#334 – Le récit d’Abigaïl, Bretagne 2006

2 Fév

Ma plus grande fille est née il y a 8 ans en Bretagne (France). J’avais 33 ans. Mon récit pourra paraître très banal : à part quelques gestes isolés, il n’y a eu ni maltraitance ni violence manifestes, rien qu’un suivi et une naissance ultra médicalisés, comme en connaissent des milliers de femmes aujourd’hui en France… alors que mon bébé et moi-même étions en parfaite santé.

En fait j’ai mis de nombreux mois avant de reconnaître que j’avais été profondément minée par cette expérience. La césarienne (programmée par l’obstétricien pour cause de présentation du bébé par le siège, donc sans travail) m’apparaît comme l’aboutissement d’un processus subtil de dépossession et de déshumanisation. S’est installé sournoisement, à partir de mes premières visites chez le médecin, le sentiment que mon ventre ne m’appartenait plus, que mes questions et mes attentes n’avaient pas lieu d’être exprimés, que mon futur bébé courait potentiellement de graves dangers, bref que j’étais incompétente.

Pourtant sans être très informée, je m’intéressais à une approche respectueuse de la physiologie et du ressenti de la mère. J’avais choisi la maternité en conséquence. J’avais également choisi un médecin généraliste (que je connaissais depuis peu mais en qui j’avais confiance) pour le suivi des premiers mois, pensant qu’un médecin de famille serait moins interventionniste. C’était compter sans la suffisance et la malhonnêteté (sous des dehors foncièrement sympathiques) des professionnels qui m’ont « accompagnée », banalisant systématiquement les interventions « proposées » et taisant leurs conséquences les plus problématiques. Plus grave encore, à aucun moment, et sans qu’on puisse invoquer la raison de l’urgence, ces professionnels ne m’ont placée en position de faire des choix et de décider ce qui était préférable pour moi-même et pour mon bébé.
Le médecin était gentil mais focalisé, durant les 15 minutes que duraient les visites, sur la liste des examens à pratiquer, présentés comme incontournables, de routine. Que certains de ces examens soient pour moi source d’inconfort ou de stress inutile n’était pas intégré dans l’équation. La sage-femme qui animait les séances de préparation à l’accouchement était drôle et chaleureuse, dédramatisant beaucoup. J’ai apprécié les rencontres, qui atténuaient un peu mon anxiété croissante, même s’il y avait finalement peu de place pour la discussion. Je n’ai réalisé que plus tard à quel point le contenu des explications qui nous étaient « livrées » était pauvre : une seule séance consacrée à l’accouchement lui-même, et encore a-t-on eu plutôt un exposé (sans aucune distance critique) des protocoles hospitaliers.
À partir du 8e mois, le suivi de ma grossesse a été assuré par un jeune gynécologue-obstétricien de la maternité. Le bébé ayant adopté une position en siège, une version m’a été suggérée, suite à quoi, si le bébé ne bougeait pas et que la radiographie de mon bassin présentait une situation « défavorable », ce serait la césarienne, 2 à 3 semaines avant la date prévue d’accouchement. C’était là l’enchaînement programmé par le médecin, qui n’a mentionné aucune alternative, ni exposé les risques d’une intervention chirurgicale au regard d’un accouchement par voie basse. Je n’ai pas souvenir d’avoir été invitée à donner mon avis. À vrai dire, je n’osais même pas envisager un scénario si contraire à mes attentes. Tout ça me semblait très abstrait.
J’ai soumis la question de la version à la sage-femme, et c’est forte de ses propos rassurants que je me suis présentée au rendez-vous, seule et sans trop d’appréhension, d’autant que le médecin m’avait assuré qu’il « ne s’acharnerait pas ». 4 heures d’attente, à jeun, avant qu’une salle se libère, trois tentatives de version, certes courtes mais très douloureuses, échec, attente pendant 1/2 heure sur le dos (la position la plus pénible qui soit en fin de grossesse) et sanglée pour enregistrer le cœur du bébé et les contractions, au cas où… Je suffoquais, j’étais en colère, j’avais peur qu’on ait fait du mal à mon bébé. Ma confiance était sérieusement entamée, mais à partir de là, tout est allé très vite. Suite à l’examen radio, le médecin m’a annoncé qu’il procéderait à une césarienne : la gorge nouée, j’ai été incapable de poser une seule question. Je me suis sentie seule, piégée. Le cours des événements m’échappait.
J’ai ravalé ma déception, dans mon entourage les gens ont accueilli la nouvelle comme une banalité (au moins je n’aurais pas à endurer les douleurs de l’accouchement !). Je me suis présentée à la maternité le jour J pleine de courage et concentrée sur mon bébé à naître.
Je passe sur les affres d’une intervention chirurgicale majeure (avec tout de même la chance d’avoir eu mon conjoint près de moi et le bébé contre mon sein dès la salle d’opération et dans la salle de réveil) et d’un séjour prolongé à l’hôpital, la douleur physique intense et mal prise en charge, l’épuisement, le manque d’intimité, l’incompétence du personnel (dans un hôpital pourtant labellisé « ami des bébés ») pour m’accompagner dans la mise en route de l’allaitement. L’étendue des dégâts psychologiques (et sans doute physiques, même si on ne saura jamais dans quelle mesure la 1ère césarienne a déterminé la 2e, celle-ci décidée « en urgence ») causés par cette expérience ne m’est véritablement apparue que lors de ma grossesse suivante : profonde culpabilité (de ne pas avoir su réagir, protester, réclamer des explications…), stress et angoisse latents (malgré un suivi personnalisé à 1000 lieues de ce que j’avais connu la 1ère fois), peur phobique de l’hôpital, choc post-traumatique suite à une nouvelle césarienne qui a ravivé de manière dramatique les sentiments négatifs liés à mon « non-accouchement ».
Résonne en moi cette phrase terrible de la sage-femme qui m’avait « préparée » à mon premier accouchement, phrase dont je n’ai mesuré toute la portée que bien plus tard : « Si finalement vous subissez une césarienne, ne venez pas me dire après qu’on vous a volé votre accouchement. L’important, c’est que votre bébé soit en bonne santé. » J’ai deux petites filles magnifiques et en parfaite santé, je savoure ce bonheur chaque jour. Ma tristesse et ma blessure n’en sont pas moins profondes, et personne ne pourra me faire taire à ce sujet.

La naissance de ma grande fille est une naissance sans drame, sans transfert, sans contractions « à l’envers », sans peur de la déchirure (éléments qui ont conduit à ma 2e césarienne). C’est une naissance parfaitement maîtrisée et contrôlée… par l’institution médicale, une naissance dont j’ai été absente, physiquement (pas de travail, pas de sensations, bébé non pas conduit et expulsé par mon corps mais « extrait » par des mains étrangères) et symboliquement (drap tendu entre mon visage et mon ventre, aucune parole de la part des médecins qui opéraient – entre eux ils se sont répandus en bavardages…).
Je ne sais pas si j’ai bien rendu compte de l’intimidation (nourrie et acceptée socialement) que j’ai subie tout au long de ma grossesse jusqu’à la naissance. Pour avoir malheureusement vécu une agression sexuelle lorsque j’étais plus jeune, je peux sans hésitation faire le parallèle : j’ai laissé un tiers porter atteinte à mon intégrité physique et morale sous la menace, implicite ou explicite, de la mort de mon bébé. Un médecin (et ses acolytes), armé de son savoir, m’a privée de parole (cette parole que l’on dénie si ingénument aux femmes en leur assénant « l’important c’est que ton bébé aille bien! ») ; il a contourné mon consentement (obtenir le consentement « éclairé » du patient est pourtant obligatoire avant toute intervention médicale) et fait abstraction de mon désir et de ma capacité de décision.
Je peux le dire aujourd’hui : à travers cette naissance, j’ai subi un viol. J’ai été réduite à rien ou presque, un utérus sur pattes que l’on peut ausculter, triturer, charcuter à sa guise. Pourtant ce ventre a été parfaitement compétent pour porter et nourrir deux petites filles… en étroite relation avec mon cœur et ma tête. La violence (délibérée ou non, et à des degrés divers) est-elle un passage obligé pour devenir mère ? L’intervention médicale garantit-elle de meilleures conditions de naissance ? Les nombreux témoignages ici démontrent que non.

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