Naissance de Victoire à domicile, France (06)‏

8 Avr

28 février, 20h30. Une vilaine vague, là, en bas. Plus douloureuse que toutes les précédentes, celles qui m’avaient maintenue alitée quelques semaines, m’obligeant à n’être là que pour toi, bébé Victoire, me forçant à couver, pour t’assurer une santé de fer et t’offrir la plus jolie des naissances. La naissance dont on avait rêvé, pour toi et pour nous.

Je n’ai pas gardé le schéma des contractions de ce 28 février. Je sais juste que ça s’est enchaîné de façon soutenue, mais sans plus. Suffisamment cela dit pour me faire penser que le moment était arrivé et que tu n’allais pas me faire la mauvaise blague de naître un 29 février.

J’ai laissé passer les heures, tour à tour geignant puis me réjouissant avec Papa de ton arrivée toute proche. Ballon, thé chaud, respirations profondes.

Je suis allée me coucher un peu dépitée, ce soir-là, parce que les choses ne semblaient pas vouloir prendre une tournure décisive.

Comme souvent les derniers temps, nous nous sommes couchés lumière allumée. J’ai gardé mon téléphone sous la main, pour pouvoir minuter les contractions. Douleur. Peur, aussi. Je n’ai pas souffert à la naissance de Valentine, mais je me souviens de la naissance d’Albane et je ne sais pas si je pourrai gérer encore autant de violence. Mais oui. Et je ne serai pas seule, si bien entourée de Papa et d’A., notre perle. Un petit bout de bonne femme d’une force et d’une douceur incroyables.

Les heures passent (zut, ça y est, on est le 29 !), je somnole entre les contractions… Elles se suivent de 5, 10, parfois 15mn. Je ne sais pas quoi penser, je n’ai jamais connu ça. Je n’aurai finalement pas vraiment dormi, cette nuit-là.

7h du matin, le rythme est toujours le même. Je me dis qu’après une telle nuit, les choses auront forcément progressé, d’autant que mon col était déjà ouvert presque à 4  et quasiment effacé depuis quelques semaines. J’appelle A., mortifiée à l’idée de la réveiller et de la faire venir trop tôt… Mais j’ai besoin d’elle. Je suis stressée et tellement contente à la fois. Papa part déposer tes sœurs chez Mamie, et en bon gentleman, file à la boulangerie pour nous acheter un petit déjeuner digne de ce nom. Il nous aura bichonnées toute la journée, toi, A. et moi.

9h, A. arrive et me demande si je veux qu’elle m’examine. Un peu que je veux ! Des contractions depuis 20h30 la veille, forcément ça aura bougé, j’ai envie de savoir où on en est, toi et moi. Dans combien de temps on se découvrira. Je suis persuadée que tu seras là avant le déjeuner. On s’installe sur le canapé, A. m’examine : ça n’a pas bougé depuis la dernière fois. Rien. 4cm, voilà, c’est tout. Une longue nuit de vagues douloureuses pour rien. J’ai envie de pleurer. J’ai fait du ballon la veille, je m’active pas mal depuis que je suis levée, je tourne en rond comme un lion en cage… Et rien. Laissons le temps au temps… A. me rassure comme elle peut, de toute façon tu seras là aujourd’hui, peu importe combien de temps ça prendra, il faut que je sois positive et sereine.

On déjeune en discutant comme de vieux copains : ma grossesse, ses derniers accouchements, les difficultés et les petits bonheurs de son métier. Les contractions ne s’intensifient pas, et je suis frustrée… Mais elle est là, et le temps passe agréablement, un petit monito par ci, un thé à la menthe par là,  tout va bien (mais dans ma tête c’est le bazar, je n’arrive pas à digérer le fait que ce soit si long et je crains de subir des douleurs insoutenables… Je sens se profiler des douleurs similaires à celles de mon premier accouchement… Me reste une chance : ton dos n’est pas positionné contre le mien, c’est déjà bien !)

Arrive l’heure du déjeuner, Papa ressort pour nous acheter de quoi manger. Je sens que ça s’est un peu calmé et je n’arrive pas à décrocher. Je suis un peu en colère. Pas contre toi, ni même contre moi, juste en colère. Je m’en veux aussi de retenir A. pour rien. Elle a annulé tous ses rendez-vous de la journée, et finalement sa présence auprès de nous n’était pas essentielle. Enfin, pas sur tous les plans.

Après le repas, elle me propose de m’examiner à nouveau. Je ne pensais qu’à ça depuis plusieurs heures mais je n’osais pas le lui dire, alors évidemment j’accepte. Déception n°2… Mon col est totalement effacé, mais pas plus ouvert qu’à 9h. Elle ne le dit pas comme ça, mais je vois bien à sa petite tête que ça n’a pas bougé. Elle insiste bien avec un enthousiasme feint, sur le fait que c’est complètement effacé et que ça avance, mais ne donne pas plus de détails sur l’ouverture. Je suis fatiguée, j’ai l’impression que tu n’arriveras jamais, c’est long, j’ai hâte… Papa est beaucoup plus zen, il tente, avec l’appui d’A., de me faire lâcher prise. Mais rien à faire, je n’y arrive pas, les heures passent, j’ai mal, et tout ça pour rien. Pour rien, pour rien… Je sais bien que non, que chaque vague violente me rapproche de toi. Et l’inverse.

Après avoir cherché à gigoter dans tous les sens pour t’aider à descendre en écoutant A. me dire de ne pas me forcer à bouger, que tu feras ton chemin de toute façon, je décide d’aller prendre une douche. Puis on se pose tous les 3 devant la télé. Sophie Davant, puis Stéphane Bern. Ne me demande pas pourquoi on n’a pas zappé. Les sujets étaient gratinés ce jour-là, je sais qu’on a ri, je crois que c’est pour ça qu’on est restés sur la chaîne. Je suis tellement fatiguée que je m’autorise à plonger dans un demi-sommeil d’où je suis tirée régulièrement par des contractions. Je ne sais pas combien de temps je reste comme ça, mais je finis par entendre des bribes d’une conversation entre Papa et A. Je comprends qu’elle veut faire un saut à Nice pour un rendez-vous. Je culpabilise de l’avoir retenue aussi longtemps alors que finalement, sa présence, d’un point de vue médical, ne s’imposait pas encore. Je sors de mon demi-sommeil, il est presque 16h, Papa me répète ce que je viens d’entendre et je dis à A. qu’elle peut y aller, que de toute façon il ne se passe rien et que ça ne me gêne pas du tout. Et là, le temps qu’elle prépare ses affaires : le choc. Une onde douloureuse me traverse et me déchire. Je vois dans le regard d’A., et elle voit dans le mien que ça y est, le moment est arrivé. Une autre arrive. Le rythme se précise. Violence inouïe. Je bouge entre deux, j’essaye de trouver un appui salvateur, tantôt sur mon ballon avec A. près de moi qui me masse le dos et m’instille du réconfort au creux de l’oreille, tantôt dans l’étreinte de ton père. Un petit monito nous confirme ce qu’elle avait pressenti quelques heures auparavant, alors qu’elle avait un peu de mal à percevoir les battements de ton coeur : ton dos est contre le mien. Ceci explique cela. Des contractions identiques à celles de mon 1er accouchement. Je me plains, je geins, je jure. Je ne m’en sens pas capable, j’ai trop mal. Sa tête contre la mienne A. me murmure que ça ira, que je gère super bien, que je peux être fière. Moi je me trouve nulle. Je lui demande 20 fois si tu seras bientôt là, « encore combien de contractions comme celle-là ? J’en peux plus…

-Plus beaucoup », me dit-elle…

Je finis par lâcher mon ballon. Le canapé, c’est là que je suis le mieux. A genoux, Papa d’un côté, A. de l’autre. Des mots doux, du réconfort, des encouragements. Je me demande pourquoi je suis là, en train de faire ça. Puis sitôt la douleur partie, je me souviens. J’ai cette conviction en moi que c’est la meilleure naissance que je puisse nous offrir. Ça n’aurait pas été mieux à l’hôpital, ça non, loin de là. Et de toute façon, je ne voulais pas de péridurale. J’aurais sans doute souffert plus, et à tous les niveaux. Je sais pourquoi on est là et c’est un peu de magie qui est en train de se produire. Je perds pied pendant la vague, mais je finis toujours par sortir la tête de l’eau.

J’ai chaud, je finis par retirer ma tunique. A. me propose d’aller prendre une douche, mais 2 pas plus tard je réalise que je n’arriverai pas jusqu’à la salle de bain. Trop mal, trop fatiguée. Larmes, sanglots, je demande de l’aide. Il y a des alèses un peu partout par terre, et comme j’ai du mal à bouger parce que les contractions me laissent peu de répit, je me laisse choir à genoux. Papa est assis sur le meuble près de la télé, il m’accueille contre lui, ma planche de salut, mon roc. Je laisse ma tête tomber sur ses genoux en pleurant. Je ne sais pas où c’en est, je ne réalise pas que ta vie est sur le point de venir bouleverser la notre. Déchirement. Je sais. J’ai compris. Tu es là, tout près. Je suis à genoux par terre, mes bras entourent la taille de Papa. J’ai machinalement laissé glisser mes doigts dans les passants de son jean. Je suis épuisée et j’ai peur de cette dernière ligne droite. Je le dis à A. qui me répond tout simplement, avec toute la douceur et le bons sens qui l’habitent, que si je n’ai pas envie de pousser, je ne suis pas obligée. « Elle viendra de toute façon ». Mais tu es bien descendue et c’est instinctif, complètement bestial, c’est mon corps qui commande. Un hurlement, mes doigts se crispent, déchirent un passant du jean de Papa, tout mon corps pousse, la poche des eaux se rompt. Je m’inquiète de ce que vont penser les voisins, j’ai peur qu’ils s’affolent et viennent taper à la porte. Papa et A. me ramènent à ce qui est en train de se passer, on s’en fiche des voisins… Là, on ferme la porte du salon, voilà. Une 2e poussée, le bonheur, tout prend fin et tout commence. Ca fait mal mais c’est si bon. De la douceur et de la chaleur quelque part au milieu de cette douleur. Tu pleures. Je me redresse. « La voilà, ta fille ». Tu es là, bébé Victoire. Fierté de parents. Regards embués. Amour. Je tremble, je n’ose pas te toucher, j’ai peur de te faire mal. Je réussis à m’asseoir par terre, je te prends tout contre moi pour faire connaissance, te manger des yeux, et t’apaiser. Nous voilà tous les 3, enfin.

Je ne sais pas ce qui coinçait, je ne sais pas pourquoi en 2h tout s’est dénoué alors que rien ne semblait vouloir bouger… Est-ce l’idée de voir A. s’échapper quelques heures qui a fait paniquer mon système ? Je ne sais pas. L’essentiel est là: toi.

Il est des femmes exceptionnelles, A. en fait partie. Femme, sage-femme, compagne admirable dans la douleur, pleine de finesse et de douceur…

Je la revois se lever d’un bond, alors qu’une heure après la naissance je me lamentais d’avoir été nulle, pour venir me chuchoter à l’oreille que j’avais été extraordinaire, avec force et conviction. J’entends sa voix si douce, ses mots si vrais… Et si nous devions avoir un 4e enfant, alors oui, nous voudrions qu’il naisse, lui aussi, entre ses mains. Nous avons déjà eu l’occasion de la remercier, mais j’en profite pour réitérer tout ça ici et maintenant.

Céline, heureuse maman d’Albane, Valentine, et Victoire.

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