#230 – naissance de Jean – Janvier 2000

6 Mar

Vendredi 14 janvier 2000
Fabrice est parti ce matin travailler un peu inquiet, et m’a fait lui promettre de l’appeler si besoin était.
J’ai passé ces derniers quinze jours à peaufiner les derniers préparatifs, à savoir : terminer de mettre en place la chambrette du bébé, ranger pour la milliardième fois ses petites affaires, les draps, les tours de lit avec des oies, des oursons ou des petits lapins (au choix), acheter un doudou (« Poukie » de son petit nom), faire des réserves pour tenir un siège de mille jours en produits pour le bain, le corps, la peau toute neuve de l’Enfant, réceptionner la poussette commandée chez une marque de puériculture, que sais-je encore.
J’ai caressé mon bébé, lui ai parlé, l’ai senti de plus en plus à l’étroit (et moi aussi). Le terme du 30 janvier me semble une éternité devant moi, et d’ailleurs je ne me sens pas en accord avec cette date. Mais comme je ne maîtrise guère les arcanes de mon propre corps, j’aurais bien du mal à argumenter pour savoir quand on l’a fait, au juste, ce bébé. Puisqu’on me dit qu’on sait de manière sûre, comme si cette grossesse était datée au carbone 14! Alors bon. Le 30.
Accessoirement, j’ai aussi déplacé les meubles (pleins) du salon, au risque de me briser le cou dix fois et de me faire écraser en dessous, mais c’est pas grave, il fallait que je le fasse, voilà. Semblerait que ça s’appelle « faire son nid »… Mmmhmmhh. Je ne me sens pourtant guère oiselle en ces derniers jours, plutôt baleine échouée, au ventre strié de vergetures violacées d’un très bel effet, genre j’ai fait la guerre.
Parfois, je ne peux tout simplement plus me lever, clouée sur ma chaise comme une vieille, les ligaments de mon bassin s’étirant jusqu’au point de rupture proche, sous l’effet conjugué des hormones et de la prise de poids! Forcément, comme je suis fatiguée et stressée, je mange des cochonneries, des trucs genre « Daim », zéro intérêt nutritionnel et des trillions de calories au gramme. Mais bon, voilà, ça me fait du BIEN. Dans l’instant.
Est-ce que je vais rester comme ça toute ma vie? A 26 ans, c’est une perspective peu réjouissante, tout de même. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne suis pas hyper-mobile, et que globalement, au cours de ces derniers mois, ma masse musculaire a fondu comme neige au soleil. Enfin pour être parfaitement honnête, plutôt comme beurre au soleil.
Résultat : difficile de m’imaginer vainqueure de cette épreuve d’endurance qui m’attend au coin des quelques jours à venir.
Mercredi, je suis allée à la visite du neuvième mois. A nouveau, tous ces gestes techniques, sans douceur, sans un regard ou presque, par une nouvelle , ravie de m’annoncer que « ce n’est pas pour demain! ». C’est vrai, puisque c’était pour « après-demain »! Ne sait-elle pas à quel point les choses peuvent évoluer rapidement, en matière de travail?
Dans la nuit du jeudi, mon enfant a changé de côté, il est maintenant dos à droite.
Donc, matinée solitaire et pas rigolote, dans l’inquiétude. Je pense que c’est ça. Je crois que c’est ça. Il me semble que c’est ça. Mais je n’en sais rien en réalité, je plonge dans l’inconnu, je me sens sur le point de tomber dans un grand bain froid et obscure, et je n’en mène pas large.
En silence, une douleur continue, lancinante, me serre les reins, comme des douleurs de règles, en bien plus fort, en interminable surtout. Rien ne vient me rassurer, à l’orée de ce chemin-là. A la fin de cette matinée, je perds ce qui doit sans doute être le bouchon muqueux, et cette fois, tout de même, un peu d’exaltation transperce ma trouille. Ça y est! C’est parti!
Il est temps que Fabrice rentre, et que nous entamions cette partie du voyage ensemble.
15 heures. Nous voici tous les deux, après quelques photos qui seront les dernières de mon gros bidon. Je me sens tendue, je sais que j’y ai petite mine.
La douleur est intense, incompréhensible, incomprise. Je me tords de douleur allongée sur mon canapé. L’idée ne me vient même pas de bouger. On accouche allongée, non? Donc je suis incapable de me lever pour évacuer toute cette tension, pour soulager mon corps et faciliter le processus qui s’est mis en branle de manière inexorable.
