#232 naissance d’Illia – 2001

6 Mar

Lundi 17 décembre 2001 :
Je me réveille aux aurores, comme à mon habitude à présent, avec cette tension familière au creux des reins, qui a bercé ma nuit. J’attends encore, une heure peut-être, et je m’en vais profiter d’une douche chaude pour commencer cette nouvelle journée avec mon bébé, mon bambin, et mon chéri. La douche ne suffit pas à dissiper la pression sourde qui s’exerce, là, en bas de mon dos, en rythme lent. Une petite étincelle s’allume, que je maintiens pour le moment sourde et basse… Ne pas y croire trop vite, ça fait plusieurs semaines maintenant que mon corps me joue ce jeu-là. J’attends, patiente. Et je rentre dans ma journée, mes occupations qui suffisent en général à ce que tout cela se dissipe comme une brume, comme la rosée au soleil matinal.
Du temps passe, la vie s’installe dans la matinée, et mon ventre continue à son rythme de se tendre, d’exercer sa pression, puis de se relâcher, lentement, doucement. Un goût que j’ai déjà senti une fois a envahi ma bouche, comme du métal, comme de l’acier. Cette fois, on y est.
Cette journée, je la garde au fond de moi « comme on garde un mystère », ce lundi froid d’hiver, au long duquel j’ai senti arriver mon enfant, mon bébé, en toute conscience, en toute maîtrise, quiète et sûre de moi. Une île de sérénité, un moment isolé et unique au long de cette grossesse chaos et dramatique, qui ne nous a pas permis de nous accrocher l’une à l’autre, de nous connaître, de nous apprivoiser, elle et moi. Ma fille. Mes premiers pas de mère pour elle.
J’annonce à Fabrice que c’est certainement pour aujourd’hui, mais que nous avons du temps, notre temps. Je prépare à manger pour mon homme et mon fils, pour aujourd’hui, et pour les jours qui viennent, les jours d’absence.
J’emballe dans « le sac pour la maternité » les dernières petites affaires, tout le matériel qu’on demande aux mamans d’amener, aussi bien les couches pour le bébé que les serviettes hygiéniques spéciales « accouchement » pour moi ( je suis d’ailleurs surprise que la maternité ne prenne pas cela en charge, mais bon…), notre dossier médical, mes papiers, que sais-je encore… Nous partageons un repas agréable, car cette fois, on ne partira que quand vraiment il sera temps, et je préfère prendre des forces pour ce qui va venir. L’après-midi s’étire, pendant lequel je fabrique à la main, sur un papier que j’ai tout spécialement choisi à cet effet, les faire-part de naissance de notre petit bébé, laissant libres la date, l’heure, le prénom, jusqu’à ce qu’elle arrive, jusqu’à ce qu’elle soit là.
Dans quelques jours, dans quelque temps, je n’aurai plus qu’à remplir à la plume, avec les mots, les seuls qui comptent, et qui annonceront sa naissance à nos proches, une vingtaine de personnes au total. Je ne laisserais le soin de dire sa venue, son nom, à personne d’autre, à aucun prestataire de service qui surfe sur la vague nommée « puériculture ».
Je suis simplement en paix, en force, je sais où je vais, j’attends.
Quand-même, à un moment, il faut bien se décider, se résoudre à partir. D’autant plus qu’il faut faire un détour, passer déposer Jean chez les grands-parents paternels, et cela m’oblige à sortir de cette bulle de force que je me suis créée, tissée tout au long du jour. Le trajet n’est ni court ni long, la position assise dans la voiture plutôt inconfortable, mais cette fois je sais « respirer », c’est-à-dire je sais souffler profondément, au lieu d’hyperventiler et d’apporter au feu qui me brûle les reins de l’oxygène à ne plus savoir qu’en faire.
Cette fois, l’oxygène n’entre que parcimonieusement dans mon organisme qui se prépare, je le dose à hauteur de mon seuil de tolérance à la douleur, et franchement, je m’en sors pas mal. Même, Fabrice trouve que je maîtrise. On apprend vite.
Lundi 17 décembre 2001, aux alentours des 18h30, Aix en Provence:
Nous arrivons à la nuit noire dans l’enceinte de la clinique privée, et ce qui de jour semblait évident est déjà un peu, dans le noir, moins accessible. Urgences Maternité. Ce panneau rouge sur fond blanc contient à lui seul une dose d’angoisse, comme si on ne pouvait être que dans l’urgence, comme s’il y avait urgence, voire même urgence vitale, pourquoi pas.
Je ne suis pas très pressée d’entrer, et j’affronte devant le porche à peine éclairé deux nouvelles contractions, elles se sont intensifiées, rythmées, au fil des heures, et je bouge, je joue du souffle et de la gravité pour mieux les supporter. Peut-être aussi que nous restons devant cette porte fermée quelques minutes de plus tout simplement parce qu’on ne vient pas nous ouvrir.
Finalement, il faut bien se résoudre à entrer. Couloirs. Couleurs grises et fades. Faces grises et fades, dépourvues de chaleur, d’humanité. Bien sûr. Un coup d’œil suffit à cette femme soi-disant sage pour savoir que oui, je suis en travail, c’est pas pour rigoler. Pourtant, questions, administratives et autres. Prise de sang, alors que tout est dans mon dossier, là , sous ses yeux, combien de fois faudra-t-il qu’on me prenne mon sang pour être sûr? La personne qui me pique me fait mal, comme si je n’avais que ça à penser, franchement.
Je trouve que c’est stupide et absurde. Et déjà je pense moins à la naissance de mon bébé.
Cela fait à peine un quart d ‘heure que nous sommes arrivés, et déjà l’anesthésiste est là. Ah oui, c’est vrai, j’ai fait la visite « pré-opératoire » (comme si un accouchement était une « opération », voire une opération militaire, peut-être?). Est-ce que je la veux, cette péri? On ne me pose pas la question, on me pose la perfusion. Sans doute, on ne peut pas tout faire. Je pense que c’est dommage, puisque je m’en sortais bien, je gérais bien, j’accompagnais mon bébé.
Mais me voilà seule, sur cette table au milieu de cette salle immense et glaciale, exposée sous les néons qui explosent au plafond et dans ma tête.
Je suis seule, car Fabrice a été proprement intercepté dès notre arrivée, et n’a pas franchi la frontière sanitaire du couloir avec moi. Ensuite, impossible pour lui de venir me rejoindre dans la salle, je dois rester seule pour que l’anesthésiste « puisse faire son travail ». Je ne vois pas en quoi les microbes de l’homme qui partage ma vie depuis 8 ans pourraient m’être plus nocifs que ceux de cette équipe de trois personnes qui s’affairent autour de moi pour me piquer et me tenir, parce que je n’arrive pas à rester immobile quand on me pique au beau milieu d’une contraction, et qu’il faut que je me plie en avant, le dos rond, sur mon gros ventre et mon bébé en train de naître… Mais il semblerait que je ne sois pas en position de négocier, ni même de m’exprimer, en fait.
Je suis seule, donc. Pendant de longues minutes, où mon corps sur cette table se refroidit, se tend, se durcit, au lieu de s’ouvrir.
En face de moi, une immense vitre, qui court sur l’intégralité de la pièce. Et qui donne sur le noir environnant. Avec cette pièce, au milieu du noir, où je suis, cette pièce illuminée sous des milliards de lux, qui me blessent les yeux. Tout comme me blesse le reflet implacable, en face de moi, de cette vitre noire comme un écran qui me renvoie l’image blême d’une femme toute seule au milieu d’une pièce vide, les jambes nues, le sexe nu. Au milieu de rien. Écran sur lequel je verrai se dérouler l’intégralité de cet accouchement, alors que ce n’est pas mon désir, pas mon besoin, mais que mes yeux ne peuvent quitter bien longtemps…
Au bout d’un temps infini, qui n’est pourtant que quelques minutes, enfin, je retrouve la présence rassurante de Fabrice, qui, somme toute, est tout de même, du moins il me semble, partie prenante dans cette histoire de bébé, non?
Il est là, mais son regard ne m’apaise pas, car j’y lis son angoisse à retrouver sa femme, quittée sur ses deux pieds et ma foi fort vaillante une demie-heure plus tôt, et maintenant allongée quasi-nue, grelottante, claquant des dents sur cette table d’accouchement dont j’aurais tout aussi bien pu tomber, avec ce produit accroché à mon bras qui distille dans mes veines ce qui ne peut être qu’un poison violent, vu mon état et la couleur verdâtre de mon teint pourtant tout à fait normal à notre arrivée!
Il me tient la main, mais je ne peux pas tenir la sienne. Il me regarde, mais je ne peux pas le regarder. Mes yeux retombent pour mieux retrouver le spectacle implacable de ma glace noire, en face. Tout va trop vite, et je ne suis plus présente, ou à peine.
Je lui dis tout à coup que le bébé arrive. C’est lui qui sonne, car nous sommes seuls, et je n’ai tout simplement pas la force. Il sonne encore, pendant plusieurs minutes, sans que personne ne vienne. On est dans une salle d’accouchement ou bien?
Il finit par sortir, quelques instants, pour aller chercher quelqu’un. La sage-femme entre dans la salle derrière lui, examine le monitoring, et sans un regard pour moi, ressort de la pièce en maugréant qu’elle a un accouchement dans la salle d’à côté… Et moi, j’attends le TGV peut-être?
En quelques instants, les choses se précipitent, et il faut que Fabrice aille à nouveau la chercher, car je ressens que mon enfant va naître, il faut que je pousse, c’est maintenant, et la peur m’étreint dans sa main glacée. Je ne suis plus maîtresse de cette naissance depuis de longues minutes maintenant, et il me faut de l’aide!
« Le bébé arrive! »… La sage-femme sans nom revient dans la salle où je suis installée, en râlant, derrière Fabrice qui est allé la chercher avec cette phrase de papa qui ne sait que faire, qui ne sait pas quelle est sa place, quel est son rôle. Elle consent à regarder entre mes jambes, et là, un éclair de panique l’effleure, car visiblement, oui, notre bébé arrive, et je vois ses cheveux, et mon vagin ouvert, sur le noir en face de moi. Elle trouve tout de même le temps d’appeler le médecin de garde, qui entre dans la pièce surexposée au moment où notre enfant naît. Un homme en blouse blanche, une tête ronde et inconnue, des cheveux rares et blancs, que je n’ai jamais vu de ma vie, que je ne reverrai jamais, qui ne me dit même pas « bonjour madame », ni son nom, ni rien, et qui est là, présent dans cet acte d’une intimité ultime, sans qu’on m’en ait informée, consultée.
Pas d’épisio cette fois, « Mais non, Madame, ça ne se fait plus! », pas même une éraflure malgré un passage hyper-rapide, une véritable « expulsion », c’est le cas de le dire. Je ne contrôle plus rien, et ressens encore moins.
Du fin fond de mon bad trip, dans la nausée qui me submerge et le froid glacial qui m’envahit, soumise à un cocktail-maison de produits dont je ne sais rien, et qui n’apparaîtront nulle part, je fais ce qu’on me dit pour donner naissance à mon bébé, coupée de mon ressenti comme jamais.. Mais quand elle naît, quand je pose mes yeux et mes mains sur son petit corps vivant, quand je vois sa face au nez écrasé par un passage trop rapide, aux yeux bouffis du liquide dont on a empli mon corps, c’est le vide. Je ne la reconnais pas, au sens le plus puissant du terme, alors que son corps émerge à peine du mien. Cette enfant, qui est-elle? Même son regard bleu glacier – bleu glacé devrais-je dire? – m’est étranger.
Quelques premiers instants sur mon sein, puis très vite, il est urgent de couper le cordon qui nous unit, au moins un lien tangible entre nous, mais qui disparaît déjà! On me la prend, comme l’autre, pour l’aspirer, lui faire « des soins », la peser (elle est si menue!), tout cela à plusieurs mètres de moi, comme si c’était au bout du monde dans cette pièce inhumaine. Je la regarde de loin, Je la vois à peine, derrière le corps massif de cette femme en blouse blanche qui me cache mon enfant comme à dessein. Je me dis « Ils sont tellement cons, si ça se trouve, ils vont me laisser repartir avec ma gamine sans me dire qu’elle est trisomique ».
Rien n’est fini, alors. La peur me paralyse, encore plus sûrement que la drogue médicalement légale qui circule lourdement dans mes veines, et dont mon bébé aurait bien du mal à sortir indemne…
Je regarde ma fille et je sais que Fabrice la regarde aussi, et je ne peux pas la toucher.
Il y aura eu encore quelques minutes pour la délivrance du placenta, cet autre lien subtil qui m’est subtilisé, je n’ai même pas le droit de le voir. Pourtant, le visage fermé de la sage-femme-sans-nom quand le placenta arrive me pousse à lui demander si tout va bien d’une toute petite voix, comme une enfant, comme si c’était une question stupide. Il est entier, mais il y a beaucoup de calcifications madame, me pose-t-on sur la conscience avec un regard lourd de reproches. Comme si j’y étais pour quelque chose! Qu’est-ce que j’y peux, moi, si nos « échanges » n’étaient pas au top, fluides, harmonieux, nourrissants, que sais-je encore? Croirait-elle que je l’ai fait exprès?
Et puis plus rien. Sans doute, ce soir-là, à 20h37 passés de quelques instants, m’a t-on rendu ma fille, pour que nous restions en salle de naissance sous surveillance pendant deux heures, comme la loi le prévoit. Je sais qu’il a bien fallu nous amener dans une chambre, et que Fab a bien dû finir par rentrer chercher notre fils devenu aîné chez ses parents, et qu’il nous a laissées là, toutes les deux, Illia, notre petite fille, « Il y a » un bébé, elle existe, elle est là, malgré tout ce chaos, malgré toute cette angoisse, et moi, sa mère, toute froide maman effrayée de cette petite fille aux yeux bleus inconnue.
J’ai le sentiment ultime d’avoir à nouveau risqué ma vie, et celle de mon enfant, parce qu’en face de nous, il n’y a pas d’humanité dans les « soins » qu’on nous prodigue.

Premier accouchement:
https://moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/2013/03/06/230-naissance-de-jean-janvier-2000/

Cinquième accouchement:
https://moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/2013/03/06/naissance-de-lissandre-2012/

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3 Réponses to “#232 naissance d’Illia – 2001”

  1. Héloïse 3 janvier 2014 à 23 h 53 min #

    Le manque d’humanité est sans doute aussi ce qui m’a le plus meurtrie lors de mon accouchement et du séjour qui a suivi, merci pour votre touchant témoignage.

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