Angelina, à Sahorre, en mars 2013

13 Sep

Après quelques mois de lutte acharnée avec les banques, on a enfin signé, le 14 mars,  l’acte de propriété de notre belle et grande maison.

Je suis enceinte jusqu’aux yeux, et me suis battue comme une diablesse pour tout ça, car mon souhait le plus cher était de faire naître notre enfant dans notre maison, comme pour la sacraliser, nous ancrer dans la terre qui nous accueillait.

 Le 24 nous emménageons, mon compagnon, ma grande fille de 12 ans, les bébés, qui ont un peu plus d’un an pour l’un et un peu plus de deux ans pour l’autre et moi-même, la petite Maria blottie dans mon ventre.

Mes derniers mois de grossesse ont été consacrés à la bataille pour le crédit, ainsi qu’à un sujet que me tenait à cœur depuis la naissance de ma 2ème fille et qui me permettait également de me rapprocher du domaine de la naissance, vu que je n’avais pas le temps de le faire dans mon corps, un projet militant de recueils de témoignages d’accouchement, Mon Corps, Mon Bébé, Mon Accouchement.

Mes proches, ainsi que les autres participantes au projet, se sont souvent demandés si c’était bénéfique pour moi de lire –de me prendre en pleine face, plutôt- des récits souvent extrêmement difficiles et parfois, quand même, absolument magiques. J’ai toujours réussi à faire la part des choses, même si je ne compte pas le nombre de fois où je me suis effondrée, en larmes, devant mon ordinateur, au grand désarroi de mon chéri.

 Nous emménageons le 24, le terme est prévu le 27 mars, mais je me dis qu’au vu des circonstances, ça ne m’étonnerait pas qu’elle reste au chaud un peu plus, histoire que j’aie bien le temps de me poser dans la nouvelle maison.

 Le 26 mars au soir, je trouve que la pièce que l’on a choisie pour l’accouchement est encombrée, et mon compagnon la range, il est 10 heures du soir, je monte dormir en culpabilisant un peu de le laisser ranger si tard alors qu’on aurait pu le faire le lendemain.

 Je m’endors, et dans mon sommeil j’ai des douleurs, des douleurs d’accouchement mais qui font partie de mon rêve, rêve dans lequel Lucia, une des autres administratrices du projet de témoignages que je n’ai jamais vue « en vrai », me soutient, me masse, elle est cette épaule maternelle sur laquelle je peux me reposer.

 Une des contractions a dû être un peu plus forte puisque je me réveille cette fois-ci, et me rends compte que oui, c’est pour aujourd’hui !

Je réveille mon compagnon, il est 2 heures du matin.

« Chéri, je suis en train d’accoucher ! »

Il se lève, me demande si on doit appeler notre sage-femme, mais je me dis que la pauvre, on va pas la réveiller maintenant si en fin de compte j’accouche à 10 heures du matin… Allons plutôt préparer la pièce.

Les contractions sont bien présentes, mais je peux les vivre puis reprendre ce que j’étais en train de faire –mettre le chauffage, préparer une play-list, une tisane ortie/framboisier…

Vers 3 heures, on décide quand même d’appeler notre sage-femme, histoire qu’elle se prépare à l’éventualité de venir, elle habite à un tout petit plus d’une heure de route.

Elle me dit de manger si je peux, je peux, et de la rappeler quand le travail sera plus intense.

Je suis très gênée de la déranger dans son sommeil, je lui dis « je te rappelle dans 2 heures ? »

«  Tu me rappelles quand tu sens qu’il faut que je vienne ». Ok

Je mange donc un bon plat de pâtes, il est 3 heures et quart, je me mets en condition, un peu à la manière d’un sportif avant l’épreuve.

Les bébés dorment là-haut, mon fils de 15 mois, qui avait rejoint notre lit avant notre lever est maintenant accompagné par ma fille de 26 mois, qui s’est réveillée et est venue le rejoindre sans rien nous dire.