De désespoir, on finit par atterrir à l’hôpital, ne sachant pas si c’est le bon moment pour s’y rendre, mais peu importe, pourvu qu’on m’aide!
Ce simple trajet me coûte une énergie folle.
Fabrice est évincé à la visite de l’éclair, et on commence par me faire tout un tas d’examens, TV, amnioscope pour montrer à une élève « à quoi ça ressemble », des mains dures et indiscrètes me fouillent sans se soucier des contractions qui me serrent les reins. Sur le monitoring auquel on m’a attachée, il ne se passe pas grand chose. Même si j’ai mal. Le col? Quel col?
La sage-femme de garde est sans douceur, ses paroles se gravent en moi, petite maman qui crève de trouille et qui ne sait rien de ce par quoi elle va devoir passer : « De toute façon, là, on n’y est pas, vous avez encore le sourire ». Puis, plus tard, avant de nous renvoyer « marcher » (ce en quoi elle n’avait pas complètement tort, mais qui nous l’aurait dit?) : « La douleur de l’accouchement, c’est comparable à un membre qu’on arrache ».
C’est sûr, ça va m’aider.
A moitié en larmes, et complètement terrorisée, je dois parcourir la suite de la route seule, alors qu’on m’avait promis de l’aide, jusqu’à ce qu’on estime que j’ai suffisamment souffert, et qu’on peut m’assister, ou que j’ai le droit de rentrer dans le club très fermé des femmes qui sont sur le point d’accoucher. Et visiblement, c’est pas maintenant pour moi.
Alors comme on est gentils et bien disciplinés, on va marcher. Mais comme il fait froid, on va marcher dans un magasin. Ce qui n’est pas une bonne idée. Lumières. Bruits. Regards. Plus ça va, moins ça va. Je suis perdue.
On rentre.
Puis on retourne à l’hôpital. Où je ne suis toujours pas la bienvenue, ni mon compagnon. Visiblement, nous sommes chiants. Et il y en a qui bossent, ici.
Nouveau monitoring, nouveau TV etc. Un travail qui avance lentement, des contractions pas très intenses sur le papier (mais dans mon corps, si!). Une autre femme accouche dans la pièce d’à côté. Elle hurle. Mais elle, elle a le droit, parce que ce n’est pas son premier, et qu’elle n’a pas pris de péri. Moi, j’essaye de soulager la douleur énorme et malmenante qui serre mes reins dans un étau de fer, je gémis, ce que les Anglo-saxons appellent le « moaning », une plainte sourde, grave. Mais non! Je dois me taire! Attachée sur ma table de douleur, j’ai l’impression que mes reins sont brûlés par un fer rouge, mais je ne dois rien dire, je devrais avoir honte de moi, ça sert à rien de faire du bruit comme ça, je ferais mieux de respirer correctement (Ah oui, respirer…)
Lorsqu’enfin la torture du monitoring est interrompue, c’est pour mieux nous envoyer prendre notre mal en patience dans une chambre, à l’étage. Je tiens à peine debout, et Fabrice n’a pas le droit de m’accompagner dans l’ascenseur. L’élève sage-femme qui est sensée apprendre son métier avec ma tortionnaire est autorisée à monter avec moi, et elle n’en mène pas large devant mon visage en larmes et ma douleur qu’elle ne sait pas appréhender.
Dans la chambre, je ne suis pas seule. Une maman est là, son bébé dans les bras, qui a accouché il y a une heure à peine. Et moi qui suis là avec mes pleurs, dérangée par la télé allumée, les odeurs inconnues, l’absence totale d’intimité dans ce moment où je vais devenir maman pour la première fois de ma vie.
On m’a intimé d’aller prendre une douche « pour me calmer », j’y vais, et je vomis tout ce que je sais dans cette fichue douche, toute seule pendant qu’on a kidnappé mon homme pour des papiers.
Une éternité passe, où je suis seule, allongée, atterrée, avec ma voisine qui n’ose pas, mon chéri qui ne sait que faire. Il finit par sonner, n’y tenant plus.
Et là, voici enfin des gens, des humains : c’est l’heure du changement d’équipe, de la « relève », la personne en charge de mon dossier peut enfin le refiler en toute quiétude, et c’est un soulagement autant pour elle que pour moi. Devancer par son sourire et sa voix chaleureuse, c’est la sage-femme que nous avions vue en décembre qui vient me tendre la main, et qui m’accueille parmi les vivants à nouveau!
