#263 Anonyme – Aout 2011 – Rhone

21 Avr

J’ai accouché en août 2011 dans une grande maternité de niveau III dans le Rhône. Je considère que mes souhaits d’accouchement n’ont pas été respectés, que je n’ai pas été respectée, et je vais vous raconter pourquoi.

Je perds les eaux à 20h30 un samedi soir d’août, pile poil le jour du terme prévu. Nous prenons la voiture avec mon conjoint, direction la maternité, 30 min de route nous attendent (la maternité à 10 min de chez nous a fermé il y a quelques années…). C’est notre premier enfant, nous avons 30 ans tous les deux. La grossesse s’est très bien passée, hors des rendez-vous à la maternité. En effet, malgré les critiques plutôt très positives de l’établissement sur Internet (nous ne sommes pas de la région, nous n’avions pas autour de nous de jeunes parents pour nous guider), les premiers rendez-vous de préparation ont été plutôt froids…Des échographistes qui parlent plus avec leurs étudiants qu’avec leurs patients et oublient de dire que le bébé va bien pendant l’échographie, des sages femmes qui oublient de regarder mes pieds gonflés et vaguement bleus (c’est mon médecin généraliste et une copine travaillant en néo-natalité qui se sont alarmés), des cours de préparation à l’accouchement absents car c’est l’été (et des rdvs ratés avec une sage femme privée spécialisée haptonomie plus occupée à prendre ses rdvs qu’à les honorer correctement – 15 min montre en main et coups de téléphones aux autres patients inclus)… Ce ne sont jamais les mêmes sages femmes qui nous reçoivent au fil des mois, aucun lien ne se crée, impression d’être un ventre qu’on scrute.

De ces échanges obligatoires avec le monde médical, je me souviens notamment de ce moment : le regard scandalisé des sages femmes (que je voyais pour la première fois au 7ème ou 8ème mois) quand je leur ai confié mon envie de repousser au maximum mon départ en congé maternité. J’adorais mon boulot, je voulais l’avancer au maximum avant l’arrivée de mon bout de chou. Bossant juste à côté de chez moi dans un bureau, je ne voyais aucun intérêt à m’isoler pour attendre, attendre alors que j’avais un projet passionnant à mener, des collègues très sympas, et que je me sentais on ne peut mieux avec mon bébé dans mon ventre…Il a fallu négocier, insister pour avoir le droit de le repousser alors que médicalement, rien ne s’y opposait. Devant mon entêtement, elles ont fini par se rendre à mes arguments.

Pour résumer, pendant toute ma grossesse, mon conjoint et moi étions sur un petit nuage (nous appelons encore cette période notre « lune de miel »), sauf quand nous rentrions dans le monde médical, avec ses prises de sang pour la toxoplasmose, ses médecins robots, ce côté froid, impersonnel, déshumanisé.

Le jour J donc nous arrivons le soir à l’hôpital après une journée de ménage et de courses en hypermarché. J’avais une pêche d’enfer. A notre arrivée, l’hôpital paraît assez désert, nous sommes pris en charge rapidement, et là on commence à vérifier régulièrement l’ouverture de mon col. Je demande à la sage femme (que je n’avais jamais vue auparavant) d’être intubée le plus tardivement possible car je veux pouvoir continuer de me mouvoir, je ne veux pas trop être dans le côté médical. Elle me dit que je n’aurais pas dû choisir un niveau III, insiste pour que ce soit tôt, et ce même si je ne suis pas sûre pour la péridurale. Je n’ai pas le choix, c’est la procédure. Elle attend néanmoins encore devant mon insistance et au bout d’une heure ou deux (ce jour là reste assez flou dans ma mémoire), elle m’emmène en salle de naissance et me pose le cathéter. Je ne suis pas douillette, mais pourtant cela me fait très mal. Je lui dis. Elle me répond : « Eh beh qu’est ce que ça va être pour l’accouchement… » avec un air assez méprisant.

Les contractions, absentes jusque là, commencent enfin à se faire sentir. Elles sont douloureuses mais tout à fait gérables. Mon conjoint lui reste sur le sol, il n’y a même pas de siège prévu pour le papa en salle de naissance…Il doit être peut-être 2h ou 3h, mon homme commence à être épuisé, et s’improvise un coussin de fortune en roulant son pull sur le sol et en le plaçant sous sa tête. L’attente commence.
Les douleurs s’intensifient mais restent très supportables. Néanmoins, on m’a expliqué pendant le RDV prénatal avec l’anesthésiste qu’il valait mieux demander la péridurale tôt pour que la piqûre dans le dos soit plus facile et avec moins de risque, je demande donc que celui-ci intervienne dès que les douleurs s’intensifient. Il arrive assez rapidement. Très attentionné, il prend le temps de bien m’expliquer. Je lui explique ma crainte de la douleur après la pose du cathéter, il paraît surpris que j’aie eu autant mal. Je fais le gros dos bien comme il faut, et lui fait la piqûre. Je ne ressens rien ou quasi. Quel soulagement ! La gentillesse de leur équipe fait du bien.

Les heures défilent ensuite lentement, entre phase de demi-sommeil et phase de réveil. Nous avons mis un CD de musique, de berceuses, que nous avions sélectionné pour accueillir le petit. Il tourne en boucle. La sage femme revient de temps en temps pour vérifier l’ouverture de mon col mais la plupart du temps, nous sommes seuls avec mon compagnon dans cette salle d’hôpital, au beau milieu de la nuit. Tout est silence. Impression d’être hors du temps, à deux sur un étrange bateau à la dérive…

La relève est arrivée, la sage femme qui nous suit finit son service, c’est une nouvelle qui arrive. A notre grand soulagement, la jeune sage femme peu empathique est remplacée par une jeune femme souriante, attentive, qui me guide comme il faut. Le temps passe. L’ouverture du col s’est ralentie (depuis la mise en place de la péridurale) au point que celle-ci met de l’ocytocine dans mon cathéter. En effet, les heures ont défilées mais le col ne s’est toujours pas ouvert assez. Il faut accélérer la venue du bébé, déclencher la dernière partie de l’accouchement. Je n’étais pas pour l’ocytocine à la base.

Peu à peu les contractions se rapprochent. Patiemment, la sage femme m’insufflera le bon rythme pour le temps de pousser qui a commencé. Malgré tout, les minutes passent, mes poussées sont malheureusement inefficaces. Il est déjà 13h et voilà déjà 16h que j’ai perdu les eaux. Je suis épuisée et malgré mes tentatives, mon enfant ne s’engage toujours pas…Je pousse malgré tout de toutes mes forces, essaie de suivre le rythme saccadé des poussées, je ne veux pas de ventouse, je ne veux pas de forceps, je ne veux pas infliger cela à mon bébé. Je pousse, je me sens partir, mais je pousse encore, plus fort, en vain toujours. D’un côté, la péridurale n’est plus vraiment efficace.

Le médecin est appelé finalement, la sage femme me dit qu’elle a attendu tant qu’elle a pu mais que cela pourrait mettre le bébé en danger de continuer comme cela. Je me résigne et le médecin arrive. J’essaie encore une fois de pousser de toutes mes forces mais en vain. Elle (le médecin est aussi une femme) utilise la ventouse pour aider mon enfant à sortir tandis que la sage femme appuie de toutes ses forces sur mon ventre. Enfin, il est 13h38, mon petit garçon est né.

On le pose sur moi. Dans mon souvenir, il ne pleure pas ou à peine. Il a ce regard très attentif sur le monde, les yeux grand ouverts, noirs, qui fixent tout avec un air un peu flou. Je me souviens de la surprise de l’équipe devant ce regard si intense et présent. De ma surprise aussi devant l’abondance de ses cheveux noirs. Le médecin commence à me recoudre. J’ai très mal, la péridurale ne fait plus d’effet, je le lui dis, elle me dit « mais non ». Au bord des larmes, je me concentre sur le visage de mon enfant pour oublier la douleur qui déchire le bas de mon ventre, la sensation de l’aiguille qui rentre et sort de mes chairs…

Je ne rentrerais pas véritablement dans le détail de mon séjour à la maternité (j’ai été transférée vers une structure périnatale près de chez moi) si ce n’est pour dire que ma sortie fut une libération. Je me rappelle la chaleur intense de l’été (c’était la canicule, dixit la télé) sans climatisation, le manque de considération de l’équipe pour toute pudeur, le manque d’empathie de l’une d’elle notamment, qui malheureusement pour moi était de garde la nuit de la montée de lait…

Cette nuit là, mon bébé a pleuré en continu, elle a répondu à mon appel et est repartie bien vite, me laissant sans véritable réponse (son conseil, le seul, était le cododo, or j’avais peur d’étouffer mon bébé). Épuisée, désespérée, avec un bébé en larmes qui ne pouvait pas téter, ne sachant plus quoi faire et craignant de lui faire du mal, j’ai appelé mon conjoint au beau milieu de la nuit. Il est venu me soutenir, berçant le bébé contre lui les heures suivantes, debout dans le couloir, jusqu’au petit matin. Les jours d’après, il a passé les nuits dans un fauteuil inconfortable à la maternité jusqu’à ce qu’enfin, le personnel médical nous autorise à sortir (mon bébé avait perdu du poids, on a prolongé mon séjour contre mon gré). Une femme de l’équipe est rapidement venue s’excuser la veille de notre sortie : vous comprenez, le bébé d’à côté ne tétait pas du tout, plus loin une femme avait des jumeaux, mais c’est vrai qu’on n’a pas été assez présents avez vous…

Heureusement que mon homme est un papa (et une conjoint!) formidable…

De là, je suis sortie épuisée comme jamais, tenant à peine sur mes jambes, mais sachant que ma mère, ma belle-mère seraient présentes : tout l’entourage bienveillant dont j’avais besoin m’attendait hors des portes de cet univers froid. La mise en place de l’allaitement fut difficile les jours suivants. Suite à de drôles de conseils lors du séjour à la maternité, nous sommes passé par des biberons, des tire-laits alors que mon choix était d’allaiter. Finalement c’est grâce aux suggestions de mon entourage et surtout d’un site du gouvernement canadien que j’ai trouvé le moyen d’allaiter mon enfant (en lui donnant le lait au gobelet au lieu du biberon). Eviter de passer par une machine pour alimenter mon propre enfant : c’était devenu à l’époque une obsession, ma façon à moi de devenir vraiment mère. Quel soulagement ce fut, après quelques journées difficiles, de ranger l’imposant tire-lait électrique, dernier résidu de l’univers hospitalier, dans un placard ! Une vraie victoire !

Aujourd’hui tout va bien. Mon petit garçon a la pêche, un sourire contagieux et déjà un vocabulaire impressionnant. Il court partout, il adore cuisiner et jouer avec son « tchou-tchou ». Nous sommes une petite famille heureuse, malgré ce début difficile. Mais nous avons beaucoup pris sur nous, tous, pour rétablir le cap au fil des mois. Aujourd’hui, tout va tellement bien que nous pensons à un deuxième enfant. Je n’appréhende pas la grossesse, ni même l’accouchement, même si mon corps ne se remettra jamais tout à fait du premier ( Ah ! Les joies des descentes d’organes!). Par contre, où trouver aujourd’hui un lieu respectueux des femmes, des pères, des bébés, qui ne fasse pas passer des logiques de budget avant la qualité de la venue au monde d’un enfant, qui a pour véritable priorité la qualité de l’accompagnement des familles vers ce rôle essentiel qu’est la parentalité? Je sais d’ores et déjà que j’aurais suffisamment d’expérience, de confiance en mes compétences de maman, pour imposer une partie de mes choix à l’équipe médicale, pour me défendre au besoin. Mais je me demande encore où je déciderais d’accoucher, et n’ai guère de réponse à cette question. Un peu naïvement peut-être, je guette les projets de maisons de naissance, espérant que derrière ces quelques mots se cache un lieu un peu plus humain, soucieux de l’autre…

Ne vous trompez-pas : je ne suis pas amère, je n’accuse pas individuellement les personnes que j’ai croisées cette nuit-là et les jours qui ont suivis (certaines ont d’ailleurs été bienveillantes et professionnelles), peut-être étaient-elles épuisées par de longues heures dans une ambiance de travail impersonnelle et violente, et ne faisaient-elles que reverser cette violence sur moi, patiente à la tête interchangeable qui passait cette nuit-là?…Mais je ne trouve pas admissible l’accueil, l’accompagnement que nous avons vécus pendant mon accouchement puis le séjour à la maternité.

Une amie, qui a accouché après moi dans l’hôpital de niveau III, m’a d’ailleurs fait une remarque que je retiens encore aujourd’hui (psychologue de formation, elle a été très choquée de la violence des agents de cet établissement envers leurs patients). « A chacune, j’ai posé la question suivante : « Etes-vous maman? » Aucune n’avait vécu dans son corps un accouchement. Aucune ne se rendait compte de ce qu’elle me demandait effectivement de faire. Elles étaient toutes de très jeunes femmes qui n’avaient jamais eu d’enfant ».

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