Tout est parfait, je mets la musique, Françoiz Breut, bien sûr, sa voix m’a sauvée alors qu’on me maltraitait pour mon accouchement à l’hôpital de Perpignan puis m’a accompagnée pour la naissance de mon fils, au domicile d’une amie, elle est donc incontournable. Je n’ai pas eu le temps de charger plus de musiques dans mon téléphone, on fera donc avec ce qu’il y a, Général Alcazar, Joy Division et surtout la voix chaude et puissante de Johnny Cash.

Je vis les contractions beaucoup plus intensément à présent. J’ai dans la tête les mots de Michel Odent, ou leur interprétation : « pour accoucher, une femme a besoin d’obscurité, de chaleur et d’accompagnement ».

Je suis dans le noir, il y a le chauffage, pour le moment ça va.

Mon compagnon va se raser, « pour accueillir le nouveau bébé », me dit-il. Mais je maudis son absence, j’ai besoin de lui maintenant, c’est comme si j’avais peur de vivre toute seule la douleur.

Il revient, je lui demande de me couvrir, il me met une couverture sur le dos. Une autre, je n’ai pas assez chaud. Il m’en apporte une autre, mets la mieux, là, sur mon cou… Il la replace comme je le souhaite.

Et d’autres contractions, que je refuse, dans un premier temps.

En fait je crie, mais c’est un cri qui dit ARRRRGH. Et j’ai mal. Puis je me rappelle un témoignage glané je ne sais plus où, où une sage-femme conseille à la maman d’accepter la contraction comme un bienfait, et mon cri se transforme en cri de joie, presque de jouissance (à la Sally dans la fameuse scène du restau avec Harry)… et la contraction devient fluide, file et s’évanouit doucement.

Je suis sur le canapé, les avant-bras sur l’accoudoir, et quand j’accepte la contraction je me relève, et fais onduler mon bassin en une sorte de hula-hop, en visualisant mon bébé qui y prend place, j’ai dans la tête un autre témoignage, où la sage-femme dit au compagnon de la femme qui accouche : « regarde, on dirait qu’elle danse »…

Mon compagnon me demande : « ça va ? »

« NE ME DEMANDE PAS SI ÇA VA, SI ÇA VA PAS JE TE DIRAI ! »

Puis j’ajoute, d’une petite voix contrite : « et toi, ça va ? »

On éclate de rire, il y a une chanson de Joy Division, on parle de la manière de danser du chanteur (Trapped butterfly dance – la danse du papillon captif) et il l’imite… et moi aussi, mais très vite et pour le fun, parce qu’une autre contraction arrive, et là, à la fin de mon cri, je dis « oooh », sur le ton de « houla on passe aux choses sérieuses les amis… ».

Il est 4h30, mon compagnon rappelle notre sage-femme, qui dit qu’elle s’habille et qu’elle arrive. J’ai dans la tête un témoignage de procidence du cordon, alors j’ai peur de me lever et que ça arrive, je n’ai toujours pas perdu les eaux, je suis dans la phase intense de l’accouchement, et me force à ne pas penser à la suite, à la phase de désespérance par exemple…

On appelle ma maman pour qu’elle vienne s’occuper des bébés, ils ne se sont pas réveillés mais j’ai peur qu’ils le fassent, or j’ai le besoin vital du contact physique avec mon compagnon, qu’il me tienne les mains, rien de plus, surtout pas plus.

Je commence à avoir bien mal, et Johnny Cash chante « Hurt » (Douleur, en anglais), et je pense qu’il ne sait pas de quoi il parle….

Ma maman arrive vers 5h20, remplace mon compagnon qui est parti rendormir les bébés, et se met à me parler du brouillard, de la route… CHUUUTTT ! je lui dis, en lui écrasant les mains dans les miennes.

