#308 – France, 92. 2007 – Un chemin de femme

26 Nov
Mon premier enfant est né alors que j’étais plus jeune que la moyenne des femmes, nouvelle dans ce monde de la maternité que je ne connaissais pas, personne n’y ayant fait d’incursion récente dans mon entourage ou ma famille.
 
J’y débarquais peu sûre de moi, à la pêche aux infos, écumant le net et les livres, avec une idée qui se précisait bien de ce que je voulais ou ne voulais pas, mais trop peu de confiance en moi pour réussir à m’imposer et me faire respecter, car dans le monde de la naissance médicalisée, il faut se battre pour gagner le droit au respect.
J’ai vécu une grossesse paisible et douce, pour autant la naissance de mon fils me laisse le souvenir d’une bataille terrible. Une bataille où j’ai été dominée, maltraitée, mais que j’ai gagnée car je l’ai mis au monde, en limitant les dégâts, dans cet environnement hostile.
 
Aujourd’hui, presque six ans après, j’ai fait du chemin grâce à cette impulsion, car comme on dit, ce qui ne te détruit pas te rend plus fort ! Aujourd’hui je me sens prête à donner la vie à nouveau, dans un environnement qui me sera sûr. 
 
Entre-temps j’ai vécu une deuxième « naissance », cette fois pour accompagner vers la mort, une fausse couche à deux mois de grossesse. Pas une bataille cette fois-ci, même si ce fut dur, très dur, physiquement surtout. Le sang, encore le sang, tout ce sang. Cette fois-là, j’ai pris ma liberté à bras le corps, et je me suis écoutée moi, personne d’autre, rien qui ne résonnait pas en moi. Je suis fière d’avoir su prendre mes responsabilités et écouter mon instinct, rester chez moi là où je me sentais bien et non pas me jeter dans la gueule du loup (et du curetage) à l’hôpital.
 
Je suis fière de mon chemin, j’en suis forte et je sais que je peux être libre de vivre une naissance telle que je la conçois.
 
Pour autant les semaines, les mois qui ont suivi mon premier accouchement n’ont pas été faciles. Passée l’euphorie des premiers jours, ce qui ne voulait pas être enterré a commencé à affleurer, de plus en plus.
Le sentiment de moins que rien, d’avoir été considérée comme tout autre chose qu’une personne, d’avoir été trahie dans la confiance que j’avais accordée. On ne peut pas dire que je n’étais pas au courant. Je savais, mais dans ma candeur je ne voulais (pouvais?) pas y croire. Pas possible qu’on mutile vraiment le sexe des femmes sans raison. Pas possible qu’on leur cloue le bec avec des drogues en profitant d’un état de vulnérabilité, qu’on veuille au fond, seulement rendre les femmes machines, appuyer sur un bouton pour donner la vie, et on n’en parle plus. Le père, s’il pouvait se faire oublier, ce serait mieux. Sinon, on le tolère à peine.
 
Alors, on a récupéré une jeune femme perdue dans l’intensité, dans la douleur, et on l’a collée, allongée, sur une table d’examen, assez étroite pour risquer d’en tomber à chaque contraction, puis, quand elle était assez perdue pour acquiescer à la péridurale malgré qu’elle avait fait noter dans son dossier qu’elle n’en voulait pas, on l’a amenée en salle de travail, on l’a piquée, et là ouf, elle s’est tue. Elle a dormi, cette après-midi là, attendu, mais dans son corps qu’elle ne sentait plus, le travail ralentissait, n’avançait pas. Alors l’effet boule de neige s’est accéléré, quand on marche sur la tête, pourquoi se retourner ?
On a percé la poche des eaux, on a perfusé à l’ocytocine de synthèse, et, tant qu’à faire, on a remis une dose de péridurale, même si elle ne sentait toujours pas son corps.
 
On lui a mis les pieds sur les étriers et ordonné de pousser. Elle ne sentait rien, voulait bouger, ne se sentait pas la force d’accompagner son petit vers la sortie dans cette position-là ! Trahie qu’on lui ait assuré avant, qu’elle aurait la liberté de se positionner comme elle le sentirait. Et la phrase qui tue, qui dépossède de ce qu’il peut rester comme dignité :  « Mais madame JE ne pourrai pas VOUS accoucher si vous n’êtes pas sur le dos ».
Comment pousser quand on ne sent pas ses muscles ?
Une demi-heure (?) a passé, plus personne en train d’accoucher, alors, cette salle-ci s’était remplie de sage-femmes qui regardaient, attendaient (que faisaient-elles là ?) et quelqu’un a décidé qu’il fallait appeler le gynécologue. Un homme. Pour elle qui n’avait jamais voulu se faire examiner par un homme. Elle qui pleure quand il l’examine.
« Mais pourquoi vous pleurez ? Vous n’avez pas de raison. »
Des sage-femmes autour, partout, tout près, qui lui tiennent les mains, qui s’approchent et qui s’allongent sur son ventre. Agression dont elle ne connaîtra le nom que plus tard, « expression abdominale », et qu’elle et son petit en ont réchappé belle : sans autre séquelle qu’un périnée mal en point.
 
On la menace des forceps, et ça, elle sait les dégâts que ça peut faire, alors elle se jure qu’elle sortira son bébé seule, et elle le fait. Ca y est, il est presque là ! 
Mais la dernière intervention, celle que le corps n’a pas senti non plus mais qu’elle a entendu, le bruit de la chair coupée aux ciseaux, elle reconnaît ce bruit, elle le connaît, quand elle était petite, son grand-père pêchait des truites et le ciseau faisait ce même bruit mouillé quand on coupait leurs ouïes et leur ventre… Les larmes, encore. Les sage-femmes qui se demandent, entre-elles, mais pourquoi elle pleure ? Et de répondre, c’est l’émotion…
 
Le papa choqué, impuissant et presque sans voix, au gynéco : « Vous auriez au moins pu prévenir ! » Mais ça, ça ne se fait pas, au mépris des droits des patients, dans les hôpitaux on mutile les femmes par surprise, en cachant les ciseaux pour qu’elles ne s’en doutent pas. « Parce que sinon vous comprenez elles sont tendues ».
 
Des mois de douleur malgré une cicatrisation « parfaite », sans point du mari, alors qu’en apparence tout va bien. Mais un sexe découpé fait mal ! Mal physiquement, faire pipi, ça fait mal, mais bon, à la limite ça va encore. Faire caca, quelle horreur ! Quelle angoisse de penser qu’on va devoir y aller, serrer les poings sur ses cuisses, avoir l’impression de se déchirer ! Et faire l’amour, n’en parlons pas. C’est « niet » durant de longs mois, et douloureux plus d’un an après.
Et mal dans son image de soi. Mal d’avoir été agressée dans son intimité, et que l’agresseur ait profité d’un moment de vulnérabilité.
 
Voilà le récit de la première fois où j’ai donné la vie, où je pensais que le respect m’était dû, et non pas qu’il fallait que je l’arrache. 
 
Aujourd’hui j’écris ce texte comme un manifeste, car je remercie la Vie, et je suis fière de mon chemin.
 
Mille témoignages pour une naissance respectée. Merci pour cette action, belle route aux Femmes.

 S.

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4 Réponses to “#308 – France, 92. 2007 – Un chemin de femme”

  1. valentin 27 novembre 2013 à 16 h 17 min #

    Comme c’est étonnant, j’avais l’impression en vous lisant de revivre mon premier accouchement. Le manque d’info, l’inconnu, le jugement, et les douleurs physiques te psychiques. Enfaite, je ne suis pas toute seul à qui c’est arrivé. Je crois que je vais faire comme vous, écrire me libérera peut être. Céline

    • Cécile 18 décembre 2013 à 2 h 38 min #

      J’ai presque lu le récit de mon accouchement, il y a 3 mois. L’horreur. Mais vous lire me confirme qu’on peut s’en sortir. Merci de votre témoignage.

      • liejulie 18 décembre 2013 à 10 h 18 min #

        Oui, c’est possible.
        Courage Cécile! Trouvez le soutien dont vous avez besoin, des personnes, des lectures, des actions, …
        – Julie

  2. Héloïse 23 janvier 2014 à 16 h 15 min #

    Votre phrase  » Mais ça, ça ne se fait pas, au mépris des droits des patients, dans les hôpitaux on mutile les femmes par surprise, en cachant les ciseaux pour qu’elles ne s’en doutent pas. « Parce que sinon vous comprenez elles sont tendues » résume ce que j’ai ressenti dans ma chair en accouchant et je ne suis pas la seule, merci pour vos mots.

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