#333 Naissance de Nora et Jean, dans l’Ain en France, 2005

2 Fév

(Tous les noms et prénoms ont été modifiés.)

Pour mon premier enfant, je n’ai pas pensé une seconde qu’il pouvait en être autrement que d’accoucher à la maternité, avec péridurale (pourquoi souffrir alors qu’on peut accoucher sans douleur ?).

Je suis sortie ravie, avec une jolie petite fille. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’ai commencé à cogiter sur la naissance de ma fille : pas si idyllique que cela finalement. Je ne savais pas pousser tant la péridurale était forte, Ernestine est restée coincée et une puéricultrice est montée sur mon ventre pour pousser et l’aider à sortir car elle était coincée plus ou moins. Pour ma deuxième grossesse donc, j’ai envisagé un accouchement à domicile (AAD) et j’ai pris contact avec une sage-femme de ma région pour un suivi.

Le 21 juin, date de la première écho, le gynéco me confirme ce que je sentais depuis une semaine : j’attends des jumeaux ! Après la surprise, j’en informe la sage-femme qui accepte de me suivre malgré la présence de 2 bébés.

Je choisis de voir aussi régulièrement le Docteur Yves (gynéco) pour préparer le terrain en cas d’accouchement à la maternité, car si je dois mettre mes enfants au monde en milieu hospitalier, je veux que ce soit le plus naturellement possible. C’est alors que commence le parcours du combattant : il faut savoir que de nos jours, attendre des jumeaux est une maladie. Je n’ai que 30 ans, mais je suis cataloguée grossesse à risque. Le gynéco me prédit outre la prématurité de mes bébés, la césarienne bien entendu, parce que les jumeaux, c’est plus sûr qu’ils naissent par césa.

Les semaines passent, le premier jumeau est en siège, et l’autre en tête. C’est donc la césarienne obligatoire d’après le corps médical. A chaque visite mensuelle je répète que je veux accoucher chez moi si les bébés se positionnent tous les deux en tête et je passe pour une dingue. Mon médecin pense même que je fais partie d’une secte. Pour moi une césarienne serait un drame, car ayant été totalement passive pour mon premier accouchement, je serais de nouveau dépossédée du deuxième. De plus, étant née par césarienne, j’ai vécu le traumatisme d’être séparée de ma mère dès la naissance (suite à des complications) et l’idée de revivre cela en tant que mère me terrifie.

Pendant cinq mois je vais me battre pour ne pas subir de césarienne médico-légale, c’est à dire une césarienne qui ne soit justifiée que par la peur des praticiens de se retrouver devant les tribunaux en cas de problème lors d’un accouchement par voie basse. Je répète inlassablement au Docteur Yves que je ne m’opposerai pas à une césarienne dans le cas où le danger est réel tant pour moi que pour les enfants mais que je la refuse dans tous les autres cas. Ce médecin fait encore des accouchements par siège alors je lui réaffirme que je suis partante. C’est alors qu’il me sort l’argument du « coinçage des têtes » des jumeaux. Le premier en siège, en sortant, pourrait se coincer avec son menton contre le menton du deuxième en tête et c’est la mort assurée pour l’un ou les deux jumeaux. Je lui demande si c’est arrivé souvent mais il ne peut me répondre puisque depuis longtemps, quand ils sont dans cette position, les bébés naissent par césarienne, donc il n’existe pas de chiffres…

Je me renseigne sur ce fameux coinçage des têtes et il s’avère en fait que c’est extrêmement rare, et quasiment exclusivement dans le cas de jumeaux dans la même poche – les miens sont dans deux poches différentes. Le mois suivant, je lui fais part de mes lectures et il en convient. Mais il n’est toujours pas décidé à m’accoucher et me conseille de chercher un autre médecin qui accepterait de ne pas me faire de césa. Pour lui c’est tout vu, il faut programmer une césarienne. Les larmes coulent toutes seules, je lui demande alors si au moins je peux laisser mes bébés décider du jour de leur naissance. Il fait la moue, arguant que les césariennes en urgence (comprenez : césarienne non programmée, c’est à dire une opération qui risque de le tirer du lit à 3h du matin ou un dimanche ou le jour de Noël) sont stressantes pour la mère et pour l’équipe. Je lui dis que je ne présenterai pas au rendez-vous pour accoucher. Il convient donc avec moi que les bébés arriveront quand ce sera le moment pour eux. Je demande à ce que mon compagnon soit présent et là de nouveau refus, à cause des microbes (la belle affaire, mes enfants connaissent bien les germes de leur père, mais bien moins ceux du personnel hospitalier) et j’essuie un NON catégorique. Je prends rendez-vous avec un médecin réputé de Grenoble, réputé pour être ouvert et moins protocolaire. Dans le même temps, j’envoie un courriel au Docteur Gaston sur les conseils d’une sage-femme qui travaille avec lui et me le décrit comme très à l’écoute des mamans. Celui-ci nous reçoit, mon compagnon et moi, très rapidement. Il nous écoutera longuement et se montrera bienveillant. Ce sera le premier praticien à entendre vraiment ce qui nous préoccupe. Il finira par accepter que j’accouche par voie basse avec lui et comme il travaille avec le docteur Yves (le gynéco qui me suit), il m’assure qu’il l’appellera pour le convaincre d’accepter aussi sur le principe. Cependant il me dit bien clairement que tout dépend de l’équipe médicale et que selon celle qui est présente le jour J, ce peut être aussi la césarienne d’office.