A ma demande, mon compagnon rappelle la sage-femme, et il me dit « oh, elle est pas loin, elle arrive… »

Je perds les eaux, j’ai toujours mon bas de pyjama, il m’aide à l’enlever, je demande « mais elle est OÚ, exactement ? » et je crie «AAAAAAAAAAANNNNE !!!!!!!» « Pas loin, elle arrive je te dis ».

Je me souviens que ma sage-femme, lors de mon dernier accouchement, m’avait dit de pousser pour soulager la douleur, alors je pousse, je touche mon sexe et je sens la tête de ma fille, je pousse encore et je dis à mon compagnon, calmement « allez passe derrière, viens prendre ta fille. »

Et Maria naît.

Mon compagnon ne dit rien, je lui demande, angoissée « elle bouge, elle respire ? » il ne répond pas, j’insiste « ELLE BOUGE ??? » au bout d’une demi-seconde, qui m’a paru une éternité, il me dit, jovial, « mais oui mais oui ! »

On a gagné. (il m’expliquera plus tard qu’elle lui avait presque glissé des mains tellement elle était sortie vite, qu’il avait juste pu l’accompagner pour la poser sur le canapé et ensuite la reprendre dans ses bras pour me la passer.)

J’enlève vite mon t-shirt, « passe-moi-la par-dessous, attention au cordon » et je la vois, et je la prends dans mes bras pendant que mon chéri attrape une serviette pour l’essuyer, elle a l’air sonné, j’apprendrais plus tard qu’elle était en train d’atterrir et de profiter des derniers bienfaits du placenta, mais sur le coup j’ai peur, je la secoue un peu, lui aspire le nez avec ma bouche (comme un baiser, me souviens-je d’avoir lu dans un témoignage en espagnol).

On se met dans le lit, bien au chaud, qu’est-ce qu’elle est belle ! Une peau veloutée, un teint magnifique, plein de cheveux … Je n’en reviens pas qu‘elle soit déjà là, qu’on ait réussi cette aventure juste tous les trois, et que ça ce soit fait aussi naturellement qu’une respiration… J’ai du mal à réaliser, en fait, que ça y est, que c’était « que » ça, qu’il n’y a pas eu de phase de désespérance, et qu’à la place on a ce petit bébé qui nous regarde puissamment…

Elle ne veut pas téter tout de suite, alors mon compagnon rappelle notre sage-femme, qui lui dit de se préparer à l’expulsion du placenta. Très pro, il installe une alèse jetable sous mes fesses, je sens une contraction, le placenta sort, on attendra la sage-femme pour couper le cordon.

Il va chercher le reste de la fratrie et ma maman, qui est arrivée il y a à peine 20 minutes, n’en revient pas que Maria soit déjà là !

Quand notre sage-femme arrivera, Maria sera en train de téter goulûment entourée de toute sa famille.

Elle vérifie le placenta, il manque un morceau de membrane, l’ombre de la révision utérine traverse mon visage, mais un peu d’homéopathie, beaucoup de savoir-faire, et tout se termine aussi harmonieusement que ça a commencé.

Dans le village, le bruit s’est répandu comme une trainée de poudre, les anciens ayant vu la lumière allumée toute la nuit s’étaient doutés de quelque chose… Une nouvelle-née au village, ça rend tout le monde heureux…

Aujourd’hui, presque 6 mois après, Maria est un petit soleil qui nous porte chance, elle passe ses journées à rire, à sourire et à observer ce qui se passe autour d’elle.

Plusieurs personnes nous ont dit combien elles admiraient notre courage d’avoir d’une part choisi d’accoucher à domicile, et d’autre part d’y être parvenus sans accompagnement, mais moi je n’arrive pas à trouver cela extraordinaire, tout s’est passé tellement naturellement… J’admire plutôt celles qui prennent le risque d’aller accoucher en maternité avec une équipe inconnue, mais ça c’est une autre histoire…

 

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :