trop le choix. Je grignote des biscuits pour essayer de prendre un peu d’énergie.

A 9h15, nous sommes accueillis par une sage-femme que nous avions déjà rencontrée, et qui nous avait dit être pour l’accouchement naturel. Ça rassure, un visage connu ! Vive les petites maternités. Le courant passe bien, elle est gentille, rassurante. Elle examine mon col : dilaté à 4 ! Elle me met un monitoring pendant une vingtaine de minutes pour vérifier si mon fils vit bien les contractions. A 10h, nous allons dans notre chambre (pas de salle de travail, et tant mieux !). On s’installe un peu, je passe une robe de nuit confortable, des chaussettes antidérapantes. Je m’assieds sur un gros ballon, et on me pose un monito une nouvelle fois, juste le temps de s’assurer que mon fils va bien. J’en profite pour demander en combien de temps l’anesthésiste arrive si jamais je décide d’opter pour la péridurale (filet de sécurité), on me répond une demi-heure. Après le monito, nous restons seuls dans la chambre, mon mari et moi. Nous respirons à deux, comme on l’a appris en prépa aquatique. Je bouge, sur le ballon, debout, en appui sur le lit. La douleur est tout à fait gérable.

A 11h30, la sage-femme (toujours la même, c’est agréable), nous propose de passer en salle d’accouchement, là où est la baignoire, puisque j’ai opté pour un accouchement dans l’eau. Elle examine mon col : 5 cm. Donc seulement 1 cm en 2 heures. Elle me propose de rompre la poche des eaux pour accélérer les choses, mais sans me forcer. Nous décidons d’attendre encore. Elle me pose un monito portable, très pratique. Je peux bouger comme je veux. Mais apparemment le changement de pièce n’était pas une bonne idée : les contractions s’espacent. C’est vrai que je me sentais mieux dans notre chambre…

A 12h45, la sage-femme m’examine à nouveau : le col n’a pas bougé. Nous acceptons donc une rupture de la poche des eaux, un peu à regret. Ça marche, le travail s’accélère et s’intensifie. Je marche dans la pièce, je gère mieux debout, en m’appuyant sur les bras de mon mari.

A 13h30, mon col est à 6, ouf ! Je peux maintenant entrer dans la baignoire (y entrer trop tôt risquait de ralentir le travail). J’ai un peu de mal au début car la baignoire est fort étroite. Je fini par trouver une position qui me permet de bien gérer les contractions, à savoir accroupie, penchée vers l’avant. A chaque contraction, mon homme est là, il respire avec moi, tient ma main. Les contractions sont de plus en plus fortes, mais la douleur n’augmente pas vraiment. Ça fait mal, mais je m’attendais à pire ! Bien respirer me permet de gérer. Chaque contraction est la marche d’un grand escalier qui me conduit à notre fils. Mais je fixe mon regard sur la marche présente, sans lever les yeux. Je ne pense pas à ce qui se passera, seulement à ce qui se passe maintenant. Ainsi, je maintiens la peur loin de moi, cette peur de l’inconnu et de la douleur à venir, et j’avance, un pas après l’autre.

A 13h45, mon col est à 7. A 14h20, il est à 9 ! J’y arrive sans péridurale, je n’en reviens pas, je suis fière de moi !

Le reste de l’accouchement est rythmé par les contractions et les respirations. Elles sont de plus en plus fortes, de plus en plus fréquentes. Je perds la notion du temps. Je m’enferme petit à petit dans ma bulle, dans mon corps. Seul mon mari me relie au reste du monde. Dès qu’une contraction arrive, il est là, tout près, il me soutient, m’encourage, me tient la main. Il est ma force, mon point d’ancrage, mon phare.  Je perçois à peine les allées et venues de la sage-femme et de ses deux stagiaires.

A 15h30, mon col est dilaté à 10. A chaque contraction, j’accompagne le réflexe de poussée. La douleur a changé, est différente, mais je gère toujours. Ma gynécologue est arrivée, je ne sais pas vraiment quand. On m’encourage à pousser. Je me rends vaguement compte que ça fait longtemps que je pousse, trop longtemps. Mon fils ne descend pas assez vite. On me dit que son cœur ralentit, que je dois sortir de l’eau. Mon mari m’enfile mon peignoir. Je passe quelques contractions et poussées debout. Je finis par aller m’allonger sur la table d’accouchement. Je n’aime pas, mais je n’ai pas trop le choix, et je n’ai plus l’énergie de réfléchir. J’entends que le cœur de mon fils revient à la normale, ouf.