D’un geste, elle essuie mes larmes d’enfant, ma honte, d’un mot elle me rassure, et m’appelle par mon nom, me rendant d’un seul coup mon identité et ma conscience. En quelques minutes attentives, elle nous installe ensemble, Fabrice et moi, dans une salle de naissance. Oui, celle qui ressemblait à une morgue il y a quelques semaines… mais là, bizarrement, les machines allumées donnent une réalité bien plus saisissante à cet instant précis. Elle m’examine en douceur et avec mon accord pour voir « où on en est », et ça avance doucement mais sûrement. Il est quelque part aux alentours de 21 heures, et elle va pouvoir penser à appeler l’anesthésiste.
Dans la pièce, c’est la pénombre. L’appareil à tension me serre le bras régulièrement, pour épier la moindre défaillance de mon corps, surveiller, mais c’est un moindre mal. Je n’ai pas le droit de boire, et il fait très chaud, alors Fabrice humecte ma bouche avec le pschitt d’Evian, celui que toutes les femmes qui vont accoucher sont sensées avoir dans leur sac à malices.
La douleur qui s’était ralentie à l’arrivée de ma sage-femme est revenue, intense, puissante, et la position allongée ne fait qu’insister encore plus lourdement sur mon dos martyrisé. Je croyais que les contractions, c’était dans le ventre, moi, puisque c’est l’utérus qui se contracte! Pourquoi j’ai mal comme ça? Et surtout, surtout, quand va-t-on appeler ce monsieur en blanc qui possède le pouvoir de me soulager? J’ai mal, j’ai très très mal. Je voudrais juste que ça s’arrête, parce que je crois bien que je vais mourir, tellement j’ai mal. Personne ne peut supporter ça aussi longtemps, c’est juste pas possible que mon cœur tienne le coup…
Le temps passe, mais il n’arrive pas, ce type. Est-ce qu’on l’a appelé seulement?Oui, on va le faire… oui, on l’a fait il y a quelques minutes.
23 heures au moins.
Je n’en peux plus.  » Mais quand est-ce qu’il arrive?! »
– Ne vous inquiétez pas, il va arriver votre bébé!
– Mais c’est pas mon bébé, que je veux, c’est l’anesthésiste!
Incompréhension totale. Je ne pense même plus à mon bébé. D’ailleurs, je ne pense même plus tout court. Je n’arrive plus à être dans la joie de l’événement majeur qui se déroule ici. Et mon corps est comme un poids, un obstacle dans cette naissance.
Enfin, le médecin anesthésiste est là. Il restera toute la soirée, surtout qu’une seule autre femme accouche, là-bas, dans la pièce d’à côté. C’est une sage-femme. Elle rit encore (tiens donc), et ils partageront un verre de cidre avec Fabrice, pendant qu’enfin je reçois ma piqûre salvatrice. Difficile à poser. Il faudra s’y reprendre plusieurs fois, au point qu’au dernier essai, je me dis « Et si ça marche pas, qu’est-ce qu’on fait? Qu’est-ce que JE fais?? »
Et puis ouf, ça marche. A moitié d’abord, puis ça marche pour de vrai. Et mon cerveau se remet en marche.
Je n’ai qu’une conscience infime de ce qui se passe, pourtant. La péridurale, OK. Mais le cathéter dans ma main, pour quoi faire? La poche là-haut, c’est quoi?
A voir les tracés du monitoring qui décollent, sans aucun doute ce n’est pas que de l’eau… Mais qu’en sais-je?
Fabrice est tout aussi soulagé que moi, lorsqu’il peut enfin me rejoindre après cet intermède « anesthésie rachi-péridurale ». J’ai repris des couleurs, le sourire, et nous pouvons à nouveau vivre cet accouchement dans l’attente sacrée de notre petit enfant. Comme si nous n’avions rien à voir avec ce qui est en train de se passer dans mon corps, et que de toutes façons je ne sens plus. A un moment, la sage-femme se fait plus présente auprès de nous, car je ressens comme le besoin d’aller aux toilettes, elle m’a expliqué que c’était signe que le bébé descendait, alors lorsque je pense que c’est cela, on l’appelle.
Un geste est posé, écrit dans le carnet de santé: RAPE, Rupture Artificielle de la Poche des Eaux. Je n’en connais ni la raison, ni les implications. Encore moins les risques éventuels. Mais je ne peux m’empêcher de penser, à présent, au sens anglais de cet acronyme.