Quelques jours plus tard je retourne voir mon gynéco qui me sourit car il a reçu l’appel du Docteur Gaston et il accepte enfin de marquer sur mon dossier « pas de césarienne prophylactique, à la demande de la patiente ». Je lui dis que je ne veux pas de péridurale, pas d’ocytocine, pas de perfusions, que je veux pouvoir déambuler, pas de monitorage en continu. Il me persuade d’accepter la pose d’un cathéter dans le bras et dans le dos, au cas où il faille intervenir rapidement sur le 2e jumeau, pour éviter de faire une anesthésie générale en cas de césarienne inopinée. Je le rassure (il en a besoin !) sur mon intention de me rendre à la maternité dès les premiers signes de travail, pour ne pas les mettre devant le fait accompli, genre un bébé entre les jambes pour éviter la césarienne. Je suis enceinte de 36 semaines et le danger de prématurité est écarté. Il me demande de venir à la maternité pour un contrôle de routine à 38 semaines. J’obtempère, car les bébés n’ont toujours pas changé de position (malgré les moxas, les tisanes, le yoga, l’acupuncteur) et je ne voudrais pas me mettre à dos ce médecin qui me permet théoriquement d’accoucher. La séance de monitorage est un supplice, il y a belle lurette que je ne dors plus sur le dos et l’on me demande de rester dans cette position inconfortable plus d’une heure (enregistrer le coeur de deux bébés, ce n’est pas facile, ils bougent tout le temps et moi aussi car j’ai des contractions dues à la position). Et l’on me dit que je dois revenir le vendredi pour une hospitalisation. Comprenez, je suis à 38+3 et le terme théorique des jumeaux est à 38 semaines, au delà il y a danger… Je leur fais savoir que je ne me présenterai pas à la maternité car je ne suis pas malade et qu’ils ne vont quand même pas envoyer les gendarmes pour venir me chercher…

Je consens à me déplacer tous les jours pour qu’ils fassent leurs examens (à ce que je sache, on ne fait pas de monito la nuit, je n’ai donc aucune raison de rester le soir). Une jeune sage-femme me fait un toucher vaginal très douloureux en me disant que c’est normal (j’ai été bête car quel est l’intérêt de savoir où en est le col à 38 semaines, puisque l’issue est connue : la naissance). J’apprendrai par la suite que cette sage-femme a fait un décollement de membranes, il arrive que dans cette maternité on déclenche les mamans récalcitrantes sans leur avis.

Le 16 décembre, pleine lune, 3h30. Je perds les eaux dans mon lit où je dors avec mon aînée Ernestine. (il y a quelques semaines que j’ai demandé à mon compagnon de dormir dans une autre chambre car il me réveille sans cesse en ronflant, et c’est déjà très difficile pour moi de dormir avec deux bébés presque à terme qui bougent tout le temps, le mal de dos…). Je prépare mes affaires et j’appelle la maternité pour savoir si je dois vraiment venir tout de suite car je n’ai aucune contraction. La sage-femme de garde qui prend mon appel me demande si c’est moi qui veut accoucher bio ! Elle me propose de venir avec ma fille car il y a une chambre de libre où elle pourra continuer de dormir.

4h30, arrivée à la maternité. Toujours pas de contractions, je suis examinée, le liquide amniotique est de la bonne couleur et limpide à souhait. Je me rends dans la salle de travail où l’on me branche au monito. Je demande à rester assise et Bonnie (la sage-femme) est d’accord. Elle appelle le médecin de garde qui n’est pas mon gynéco. Celle-ci m’apparaît très agressive, elle veut que je m’allonge sur le dos, me dit que je vais accoucher au bloc. Je lui répond qu’il y a des trucs inscrit sur mon dossier. Elle rétorque que je suis sous sa responsabilité et que c’est elle qui décide. Je lui dis que je ne veux pas de monito en continu, ce n’est pas obligatoire et que je veux pouvoir déambuler ; elle est visiblement très agacée. Elle me dit que je verrai avec l’anesthésiste, qui ne sera sûrement pas d’accord (en fait il s’en fiche un peu, vu qu’il ne pose qu’un cathéter de péridurale et sans produit). D’ailleurs il se marre devant une vision insolite pour lui : une femme avec un cathéter sans péridurale qui gère ses contractions sur un ballon, c’est du jamais vu. Bonnie m’informe que le médecin est en train d’appeler mon gynéco parce que je suis pénible et de toute façon il prend sa garde à 7h. Par la même occasion elle installe une perfusion car même si je n’ai pas de péridurale pour l’instant, il faut que je soit hydratée au cas où. Je me sens un peu perdue, je ne contrôle pas vraiment ce qui m’arrive.

Je charge Hervé d’appeler mon amie sage-femme qui travaille dans cette maternité et qui m’a assurée qu’elle se déplacerait de nuit comme de jour pour être là avec moi (bien qu’elle soit enceinte, je la remercie encore). Elle aussi prend sa garde à 7h, tout se profile mieux désormais. Lorsque le Docteur Yves arrive, il n’est pas content car j’ai aussi refusé l’ocytocine et il me reproche de ne pas avoir obéi au médecin de garde. Il discute avec l’anesthésiste et je les entends dire que ça va être long (je suis dilatée à 2 cm depuis que je suis arrivée et ça stagne), qu’ils ont une opération à 11h (comprenez une césarienne programmée) et qu’il faudrait que j’aie accouché avant sinon ça va être compliqué. Je me sens misérable, car j’ai l’impression que je ne fais pas les choses comme il faut, que je ne dilate pas assez vite. L’anesthésiste m’envoie une dose test de péridurale et je ne sens plus mes contractions, je pleure et je dis à Hervé que je me suis fait rouler. Heureusement, quelques 45mn plus tard, tout redevient normal. 7h15, mon gynéco me fait du chantage : soit c’est la césarienne, soit c’est l’ocytocine car je ne dilate pas assez vite. La mort dans l’âme, j’accepte la perfusion. Un quart d’heure plus tard, les contractions se rapprochent et se font plus douloureuses. Cependant, je reste sur le ballon, et à chaque vague je respire très fort, j’aide mes bébés comme me l’a conseillé mon amie Véronika et la dilatation se passe tranquillement ainsi. J’ai très peu dormi et je m’assoupis presque entre deux contractions. Fab, mon amie sage-femme, me donne à boire lorsque je lui fais part de ma grande soif. 9h25. J’appelle la nounou d’Ernestine pour savoir comment ça s’est passé avec elle (Hervé l’y a conduite vers 5h30) et je raccroche avec l’arrivée d’une nouvelle vague. Hervé sort pour aller se restaurer rapidement et là une grande douleur me submerge, je préviens Fab que le bébé descend. Elle m’ausculte et me dit qu’elle sent les pieds (ce sont en fait les fesses) de ma fille. Je reste sur le côté, elle me tient la main, je n’ai confiance qu’en elle et son amie Anna qui est là aussi.

Le Docteur Yves revient, une puéricultrice me demande entre deux de mes cris si sa stagiaire peut assister à l’accouchement (j’opine du chef). Ensuite c’est un peu flou ; je m’entends crier des sons tantôt très graves – tantôt très aigus, en tout cas ça vient de loin. J’ai la sensation d’être terriblement animale. Hervé revient et panique un peu ; il me propose de prendre la péridurale mais je refuse. Il est mon rocher, je lui enfonce mes doigts dans la peau des mains tant la douleur est intense. Lorsque Nora s’engage, le gynéco me demande (m’ordonne) de me mettre sur le dos car « pour un siège, c’est sur le dos ». J’obtempère. Il me demande de cesser de crier : je rigole. Je sens un drôle de truc lorsque ma fille sort et je lui demande si j’ai été déchirée ; il me rétorque qu’il a fait une épisiotomie car « pour les sièges, c’est une épisio ». On me la tend pour que je l’embrasse et on me la prend. Le docteur Yves trafique dans mon corps et je lui demande ce qu’il fait : il perce la poche des eaux pour que ça aille vite, il craint que le 2ème se retourne. C’est ainsi que Jean sort 4 mn après sa soeur, tout violet. J’ai à peine le temps de le voir qu’il est emmené à son tour. Les hormones font leur effet, je suis KO, on me ramène d’abord ma fille puis mon fils, c’est très étrange d’en avoir deux, pas assez de place, pas assez de bras. Pendant que le docteur me recoud, je lui demande combien de jours je suis obligée de rester à la maternité. Il secoue la tête en marmonnant : « Mais qu’elle est chiante celle là »… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait à mes enfants, s’ils ont été aspirés ou non, je regrette de n’avoir pas eu la force de gérer ça. Les trois jours qui suivent, on me demande de prévenir les puéricultrices pour qu’elles mesurent le dextro des bébés puisqu’ils pèsent moins de 2,5kg chacun. En plus clair, on leur coupe le pied toutes les 2 tétées pour prendre une goutte de sang. Autant dire que je ne les ai jamais appelées. J’ai échappé à la césarienne, le gynéco était très tendu pour cet accouchement mais heureux visiblement d’avoir eu l’occasion de pratiquer son métier d’une façon plus physiologique. Après coup, je me réjouis toujours d’avoir eu la possibilité d’accoucher par voie basse mais je reste persuadée que c’était bien trop médicalisé.

Le docteur Gaston viendra me voir tous les jours pendant près d’une heure durant mon court séjour à la maternité — j’ai pu sortir au bout de 3 jours. Juste pour parler, discuter de cette naissance. J’ai su ensuite que mon cas avait donné lieu à de nombreuses discussions dans les deux maternités concernées — celle où j’ai accouché, et celle dont le docteur Gaston est chef de service. Je sais aussi que mon gynécologue a deux mois plus tard accepté un accouchement par voies basses pour une maman de jumeaux en tête – siège, c’est lui-même qui me l’a dit.

Marion.

3 Réponses to “#333 Naissance de Nora et Jean, dans l’Ain en France, 2005”

  1. gwen 2 février 2014 à 13 h 22 min #

    Très beau récit, et d’après moi une belle naissance malgré tout. Je me suis moi même battu pour une naissance par voie basse de mon bébé en siege, un AAd prévu, mais finalement annulé pour un accouchement presque respecté en maternité!

  2. Gleepromo 12 octobre 2014 à 5 h 44 min #

    Bonsoir, cela me rassure de lire votre témoignage car je me dis que je ne suis pas seule à vouloir respecter la nature et surtout le rythme de mes Bb. Je suis aussi enceinte de faux-jumeaux et à 38s depuis ce jour samedi. Si je n’ai pas accouché spontanément d’ici lundi, je dois rentrée à l’hôpital lundi et aurai presque à coup sur une césarienne. Mes jumeaux se portent bien et moi aussi à part de la fatigue et ma sciatique que je gère depuis toute la grossesse. Le déclenchement a été écarté par l’équipe médicale car j’ai déjà une cicatrice d’une première césarienne. Cependant, rien n’empêche mon accouchement par voix basse puisque j’ai accouché par cette voix après ma première d’un gros Bb de 3,8kg. Je suis triste et appréhende. J’ai l’impression que mon avis ne compte pas et que chacune de mes demandes est objectée par une raison médicale. En gros, si il y a complication, je porte l’entière responsabilité. Depuis 2 jours, je me sens obligée de bouger plus que jamais pour accélérer la descente des Bb et éviter ainsi le sort de la césarienne. C’est une impression très bizarre…Contrairement à vous, mon mari, pour qui ce sont les premiers enfants, se remet à l’avis médical.
    En tous cas chapeau d’avoir réussi à imposer vos souhaits !

  3. Steph 12 décembre 2014 à 20 h 45 min #

    Bonjour!

    Quel récit magnifique!
    Mais je suis terriblement choquée… La femme n’est plus Maitre de son accouchement…
    Je souhaiterai tenter un avac pour ma 2ème petite fille, le plus naturel si possible!
    Mais lorsque je vois toute votre determination et ce à quoi vous avez ete confronté, je trouble ça honteux de la part du personnel médical !!!

    Félicitation a vous !
    Je vous souhaite de beaux moments en famille

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