Je pousse, encore et encore. Le temps passe, le temps n’existe plus. Je ne ressens que la fatigue, j’ai mal dans tout mon corps. Chaque muscle se tend à chaque poussée. Chaque muscle me fait mal, d’une douleur plus grande que celle des contractions. J’ai oublié tous les conseils de l’haptonome. J’ai l’impression que je n’y arriverai jamais… Des voix m’encouragent, mais je suis trop épuisée. A chaque contraction, on appuie sur mon ventre pour m’aider. Les contractions sont trop rapprochées, j’ai à peine le temps de souffler.

Ma gynécologue me dit qu’elle va devoir me faire une épisiotomie, qu’elle n’a pas le choix car les tissus sont en train de se déchirer. J’acquiesce, de toute façon je veux juste qu’il sorte et que ça s’arrête. Je suis trop fatiguée. Elle coupe lors d’une contraction, mais ça ne fait pas mal du tout. C’est déjà ça. J’entends la voix de mon mari. Il m’encourage, me dit que je vais y arriver. Je rassemble ce qu’il me reste d’énergie, je veux sortir notre fils, je me répète que je peux le faire, que d’autres l’ont fait avant moi. J’entends tout le monde me dire que c’est bien, de continuer.

A 18h, ça y est, il est sorti ! Mais il ne bouge pas, ne pleure pas, on ne me le montre pas. On a coupé le cordon tout de suite, donc c’est qu’il y a un problème. J’ai peur, mais la fatigue me fait flotter. Tout est un peu confus. Le pédiatre arrive et l’examine juste à côté, dans la même pièce.

Il pleure, il bouge, soulagement. On le pose sur moi. Il me regarde. Waw… Il est beau, notre fils ! Je demande qu’on le mette en peau à peau contre moi, mais ça ne dure pas longtemps. Il se refroidit trop vite, on le met sous une lampe chauffante. On lui fait les soins juste à côté de nous, on le pèse : 3kg650 ! La sage-femme lui met son pyjama, puis nous le rend. Pendant ce temps, ma gynécologue m’a fait une anesthésie locale et recoud mon épisiotomie. Moi je n’ai d’yeux que pour mon mari et mon fils… nous sommes parents, c’est fou !

On me passe la blouse d’hôpital, je passe de la table d’accouchement à mon lit, et on me ramène à notre chambre. Dans mes bras, j’essaie de donner à mon fils sa première tétée. Il lui faudra un peu de temps pour trouver mon sein, il a été très éprouvé par l’accouchement lui aussi.

Nous passons le reste de la soirée tous les trois. Épuisée, je flotte un peu. Mais je suis heureuse. Ça y est, nous sommes une famille…

J’ai eu du mal pour l’allaitement, puisque j’avais des crevasses dès le deuxième jour. Mais une sage-femme de la maternité a pris le temps de m’écouter, de me conseiller, et m’a donné une téterelle. C’est elle qui a sauvé mon allaitement, qui a ainsi pu durer 9 mois.

Je n’ai pas pu accoucher dans l’eau et accueillir mon fils moi-même comme je l’aurais voulu, je n’ai pas non plus pu faire de peau à peau. Mais un accouchement est imprévisible. Il avait le cordon autour du cou, ce qui expliquait pourquoi il descendait aussi lentement. De plus, il avait une dystocie des épaules, c’est-à-dire en bref, que ses épaules se sont bloquées à un moment, ce qui empêchait la descente. Il n’aurait jamais pu naître dans l’eau. Au vu des circonstances, je suis très heureuse que l’intervention du personnel médical ait pu se limiter à appuyer sur mon ventre. Pas de ventouse, pas de forceps, même si ça n’est pas passé loin. Le lendemain de l’accouchement, ma gynécologue est venue me voir et s’est excusée de ne pas avoir pu respecter mon projet de naissance. Je lui ai souri et lui ai répondu que tous mes souhaits avaient été respectés dans la mesure du possible. J’ai été traitée en tant que personne, en tant que femme, en tant que maman, tant pour l’accouchement que pendant le séjour à la maternité, sans jugement, sans contrainte, dans la bienveillance. On m’a laissé ma chance d’accoucher mon fils, de le mettre au monde moi-même, même si ça prenait du temps, on m’a fait confiance, et c’est ça, l’important.

Anonyme

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