Avec son élève sage-femme, elles m’installent sur les étriers, m’attachent les jambes. Au-dessus de moi, la sage-femme allume une lumière puissante, et, installée devant moi, elle passe ses doigts gantés à de multiples reprises pour faire béer mon sexe, en un geste visiblement routinier, d’une indécence qui m’indiffère, un geste qui n’a pas grand chose à voir avec ce qui devrait être un massage du périnée destiné à l’assouplir pour éviter la déchirure.
Quelques minutes s’écoulent ainsi, avant qu’on entame ce qu’il est convenu d’appeler la « poussée dirigée ». Tout simplement parce que la mère pousse, comme on lui dit, quand on lui dit. C’est-à-dire qu’avec la péridurale, je ne sens rien. Je veux bien pousser, mais je ne sais même plus avec certitude si mon corps comporte les muscles nécessaires pour ce faire. Je ne suis pas contrariante, j’essaye donc de pousser, et il paraît que je le fais très bien, puisque mon bébé va bientôt naître, qu’elle voit ses cheveux!
Tellement bien, et tellement privée de sensation qu’au cours de cette poussée dirigée, je me déchire la « ligne blanche », sorte de membrane fibreuse qui relie les muscles abdominaux. Mais je ne le sais pas encore.
« Il y a beaucoup de liquide, c’est fou ». Ah! Et c’est grave? Je l’imagine sanglant, ce liquide. Ça m’effraie un peu, ou bien cela me dégoûte?
Une interruption, une pause, le temps de prendre des ciseaux que je ne vois même pas, le temps de faire un geste sec qui franchit tout de même un peu la barrière de l’insensibilité qui est la mienne, pas de douleur, non, comme une résistance élastique et qui cède. C’est de mon sexe qu’il s’agit. Fabrice pâlit.
Un autre geste : épisiotomie. Comme 70% des primipares en France.
Sur la poussée suivante, tout à coup, tu prends corps, tu prends vie, mon enfant! Et malgré le saccage banal de cet accouchement, soudain, une fulgurance. Un miracle, on peut dire, malgré tout! Mes premiers mots, alors que je te vois surgir de moi et que je peux te saisir dans mes mains : « C’est toi! Alors c’est toi! ». Instantanément, pour l’éternité, je te reconnais. Tu es mon fils, qui ressemble si fort à mon propre père dans ses meilleurs jours, tu es mon enfant. Je te rencontre enfin.
J’ai la chance de pouvoir te prendre sur moi, tout nu, t’accueillir à mon sein, avant que tu ne sois coupé de moi au bout de quelques toutes petites minutes, ton cordon battant encore pourtant, puis pesé, aspiré, nettoyé, sondé de l’estomac et de l’anus, qu’on ne dépose dans tes yeux fragiles quelques gouttes d’un collyre brûlant.
Ces quelques premières minutes sont un baume. Ensuite, c’est la couveuse, car tu te « refroidis ». Moi aussi, privée de toi. Mais tu es là. Rien d’autre au monde que cela : tu es là.
Nous sommes le samedi 15 janvier 2000, il est 1 heure du matin.
Afin de ne rien laisser au hasard, ou au temps, qui fait parfois si bien les choses, dernières manœuvres, nouveaux gestes pour aider à la délivrance. On « touille » mon ventre tout mou et soudain vide, on appuie, on pousse. C’est humiliant. Au demeurant, en quelques minutes à peine, et quelques contractions qui ne me laissent aucun souvenir, j’expulse sans états d’âme le placenta qui nous a reliés pendant neuf mois, et que je n’aperçois même pas du coin de l’œil. Il est entier, paraît-il, et très « beau ». Je n’en doute pas. Qu’en fait-on? Aucune idée.
La sage-femme me recoud avec soin du coup de ciseaux que j’ai subi dans l’intimité fragile de ma chair, sans qu’on m’ait rien demandé, sans même que j’ai bien pris conscience de ce qui s’est passé.
Mon enfant pesé et mesuré – 3000 grammes, 49 cm,- habillé, est placé dans sa couveuse, intouchable.

Deuxième accouchement:
https://moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/2013/03/06/232-naissance-dillia-2001/

Cinquième accouchement:
https://moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/2013/03/06/naissance-de-lissandre-2012/

Publicités

3 Réponses to “#230 – naissance de Jean – Janvier 2000”

  1. Héloïse 3 janvier 2014 à 23 h 10 min #

    Votre témoignage est magnifique, avec un talent certain pour l’écriture, merci à vous, de nombreuses similitudes avec mon propre accouchement, la même sensibilité aussi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :