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#327 – Premier accouchement – Paris, années 80

8 Jan

Pays : france

Clinique réputée en région parisienne.

Premier accouchement :

La grossesse n’était pas du tout prévue.
Je dus « tomber enceinte » (je n’aime pas cette expression) au cours du mois de juin. Je n’en sais foutrement rien : vu que j’étais sous pilule, et que j’ai eu mes règles durant des mois après ce début de grossesse, des règles « anormales » certes mais des règles quand même, c’est à partir de la date de naissance de ma fille que je suis remontée à sa période de conception. Je pris un peu d’abdomen au fil des semaines et des mois. Je me sentais « lourde », même si j’entrais toujours sans problème dans mes jeans taille 42/44. Certes, je ne fumais plus car cela me filait des nausées carabinées, mais sinon rien n’avait changé.
A l’époque … je « faisais la route », pouce en l’air et nez au vent, avec le futur papa. J’avais une vie bohème. Je n’ai découvert la grossesse que vers 4 mois et demi, pendant les vendanges … dans ma famille, une fille ne revenait pas avec le gros ventre, sans la bague au doigt. Pas question de me marier … je suis allée en foyer finir ma grossesse.
Nous étions en février … je commençais à trouver le temps long.
La visite des 8 mois avait été … il n’y a pas de mot. Je suis arrivée, on m’a dit d’aller dans le petit cabinet, de me déshabiller, d’ouvrir la porte du fond et de m’installer nue sur la table d’examen, pieds dans les étriers. Devant mon sexe, un rideau. Une main tire le rideau, et derrière … le toubib et une dizaine d’externes / étudiants, ou je ne sais quoi – que des hommes. Je suis totalement sous le choc, en sidération. Je subis un tv de la part de chaque personne, y compris du toubib. Les étudiants sont gênés, pas un ne me regarde dans les yeux. Et moi j’ai tout du poisson brutalement jeté hors de l’eau.
Une fois rhabillée, il y a eu une prise de tête avec le toubib : il m’avait donné rendez-vous pour le 15 février, pour la visite des 9 mois. A cette date, j’étais convaincue que bébé serait né. J’ai comme complètement gommé ce qui vient juste de se passer.

Le 8 février, un dimanche, je vais rendre visite à une amie qui vient d’accoucher, c’est à l’autre bout de Paris.
Je me couche épuisée. Je ne pense plus à rien … Vers minuit, je suis réveillée par une dispute qui éclate près de ma chambre. Le temps de comprendre, une douleur brutale me broie le dos. Le dos ? je m’assois, incrédule : il se passe quoi ? aurais-je déconné cette journée-là ? La douleur pulse et revient toutes les 5 min. Mon ventre durcit à la même cadence. Ce sont donc des contractions douloureuses … mais le dos ? pourquoi cette brûlure atroce dans le dos ? en soufflant et retenant mes gémissements, je vérifie que tout est prêt pour le départ. J’attends un peu, puis je vais prévenir la sage-femme de garde au foyer. Elle confirme le début de travail, mais ne semble pressée que d’une chose : que je décolle pour qu’elle retourne dormir. Devant son attitude, je refoule les questions que me brûlent les lèvres. L’ambulance arrive, je m’assois à l’avant, et la première chose que me dit l’ambulancier c’est : « Euh je suis nouveau. Vous savez comment on va à l’hopital x ? » Ca, c’est le pompon … me voilà avec un plan sur les genoux, le dos broyé toutes les 5 mn, à chercher la route pour un ambulancier débutant !
Après ce qui me semble un temps infini, nous arrivons enfin à l’hôpital. Je me présente à la maternité, et j’entre dans le circuit … la sage-femme de garde m’examine. Ca clashe dès le départ. Elle râle parce que je refuse qu’elle me touche durant la contraction, me dit « col long fermé, bébé haut et pas engagé. Z’êtes pas en travail ma petite, ce sont des contractions de fin de grossesse ! »
Je rétorque que des contractions de fin de grossesse, j’en ai depuis deux mois, et que ça, ça n’a rien à voir. Elle monte sur ses grands chevaux. Moi aussi. J’ai peur, j’ai mal, très mal, et je me fais engueuler pour rien, alors que j’applique à la lettre ce qu’on m’a dit de faire ? alors là y a comme un lézard, et pas qu’un petit ! Je SAIS que le travail a commencé, c’est MON corps, comment cette abrutie pourrait savoir mieux que moi ? Je suis en rogne, mais derrière il y a beaucoup de détresse, de souffrance, de peur. De noms d’oiseaux en engueulades, la sage-femme me colle en salle commune. Et disparaît, sans un mot. Evidemment, je suis censée m’allonger sur le lit, mais rien à faire, c’est insupportable. Je m’assois, tire le plateau roulant, met un oreiller dessus et m’appuie sur le tout. Je sombre dans le sommeil … et suis réveillée toutes les 5 mn par cette douleur, de pire en pire. Je pleure, je mords l’oreiller, je ne comprends rien, je me sens seule comme jamais, entrée dans un cauchemar sans fin. Une voix douce, amicale, me surprend :
« Ca va pas ? »

Je lève le nez. Apparemment tout le monde ne dort pas. Il ne fait pas entièrement noir dans cette salle, juste sombre. Pas très loin de mon lit, une femme est installée, calée par nombre d’oreillers.
Elle me sourit. Elle a une perfusion dans le bras Elle me demande :
« C’est votre premier ? »
J’acquiesce. Cette voix douce, apaisante, cette attention, cela me fait un bien fou ! mais cela me porte aussi au bord des larmes …
« J’ai mal au dos …
– oui cela arrive … j’ai trois enfants, là je suis enceinte du 4ème mais il semblait vouloir sortir bien trop tôt, je suis hospitalisée pour menace d’accouchement prématuré. »
De somnolences en contractions, cette voix va m’aider à traverser la nuit. Son calme, son assurance, son empathie vont faire bien plus que je ne me suis rendue compte sur le coup. La femme qui me parle connaît ce que je vis, elle l’a déjà vécu plusieurs fois et en est sortie vivante. Donc moi aussi … il n’y a pas de raison. Ce sera un des rares rayons de soleil de ces moments douloureux.
L’hôpital n’est pas silencieux. Des cris, des pleurs, des gémissements traversent de façon plus ou moins durable la salle. La sage-femme vient m’examiner toutes les heures : elle commence par râler en me découvrant sur le plateau, puis me relève, prend l’oreiller, pousse le plateau roulant et me recouche en disant « Vous serez mieux comme ça » … au début j’ai protesté, au bout d’un moment je laisse faire. Puis le toucher vaginal – elle n’accepte pas que je refuse qu’elle me touche durant une contraction, mais je m’en fous, je serre les jambes si j’ai une contraction et elle est bien obligée d’attendre. Puis écoute du cœur, et une piqûre « pour calmer la douleur ». Je suis tellement mal que je ne m’étonne pas que sa piqûre de « calmant » non seulement ne calme rien mais semble empirer les choses. Depuis le début, je demande la péridurale – pas si courante dans les années 1980, ce à quoi la sage-femme me répond « Pas d’anesthésiste disponible » systématiquement.
A un moment, la sage-femme, exaspérée sans doute de me trouver toujours dans cette position assise, prend le plateau roulant sur lequel je m’appuie et va le mettre à l’autre bout de la salle. Dès qu’elle tourne les talons et sort de la salle, je me lève péniblement et en me cramponnant de pied de lit en pied de lit, craignant de tomber sans pouvoir me relever, je vais le rechercher.
A 7h et quelques, grand brouhaha : le petit déjeuner. Je regarde les autres manger, le dos broyé.

Vers xxh et des brouettes (je perds le fil des heures après le petit déjeuner), changement de rythme : la sage-femme me donne un suppo, me dit d’aller aux toilettes, de le mettre, d’attendre la vidange et d’aller dans la salle de travail xxx (xième porte à gauche). Elle m’y rejoindra. Devant ma tête éberluée – aussi bien pour le suppo que pour me rendre à pied en salle de travail, elle me rétorque :
« Vous pouvez marcher, vous avez traversé la salle pour reprendre votre plateau. Et ça vous fera le plus grand bien » …
Toujours aussi douée pour savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi …

Je mets un temps fou pour aller aux wc. La pose du suppo, et la vidange qui s’ensuit se passent dans la douleur. Je me sens de plus en plus mal. Mouches devant les yeux, vertiges, jambes flageolantes … je suis à jeun depuis la veille, je n’ai pas faim mais je me sens très faible. Et je crève de soif ! la soif restera un souvenir cuisant de souffrance particulière, en plus du reste … je suis tellement occupée à ne pas tomber que je ne percute même pas que je pourrais boire au robinet pour se laver les mains. Appuyée au mur, je rejoins la salle de travail à l’allure d’un escargot bourré. Je monte difficilement sur la table, je me mets à califourchon, jambes pendantes et appuyée en avant sur mes mains. C’est un peu moins pire. Mais ça ne dure pas : la sage-femme déboule. Me couche sur le dos, monitoring, perfusion, brassard de tension. Et « Non, pas d’anesthésiste disponible » …

Je suis seule désormais. Il n’y a plus la voix chaleureuse et soutenante de la maman en MAP. Il y a des cris dans les salles d’à côté, et cela me hérisse de peur. Et surtout je n’en peux plus. J’ai atteint le bout du bout là, je suis rendue au-delà de ce que j’imaginais pouvoir supporter. Je jure comme un charretier à chaque contraction, m’épuisant pour rien. La douleur me broie dans un étau insoutenable, de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, de plus en plus souvent. Je pense à maman, et je me dis que non, impossible qu’elle aie accepté de vivre cela 5 fois. Je pense au « Prisonnier », ce feuilleton où un homme est parachuté sans raison dans un endroit absurde. Je me demande si la personne qui a écrit ce feuilleton n’aurait pas accouché, parce que je me sens exactement dans cette situation là. Et puis au fil des minutes, je pense de moins en moins, et je sombre dans le cauchemar.
A un moment, je craque. Je m’assois, évidemment ça sonne partout, et j’arrache tout : monitoring, brassard de tension, perf. J’envoie tout voler, avec un plaisir incommensurable. La sage-femme arrive au galop, et s’arrête pile à l’entrée de la salle, clouée par le spectacle. J’ai repris ma position, assise appuyée sur les mains. Quand elle fait mine de s’avancer, je hurle
« JE VEUX UNE PERIDURALE. VOUS NE ME TOUCHEREZ PAS TANT QUE JE N’AURAIS PAS DE PERIDURALE. ET N’APPROCHEZ PAS ! JE N’HESITERAIS PAS A ME DEFENDRE. »

Je suis tout en même temps épuisée, et portée par une rage violente, habitée par une seule obsession : avoir une péridurale. J’ai envie qu’elle s’approche, qu’elle tente de me recoucher de force, je voudrais taper, taper, taper … ça gronde au fond de moi, sur fond de douleur crucifiante. Mes yeux sont plantés dans les siens, et cela doit lui faire tilt … elle disparaît. Peu après, j’entends un pas dans le couloir : ce n’est pas celui de la sage-femme. On frappe à la porte : ce ne sont pas les manières de la sage femme. Je dis d’entrer, et une jeune femme toute pimpante en blouse rose apparaît, un grand sourire aux lèvres.
« Je viens vous poser la péridurale » …

Ah ben ça alors … je suis sidérée. Si j’avais su qu’il suffisait de piquer une grosse colère pour l’avoir, je me serais épargné bien des heures de souffrance ! Une anesthésiste s’est miraculeusement libérée dans les minutes qui ont suivi mon coup d’éclat. Elle s’approche de moi, et me dit « Il faudrait remettre le monitoring, il faut que je surveille les réactions de votre bébé aux produits » … Tout ce qu’elle veut ! Elle me ré-arnache, et je me laisse faire avec bonne grâce. Elle me parle tout en agissant, et veut très, très vite savoir comment cela se fait que je connaisse la péridurale ? c’est rare une maman qui en ait entendu parler … je souffle :
« J’ai très, très mal, depuis très longtemps. Alors s’il vous plait, faites ce que vous avez à faire. Quand je n’aurais plus mal, je vous raconterais tout ce que vous voulez savoir.
– Je comprends … suis je bête ! Je vous enquiquine avec mes questions, et vous vous souffrez. Cela ne sera plus long maintenant. »
Elle est rapide et efficace. Je me sens BIEN. En confiance. Cela me fait tellement de bien que j’en pleurerais ! Elle m’explique ce qu’elle fait en le faisant :
« Désinfection de la zone à piquer. Piqûre de pré-anesthésie, attention ça va piquer … Non ? parfait alors. Maintenant on attend quelques secondes … voilà, vous sentez quand je pique ? non ? faites le dos bien rond … ah contraction, soufflez fort, on attend. Voilà je peux y aller ? ne bougez surtout plus quoiqu’il arrive … parfait. Vous avez eu mal ? Non ? parfait. J’enfile le tuyau, retire l’aiguille, voilà, je vous scotche le tuyau sur l’épaule. Ca va ? Bon, je surélève la table, vous allez vous installer. Le tuyau ne vous gêne pas ? » …
Tout en l’écoutant, je regarde le monitoring. Et je vois une contraction monter, monter … et JE N’AI PAS MAL. RIEN. Pas un pincement même. Je lui prends le bras, lui montre l’écran :
« J’ai une contraction et vous savez quoi ? JE NE SENS RIEN ! MERCIIIIIII ! »

Elle se fige. Regarde le monitoring. Regarde mon visage réjoui. De toute évidence, quelque chose ne va pas. Et puis elle me sort, d’un ton qui a changé, qui n’est plus amical mais médical, cette phrase qui me sidère :
« Ce n’est pas possible. Le produit met 15/20 mn à agir. Et je viens juste de vous l’injecter. Vous DEVEZ avoir mal ! »
Gloups et re-gloups. Voilà que je n’ai plus mal (mais alors plus mal du tout) alors que je devrais avoir encore mal. Ca me perturbe, sa réaction : encore une qui croit plus ses théories que la parole du patient. Mais tant pis ! je ne souffre plus, et c’est grâce à elle. Je lui dis :
« Vous voulez savoir comment je connais la péridurale ?
– Oui bien sûr ! »
Mais je sens que le cœur n’y est plus, quelque chose a cassé. Je la sens perturbée, perplexe par ce qu’elle vient de voir en direct : une péridurale agir immédiatement. Cela va à l’encontre de tout ce qu’elle sait sur la question. De tout ce que je sais aussi, car je sais que le produit met du temps à agir. Mais je m’en fous : j’apprécie.
Je lui relate succinctement mes heures passée à la FNAC, et toute l’information que j’ai pu y glaner. Dont la péridurale. Un bouquin explique ce que c’est, comment c’est fait. Dit aussi que le produit ne traverse pas le placenta. Que la technique est encore peu répandue en France. Mais que si on peut en bénéficier, qu’il faut en profiter. Au bout d’un moment, j’entends le pas de la sage-femme dans le couloir. L’anesthésiste prend congé, en me disant que le produit agit deux heures environ, mais qu’on peut en remettre si nécessaire. Je la remercie encore une fois.

La sage-femme a le visage fermé. On ne peut pas dire que ce soit le grand amour entre nous … elle me dit qu’il faut qu’elle regarde où en est la dilatation. OK pas de problème. Je demande si je peux avoir de l’eau, elle dit non, après l’accouchement. Que je risque gros si je bois et que … et que … et que … Elle repart, sans un mot, non sans avoir ajouté quelque chose dans la perfusion. La soif me torture. Mais je n’ai plus mal. Je m’endors …
C’est la douleur qui me réveille vraiment. Il me semble que la sage-femme soit passée à un moment ou à un autre, mais j’étais semi-consciente. Ca recommence à pulser dans le dos, méchamment. Je sonne. Elle arrive, je redemande une dose de péri … elle m’examine – pas durant la contraction – et me dit : « Non vous êtes quasi à complète, il va falloir pousser ; nous avons appelé le papa, comme vous nous aviez demandé, il ne devrait pas tarder. Je vais vous installer ».

Et me voilà pieds dans les étriers, jambes écartées, sexe ouvert … et la porte est grande ouverte. Je ne suis pas spécialement pudique, mais ça coince. Je donnerais n’importe quoi pour retourner dans les bras de morphée, mais rien à faire. La douleur est de nouveau insupportable, et de plus en plus insupportable. La pièce se remplit brutalement … mon compagnon, intimidé et qui ne sait pas où se mettre, interne, sages-femmes – c’est le changement d’équipe, les anciennes finissent et les nouvelles sont déjà là, plus une étudiante pile poil entre mes jambes derrière la sage-femme. Comme je jure en tapant la table, une sage-femme me sort « Faisiez pas cette tête là quand il est entré, hein ? bah il va sortir maintenant » … Et moi épinglée comme un insecte sur cette table, clouée de douleur, perdue, en plein cauchemar … mon compagnon essaie de me réconforter, me brumatise le visage plein pot – j’aime pas et je lui dit, je veux pas de flotte sur la figure, je veux BOIRE ! Une sage-femme me dit :
« On va essayer de vous faire pousser » …
Et c’est parti … « inspirez bloquez poussez … poussez … POUSSEZ ! » … une fois, deux fois … je pousse comme on me dit, je ne sens rien sinon la douleur, et je pousse … mais deux fois par contraction, pas trois comme on me l’ordonne. A la fin de la deuxième je suis HS, absolument incapable de remettre ça une 3ème fois à suivre. Mon compagnon m’encourage, l’interne m’engueule, une contraction, deux contractions … je reprends mon souffle et je siffle sèchement « Ta gueule, connard, c’est moi qui accouche » … c’est parti du cœur comme on dit, sortie de l’interne qui va se placer près des sages femmes. En rétorsion, je me retrouve avec deux sages-femmes qui font des pompes sur mon ventre, en pesant et appuyant de toutes leurs forces vers le bas. Je comprendrais après que c’est la fin du service des unes, qui veulent me finir avant de partir, et que les autres leur donne un coup de main, pour régler ça au plus vite. J’entends des bruits métalliques, et je jette un œil. La sage-femme entre mes jambes cache sa main … je bouge, je repousse les sages-femmes sur mon ventre avec brutalité.
« Vous faites quoi, là ? Dites-moi ce que vous voulez faire ! Une épisiotomie ? »
La sage-femme acquiesce. Des bribes de mes lectures reviennent « faciliter la sortie du bébé » … la fin du cauchemar est donc proche ? Et c’est reparti pour un tour, douleur, pousser, pousser et claaaaaaaaaaccccccc … ce bruit immonde des ciseaux coupant ma chair me fait sursauter (je ne peux supporter encore aujourd’hui d’entendre quelqu’un découper un lapin ou une volaille crue …). Et je pousseeeeeee ….
Je vois la jeune élève entre mes jambes changer de couleur. Elle a le teint très mat, et elle blanchit à vue d’œil. Bizarrement je suis détachée de ce que je vis, ailleurs, fascinée par son changement de teint qui devient rapidement d’un joli vert olive … j’avais jamais vu ça ! Elle a un haut-le-cœur, recule encore en titubant contre le mur, porte sa main devant la bouche, et sort rapidement, pas du tout assurée sur ses jambes … je reviens sur terre : quelle horreur sort d’entre mes jambes ? Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur cette question existentielle. Des douleurs supplémentaires viennent me labourer : l’impression d’être brutalement écartelée, écartelée au delà de l’imaginable, et une brûlure intense, inimaginable. La sage-femme me dit « c’est presque fini » …
Je crois comprendre que le bébé est presque entièrement sorti, mais alors ce sont ses pieds qui raccrochent ? je suis limite du délire … et soudain j’entends un bébé hurler, tout près … je sursaute, et quelqu’un me dit « C’est votre bébé qui crie, il y a juste sa tête de sortie et il crie ! ». Je pousse encore, dégagement des épaules, et le reste suit … on me pose mon bébé sur mon ventre, c’est une fille. Elle se tait dès qu’elle est sur moi, et nous nous regardons. C’est une étrangère. Je la regarde, elle a les yeux bleus clair, semble être blonde … elle a la bouche de son père. Mais rien ne passe … je suis fatiguée, épuisée, soulagée que le cauchemar soit enfin fini – il ne l’est pas, mais ça je ne le sais pas encore. Ce bébé me fait le même effet que les autres bébés … on l’emmène, mon compagnon s’en va, et la salle se vide d’un coup. Je me retrouve seule … j’entends un bébé hurler à la mort, est-ce ma fille ? Un homme en blouse blanche entre, il s’assoit entre mes jambes, sans dire un mot, et … pique mon sexe. Je crie de douleur et de surprise. Il est cinglé ou quoi ? Il me dit :
« Vous avez eu une épisiotomie, il faut suturer.
– Pas à vif ?!
– Vous êtes sous péridurale, ça ne fait pas mal !
– La péridurale n’agit plus, ça fait très mal !
– Ne faites pas l’enfant, arrêtez de bouger, vous perdez du sang, il faut suturer vite.
– Si vous me retouchez une seule fois sans anesthésie, et je me fous de savoir comment vous ferez, je vous refais la mâchoire ! » Je suis fumasse – et terrorisée ! comment imaginer subir une suture à vif après tout ce que je viens de traverser ? je n’en peux plus, ça ne va donc jamais finir ? L’interne parlemente encore, je répète d’un ton de plus en plus violent : « Si vous me touchez, je tape ! » tout en bougeant – pas très fort mais assez pour l’empêcher de piquer. Il y a une tentative avec le spray aussi anesthésique que de l’eau, et il sent le souffle de mon pied près de son visage … Finalement, il se lève, en soupirant très fort … va chercher ce qui est nécessaire, revient, se rassoit et me dit :
« Je vais piquer – c’est l’anesthésie, alors on reste calme ! quelques injections autour de la zone à suturer, ce n’est pas très agréable, mais c’est vous qui le voulez ! »
Je ne bouge pas un cil. La sensation n’a rien à voir avec la piqûre de suture précédente, bien moins douloureuse, et puis c’est pour la bonne cause. Il anesthésie, me prévient qu’il va piquer plusieurs fois doucement pour vérifier si l’anesthésie est efficace avant de commencer à suturer … il semble tenir à ses dents on dirait ! Il va être parfait jusqu’au bout ! en cours de suture, il ré-injecte de lui même des doses d’anesthésique, en me prévenant systématiquement de ce qu’il fait … Heureusement que j’ai protesté : la suture dure plus d’une heure … j’imagine sans anesthésie locale, si je m’étais laissée faire : une vraie torture.

On me ramène ma fille en couveuse fermée. Elle est éveillée, on se regarde à travers la vitre. J’attend un miracle qui ne viendra pas …
Je suis installée au bout de je ne sais pas combien de temps dans une chambre double. Il y a une grande bouteille d’eau, la personne qui m’accompagne me dit de boire doucement … tu parles, elle a à peine tourné les talons que je bois la bouteille en entier en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je planque la bouteille vide, et je sonne pour qu’on m’en rapporte une autre, qui sera vidée à peine moins vite que la précédente.

Durant les jours qui vont suivre, le cauchemar prend une autre allure : je suis épuisée, et j’ai l’impression de perdre beaucoup de sang. Beaucoup trop de sang. Je trempe les serviettes XXL nuit en deux heures parfois. Et ça dure … je le dis. Plusieurs fois. Je me plains aussi de ma fatigue. On me remonte les bretelles. Faut que j’arrête de m’écouter. Faut que je me reprenne. Faut que j’aille prendre une bonne douche. Que j’arrête de faire l’enfant. Et j’en oublie. Une seule personne va m’écouter – qu’elle soit bénie ! – une infirmière. Un vrai rayon de soleil. Elle va venir tous les jours, passer quelques minutes ou plus avec moi ; discuter, de tout, de rien, de sa vie, de la mienne. Elle prend au sérieux ce que je dis, mais personne ne l’écoute.
Et puis … nous sommes à J + 3 … je me lève pour prendre mon bébé, lui donner son biberon. Et je tombe sur le berceau. Net et sans bavure, comme fauchée. Je suis dans un état bizarre : j’entends tout, mais ne peux ni bouger, ni parler, ni même ouvrir les yeux. J’entends les appels de ma voisine, sa sonnette qu’elle presse à répétition, les bruits de pas précipités, les phrases échangées. Tout. Et puis quelqu’un fait un geste hautement technique, nécessitant beaucoup de matériels et de connaissance – je suppose, sinon pourquoi n’a-t-il pas été fait de suite ? – il baisse ma paupière inférieure et dit « elle est complètement anémiée » … une autre voix ajoute « et elle perd pas mal … » …
Je me retrouve sur mon lit, avec une perf et un traitement.
Personne n’est allé voir du côté du périnée / vagin ce qui se passait.

Des années après, une gynécologue me montrera par un endoscope que mon col a été déchiré lors de l’accouchement – et pas qu’un peu.
Il y a quelques mois, j’ai appris qu’une déchirure du col était toujours à rechercher en cas de pertes de sang anormalement fortes et prolongées, et qu’une suture sous anesthésie générale était nécessaire quasi toujours.

La boucle est bouclée, j’ai enfin compris ce qui s’était passé ! Plus de 20 ans après. … leur expression abdo totalement inutile (qui a de plus lésé mon périnée en profondeur, qui ne s’en est jamais remis), a fait passer bébé en force dans le col, qui a déchiré. Saignements anormalement abondants, mais qui n’ont inquiétés personne. Ca a cicatrisé comme ça a pu, et heureusement ça n’a pas empêché mon col de faire son boulot correctement pour mes deux autres grossesses.

Blandine

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Lien vers le second récit de Blandine : #349 Deuxième accouchement – En province, années 90

#324 – Le prix à payer pour …

8 Jan
Voici le témoignage de mon accouchement, à Paris, qui m’a fait vivre l’enfer. Les conséquences de mon accouchement ont été longues et j’ignore combien de temps elles dureront. J’y pense encore douloureusement.
Merci de votre lecture.

Le 10 septembre 2013, lors de ma visite du 9ème mois, dans cette maternité parisienne qui se veut physiologique et naturelle, alors que, pour la première fois, on ne me fait pas le toucher vaginal systématique, dont j’apprends qu’il n’est en fait pas obligatoire, la sage-femme m’annonce que le bébé est encore haut, et me conseille de faire une séance d’acupuncture pour faire descendre le bébé et déclencher les contractions. L’acupuncture me va bien, j’en ai assez de dévoiler mon intimité à la ville entière, depuis plus de huit mois.

À peine sortie de la maternité, je prends rendez-vous pour le lendemain matin. J’arriverai chez l’acupuncteur après une nuit très courte suite à une longue insomnie.

Je passe toute la journée du 11 à sentir que quelque chose a bougé.

Le 11 à presque minuit, en me redressant pour aller me coucher parce que je suis extrêmement fatiguée de cette courte nuit et cette longue journée, je sens un liquide chaud couler entre mes jambes. Devant la tête que je fais, mon compagnon me demande, comme à chaque fois que je fais une drôle de tête depuis un mois : « Tu vas accoucher ? ». Cette fois-ci, je réponds que c’est bien possible. Je file aux toilettes et cela se confirme, j’ai perdu les eaux. Le liquide amniotique est clair.

Alors que je me dis que j’ai quatre heures devant moi avant de devoir partir, et que je vais en profiter pour dormir un peu, mon compagnon appelle la maternité, qui nous dit de venir immédiatement. Nous arrivons une heure et demie plus tard, après que j’aie assouvi ma petite lubie de soudainement me maquiller et vérifier mes valises.

À la maternité, on me place sur une table pour un monitoring après avoir vérifié ma dilatation : 1 doigt. Malheureusement, le bébé bouge beaucoup, il est très dur d’avoir un monitoring constant pendant 20 minutes. Il nous faudra deux heures et demie avant d’y parvenir. Je suis déjà épuisée.

On nous met dans une chambre dans les étages. Je ne sens pas les contractions et je m’endors aisément. À 7 heures du matin, de grosses contractions me réveillent. Je parviens malgré tout à me rendormir sur le petit bout de lit qu’il me reste – nous sommes deux sur un lit 1 place. À 11 heures, je me réveille pour de bon, avec toute la douleur des contractions. Je prends de l’huile de ricin pour accélérer l’accouchement, mais ça ne changera rien.

De 12h à 16h, mon compagnon et moi faisons des aller-retours dans les escaliers et le jardin de la maternité. Quand les contractions deviennent trop fortes, je vais prendre des douches chaudes qui me font oublier la douleur.

Vers 16h, les contractions sont vraiment rapprochées et douloureuses. J’appelle l’infirmière, qui confirmera le besoin de me faire redescendre en salle de naissance.

À nouveau, on me place pour un monitoring. Je dois rester allongée alors que seul le mouvement fait passer la douleur. Comme le bébé bouge toujours beaucoup, il faut encore longtemps avant d’en avoir un fiable. Je suis toujours à 1 doigt de dilatation.

J’explique à l’équipe que j’aimerais accoucher dans l’eau, que je n’ai pas le streptocoque B, et que l’eau chaude m’aide à gérer les contractions. Malheureusement, la salle de naissance avec la baignoire est occupée à ce moment-là, et l’équipe a un peu la flemme de me faire couler un bain dans une autre salle et de me transférer plus tard.

Après de longues minutes à insister, on me laisse finalement remonter dans ma chambre pour prendre une douche chaude.

La douche dure longtemps. Je redescends en salle de naissance à 19h, on me remet le monitoring. J’explique que je veux marcher. Qu’être statique est insupportable. Je demande le monitoring sans fil dont on m’a parlé pendant les séances de préparation à l’accouchement. On m’explique que les capteurs ont été balancés par erreur un mois plus tôt. Je ne tiens plus allongée. On me donne un ballon et très franchement ça ne change rien, je veux juste marcher.

On nous laisse marcher dans les couloirs entre les salles de naissance, et mon compagnon et moi déambulons pendant longtemps, en balançant nos hanches. Les sages-femmes nous surnomment « les danseurs ».

Malgré le mouvement, les contractions deviennent plus fortes et moins faciles à gérer. On veut me refaire un monitoring. Je fuis ces moments extrêmement douloureux qui disent toujours la même chose : tout va bien. Je ne sais par quel miracle, une sage-femme passera par ma chambre. Je lui explique à elle aussi que j’aimerais accoucher dans l’eau et qu’en attendant, j’ai mal, alors que l’eau chaude me fait du bien. Elle m’explique que les deux baignoires, qui ne sont pas des baignoires d’accouchement mais des baignoires de travail, sont libres depuis longtemps, et s’étonne que personne ne m’ait proposé de prendre un bain. Elle me fait couler un bain chaud et mon compagnon et moi nous retrouvons dans une petite pièce calme, à la lumière tamisée, où nous mettons notre musique et nos huiles essentielles à l’abri du corps médical. Ce moment est magique. Les contractions deviennent plus fortes mais mon ami me passe de l’eau sur le ventre quand elles viennent et je gère la douleur. Quand elles deviennent trop fortes, nous retournons marcher en balançant nos hanches, puis je reviens dans l’eau, puis nous remarchons, en alternant. Mais à un moment, je sens les contractions devenir vraiment plus douloureuses et plus intenses, et je vomis de douleur. À ce moment-là, je sens que je suis en train de m’épuiser, et que je vais peut-être devoir renoncer à mon rêve d’accoucher dans l’eau. J’annonce à mon ami que je vais demander un check-up, que si le travail a bien avancé, j’attendrai sans péridurale, et que sinon, je vais la demander.

Il est bientôt minuit et je suis à un doigt et demi. Je perds pied. Les sages-femmes me disent que c’est normal, mais je suis épuisée et je ne veux pas ne pas avoir la force de pousser mon bébé hors de moi. Ce que je crains plus que tout, c’est l’épisiotomie. Je la crains tellement que je l’ai fait noter dans mon dossier médical, et que j’ai annoncé à tout le monde que je préférais la déchirure. Alors, pour ne pas perdre cette force, je demande la péridurale. Tant pis pour l’accouchement dans l’eau, au moins je pourrai choisir ma position d’accouchement pour minimiser les risques de déchirure et d’épisiotomie, c’est dans la charte de cette maternité que l’on peut choisir sa position d’accouchement. L’anesthésiste vient me poser la péridurale. Il me pique la colonne vertébrale une douzaine de fois avant de mettre l’aiguille correctement, m’engueule parce que je me plains que cette aiguille me fait mal, et s’en va tout de suite après.

Quand la péridurale commence à faire effet, c’est le soulagement total. Je m’endors aussitôt. Malheureusement, la péridurale a ralenti le travail, on me propose de faire une séance d’acupuncture pour le relancer. La sage-femme acupunctrice viendra une heure et demie plus tard, et ça ne fonctionnera pas. On me rajoute de l’ocytocine dans la perfusion. Puis la douleur me réveille un peu plus tard, on me réinjecte une dose. Elle ne fait pas effet. Une deuxième dose ne fait pas effet non plus. Une troisième non plus. Épuisée, je me rendors entre chaque contraction, et je me réveille submergée par la douleur à chaque fois. Les sages-femmes vont voir l’anesthésiste, qui leur conseille d’augmenter les doses. Ça ne fonctionne toujours pas. De les rapprocher. Ça ne marche pas non plus.

Je finis par comprendre que la douleur est bel et bien réinstallée et que la péridurale ne fera plus effet. Je veux marcher, c’est la seule chose qui me fait du bien. Mais on me l’interdit, maintenant il faut un monitoring constant, on me propose le ballon qui ne fait toujours rien. J’arrive à m’échapper de temps en temps quand je vais faire pipi, et encore, je vois bien que ça fait chier l’équipe qui me propose à plusieurs reprises de me sonder alors que je suis parfaitement en état de marcher.

L’anesthésiste de garde change. Le nouvel anesthésiste comprend bien ma douleur, tente encore quelques injections de péridurale un peu plus fortes.

J’ai un répit d’une demi-heure. Je compte en profiter pour me reposer, mais impossible : l’équipe soignante a changé, et si les sages-femmes de nuit acceptaient que mon compagnon vienne les voir directement parce que la sonnette de mon lit ne marchait pas, ça n’est pas du goût de l’équipe de jour. Cette demi-heure de répit sans douleur, c’est précisément celle qu’ils choisiront pour envoyer un technicien pour réparer la sonnette de mon lit. On ouvre grand les rideaux, la chambre est remplie de lumière et de gens, impossible de me reposer.

Le bébé pousse sur mon rectum, je demande si c’est normal. On me dit que oui.

Il est 13h30. On m’explique que cela fait deux heures que je suis à dilatation complète. Je m’étonne de ne pas avoir été prévenue avant. Les sages-femmes me disent qu’il va falloir faire une manœuvre interne parce que le bébé « n’est pas dans le bon sens ». On ne me dira pas qu’il est en OS. Je dois être trop cruche pour comprendre, même si je connais l’intégralité des termes médicaux depuis mon arrivée – je suis bien renseignée.

L’anesthésiste revient. Il m’explique que ma péridurale a été posée n’importe comment, qu’elle est beaucoup trop haute et que c’est pour cela qu’elle ne peut pas faire effet. Il me dit qu’il veut la reposer, et faire en premier lieu une rachianesthésie puis laisser un cathéter pour la péridurale. Il me dit que cela peut couper le bloc moteur, mais ayant déjà eu une rachianesthésie pour une opération du genou, je sais que je peux gérer. J’accepte.

Je veux aller faire pipi. Je me lève, et je marche, certes avec l’aide de mon compagnon, l’infirmière derrière pousse la perfusion, mais je marche. À mi-chemin des toilettes, la sage-femme nous arrête : elle refuse que j’aille aux toilettes avec la rachianesthésie et préfère que je fasse pipi dans un pot. J’explique que je n’y arriverai pas, je suis pudique, je l’ai toujours été, j’ai besoin d’être dans une petite pièce fermée à clé pour pouvoir me laisser aller. Elle refuse, et propose qu’on vide la chambre. Je me retrouve seule sur mon lit d’accouchement, avec un pot sous les fesses, le sentiment que tout le monde peut entrer à n’importe quel moment, et bien sûr, je n’y arrive pas. « C’est pas grave, on va vous sonder. » Une humiliation nécessaire ?

On me donne le ballon pour que je me mette à quatre pattes pour voir si le bébé descend. Ça ne marche pas, je ne suis pas du tout à l’aise avec ce ballon qu’on essaie de me refourguer depuis le début. L’interne du service arrive pour la manœuvre interne, il a des mains gigantesques alors que la rachi commence à passer et que je n’ai pas encore eu de dose de péridurale. On m’en injecte une, mais j’ai peur. L’interne est un homme et ça me met mal à l’aise. Il me fait la blague la plus nulle de tous les temps : « Ah oui, j’ai vu votre dossier, vous êtes la patiente qui a fait préciser qu’elle n’aimait pas l’épisiotomie. Bon, ben du coup, je vous la fais tout de suite ? ».

Je n’ai pas beaucoup le sens de l’humour et cette fois-ci c’est trop. Je regarde les sages-femmes et je leur demande s’il est possible que la manœuvre interne soit exécutée par une femme.

La femme en question était déjà dans la salle, derrière moi, et prend très mal le fait que je refuse l’interne : « Ce n’est pas un homme ! C’est le DOCTEUR *** ! », comme si les médecins n’avaient pas de sexe.

Tout le service entre dans ma salle de naissance au moment de la manœuvre. Je suis à poil, avec un bébé dans le ventre, des contractions douloureuses, je vais prendre un avant-bras entier dans la chatte et en plus je suis sur la place publique ?!? J’explose, je hurle « On a besoin d’être 12 dans cette pièce ou quoi ? ». Les personnes inutiles repartent aussitôt, les autres se font discrètes et se collent au mur.

La manœuvre marche un peu mais pas totalement. La médecin commence à me parler sur un ton doucereux de césarienne. Je regarde le monitoring, et ma tension : tout le monde va bien. Je lui dis que je vais bien, que le bébé va bien, et qu’on peut attendre un peu de voir comment la manœuvre va continuer. Je lui dis que je voudrais éviter la césarienne, que la primo-infection du bébé doit se faire si possible par les bactéries « amies » du vagin de la mère et non les bactéries du milieu hospitalier. Elle me montre clairement qu’elle n’apprécie pas les arguments médicaux (« Je suis médecin, c’est moi qui sais, et vous, vous êtes là pour accoucher, pas pour réfléchir, d’accord ? Alors vous restez dans l’émotionnel là, l’hémisphère droit, et vous arrêtez avec le rationnel ! ») et me rétorque que si j’allaite, alors on s’en fout.

Elle insiste pour la césarienne « Ce n’est pas un échec, c’est juste une autre voie » et mon ami lui fait remarquer que « L’autre voie madame, on l’ouvre au scalpel ». Elle est agacée de notre insistance et déclare revenir une demi-heure plus tard. On m’installe sur le côté avec un pied dans l’étrier.

Là, je sais que j’ai une demi-heure pour que le bébé soit dans le bassin, car s’il est dans le bassin, elle ne pourra plus opérer.

Je suis devenue mon bassin, vraiment. J’ai fait des mantras, j’ai chanté, j’ai médité, j’ai visualisé.

28 minutes plus tard, la sage-femme entre dans la pièce, vérifie et m’annonce : « Le bébé est dans le bassin, et vous êtes vraiment grande-ouverte, il a toute la place de passer ».

2 minutes après, la médecin entre, et demande où j’en suis. La sage-femme lui dit que le bébé descend. Mauvaise nouvelle pour elle.

Soudainement, le besoin de pousser. Je me redresse.

La médecin m’appuie sur l’épaule. « – Je veux me redresser ».

« – Vous n’avez pas la force ».

Je lui dis que j’ai la force, que je veux me redresser, me mettre à quatre pattes ou accroupie. Elle me répond que je n’ai pas la force, qu’elle est médecin, qu’elle et l’équipe soignante savent mieux que moi, ils ont « une conscience plus générale » de mon état. J’insiste, elle me dit que ça suffit, qu’elle m’avait déjà dit d’arrêter de réfléchir. Elle explique que je me suis déjà mise à quatre pattes tout à l’heure, et que ça n’avait rien changé, comme si la situation avait quelque chose à voir. Comme elle voit que je ne lâche pas l’affaire, elle se tourne vers la sage-femme qui avait été si gentille avec moi depuis le début et me dit : « puisque vous ne voulez pas m’écouter moi, on va faire comme la sage-femme le dit : qu’en dites-vous, N. ? », comme si une sage-femme allait s’opposer à la cheffe de service…

J’arrête de lutter, je suis en position gynécologique, je me sens humiliée, vulnérable. Je pousse. Je pousse encore. Apparemment je pousse bien. Mais pour une raison que j’ignore, on décide de me faire faire un test pour savoir si je pousse mieux en soufflant ou en bloquant ma respiration. À partir de là, on m’ordonnera de respirer, bloquer, pousser, respirer, bloquer, pousser, alors que pousser est un besoin vital et que je sens bien mon corps capable d’y parvenir tout seul.

Le bébé s’arrête dans le bassin. Je veux me redresser, alors elle demande à l’infirmière de mettre ses coudes dans mon ventre « pour empêcher le bébé de remonter entre les contractions ». Super pour la détente progressive de mon périnée ! Elle veut prendre les forceps. Je refuse, je ne veux pas d’épisiotomie. Elle me dit que ça n’est pas obligatoire, encore moins avec la ventouse. J’accepte la ventouse parce qu’on m’avait dit que ça ne servait qu’à redresser la tête du bébé, et qu’il faisait le reste du travail tout seul.

Mais en fait, elle tire dessus. Je sens le bébé descendre incroyablement vite. Elle essaie de remettre un coup de ventouse, mais la ventouse lâche. Le bébé continue à descendre, je touche sa tête. Il est juste au bord.

Il ne sort pas. On me dit qu’il va falloir faire une épisiotomie. Je ne veux pas. On me dit qu’il le faut. Je refuse. La médecin insiste. Je pleure que je ne veux pas. Elle hurle que ça suffit. Je continue à dire que je ne veux pas, que je veux encore pousser. Je jette un œil aux constantes vitales du bébé, il va bien. Voyant que je refuse, ils tentent de pousser mon compagnon à me faire accepter. Ils lui font peur, lui font croire que le bébé va mal. Et lui se penche vers moi : « Cécile, il faut qu’il naisse ce bébé ».

La plus grande solitude du monde. Je pleure que je ne veux pas. Je veux me redresser. La sage-femme coupe.

J’attrape le bébé et le pose sur mon ventre. Je n’ai même pas regardé si c’était une fille ou un garçon. On vient de me découper.

Agpar à 10 : ce bébé va très bien. Il n’y avait pas d’urgence. On m’a coupée. Découpée. Comme un vulgaire bout de viande, je n’avais pas de consentement à donner. Sauf que l’épisiotomie est hémorragique.

Tout à coup on décide que le bébé respire mal et qu’il faut l’emmener se faire aspirer. En fait, il faut sortir le bébé et le papa parce que mon épisiotomie est hémorragique, qu’on m’a donc fait une délivrance artificielle, que j’ai fait une rupture placentaire et que je suis donc en train de faire une hémorragie de la délivrance. Et hop, une petite révision utérine, c’est cadeau. Cependant, je souffre sans savoir ce qui se passe, tout ceci je l’apprends à la lecture de mon dossier médical, des semaines plus tard.

On me recoud avec une injection mais je sens les points. Pendant qu’on me recoud je demande combien il y a de points. La sage-femme reste vague, prétextant qu’ « on ne peut pas vraiment compter comme ça ». Elle ne me regardera plus jamais dans les yeux. La médecin, ce monstre, me dit que cette épisiotomie est « toute petite ». Le lendemain je verrai les 13 points externes et les infirmières seront impressionnées par la « grande taille » de cette coupure. Pourquoi m’avoir menti sinon par sadisme ?

Et finalement, la sage-femme, avant que mon bébé ne revienne : « je vais vous faire un toucher rectal », parce que je n’avais pas été assez humiliée jusque là. Mon bébé revient avec son papa, on me le pose sur le ventre. Il tète goulument. Je n’arrive pas à saisir la magie de ce moment, on m’a découpée. Je voulais accoucher dans la position de mon choix et ne pas subir d’épisiotomie, mais on ne m’a pas laissé le choix.

Pendant que le papa remonte chercher des habits de bébé, on teste ma glycémie, je suis à 10. On m’explique que je ne vais pas avoir besoin de transfusion. Je m’étonne que cela soit même une option envisagée, personne ne m’avait dit que j’avais fait une hémorragie. Je le saurai quelques semaines plus tard en lisant mon dossier.

En sortant de la salle d’accouchement pour remonter dans la chambre, nous croisons la médecin. Elle vient nous voir et nous dit qu’elle a eu raison d’être sèche, qu’il le fallait. Pourquoi ? Toujours pas d’explication. Je suis censée accorder une confiance aveugle au corps médical sans même le remettre en question. Puis elle me dit : « une épisiotomie, c’est le prix à payer pour être une fille jeune et en bonne santé ». Le prix à payer, merci madame.

Nous montons dans la chambre et nous sommes dévastés. Je pleure pendant des jours et des jours. Je ne trouve aucune joie dans cette naissance, aucun bonheur. Je revis sans cesse la scène, j’imagine comment elle aurait pu se passer autrement, je rêve de vengeance, je me cloître dans mon incompréhension, j’interroge tout le monde et personne ne comprend. Mon compagnon est dévasté aussi. Il ne sait pas si je parviendrai à m’en relever. L’incompréhension entre nous est totale. Je lui en veux de m’avoir dit que je devais accepter de me faire découper. Il faudra tomber le troisième jour sur une puéricultrice merveilleuse pour que l’on nous écoute vraiment. Et des mois pour que mon compagnon m’explique qu’il m’a dit ça pour savoir quoi faire, pas pour écouter les médecins.

Je ne supporte pas les anti-inflammatoires. Alors je souffre de mon épisiotomie. Je peine à me lever, à m’asseoir, à m’allonger, à marcher. La douleur physique ajoute à la douleur morale.

Le quatrième jour, une infirmière me fait la morale parce qu’elle ne comprend pas bien pourquoi je me plains. « Une déchirure, ça, c’est traumatisant. Pas une épisiotomie ». Elle me dit que dans cette maternité, on ne fait des épisiotomies que quand c’est nécessaire, et « on n’en fait presque pas, on en fait que 25% ». Je lui demande si une femme sur quatre c’est « presque pas ». Je suis blessée qu’elle ne comprenne pas mon traumatisme, qu’elle nie ma douleur.

La cicatrice est grande, j’ai peur d’aller à la selle et que ça tire sur les fils. Je serai constipée pendant 4 semaines, et m’en tirerai avec des hémorroïdes que l’accouchement m’avait malgré tout épargnées.

Je quitte la maternité avec l’impression de quitter l’enfer. Malgré ça, je pense à l’accouchement tout le temps. Je pleure plusieurs fois par jour, je revis la scène en permanence. Chaque moment de solitude fait monter les larmes. Je ne comprends pas comment j’arriverai à dépasser ça un jour.

La cicatrice me fait mal pendant des semaines.

Je demande mon dossier médical. On me l’enverra en retard parce que la médecin a demandé à rajouter des annotations.

Mon compagnon et moi reprenons les rapports à tout juste six semaines. C’est atrocement douloureux.

Le lendemain, j’ai rendez-vous à la maternité pour la visite de suite de couches. La médecin sur laquelle je tombe ne trouve pas mon dossier. Elle part le chercher, ne le trouve pas, et va donc voir la médecin qui a assisté à mon accouchement. Elle revient confuse, me parle directement de mon épisiotomie alors que je n’ai toujours rien dit, et me déclare « vous savez, on avait vraiment besoin de vous la faire ». Je demande pourquoi, elle me répond que sinon, je risquais une déchirure. Je réponds que j’aurais préféré la déchirure, « ah non, vous ne pouvez pas préférer ça ». Puis je lui dis qu’on ne m’a pas parlé de déchirure pendant l’accouchement de toute façon. Un éclair de panique passe sur son visage. « – Ah bon, on vous a parlé de quoi ? », « -De rien, on m’a juste dit que le bébé devait naître ». Elle me dit que c’est vrai, que l’expulsion a duré 38 minutes, qu’à partir de 20 minutes c’est dangereux pour le bébé. Je suis étonnée d’apprendre ça, je ne l’ai jamais lu nulle part. Je lui dis que sa collègue m’a empêchée d’accoucher dans la position de mon choix, elle me répond que c’est normal, qu’on ne peut accoucher que sur le dos. Quand je lui rétorque que ça n’est pas du tout ce que l’on m’a appris pendant les séances de préparation à l’accouchement, ni la charte de la maternité qui l’emploie, elle invente carrément un bon gros mensonge et me dit qu’on peut se mettre dans la position qu’on veut pendant le travail, mais pas pendant l’expulsion. Comme cette médecin est la médecin-coordinatrice de la maternité, je sais que je ne pourrai même pas saisir la CRUQ de l’établissement. J’ai beau pleurer toutes les larmes de mon corps dans son bureau, elle ne me parlera pas de la dépression post-partum. Elle veut juste que je sorte de son bureau, et couvrir sa collègue.

La semaine suivante, je commence la rééducation du périnée. J’ai choisi une sage-femme libérale à côté de chez moi. Je lui explique mon accouchement. C’est une sage-femme de la vieille école, elle ne comprend pas que je puisse me plaindre d’une épisiotomie. « Moi j’en ai eu une pour tous mes accouchements, et ça va très bien. » Quand elle me demande si j’ai mal aux rapports et que je réponds que oui, elle rétorque « c’est dans la tête ».

Après 6 séances à souffrir le martyre (« votre périnée répond bien, mais la sonde vous permettra de voir votre score ! » Sympa les chocs électriques sur la cicatrice), je me rends compte que je souffre à l’entrée du vagin mais que je ne sens rien derrière. La sage-femme m’explique que l’épisiotomie m’a coupé les nerfs, que c’est normal, que parfois ça ne repousse pas « mais ce n’est pas très grave, ce n’est pas la partie sympa du vagin ». Déprimée, je vais voir ma gynécologue habituelle, celle qui a suivi ma grossesse jusqu’au septième mois. Je lui raconte mon accouchement et elle est navrée. Elle regarde ma cicatrice et me dit que certains fils à l’intérieur se sont mal résorbés, que j’ai une boule à l’entrée du vagin et que c’est cette boule qui est douloureuse. Elle m’annonce aussi que je fais une dépression post-partum. Pour la première fois, quelqu’un me dit que je ne vais pas bien, et que cet état n’est pas un état normal, et qu’il est possible d’en sortir. Elle m’envoie voir une sage-femme spécialisée dans les douleurs périnéales et un psychologue. La sage-femme diagnostique des névromes et me propose de les traiter par courant antalgique.

Nous sommes à trois mois de l’accouchement, et pour la première fois, j’ai l’impression que je vais aller mieux un jour, même si j’en doute souvent. Je pense toujours à l’accouchement tous les jours, je revis la scène, je pleure souvent.

Aujourd’hui, j’ai envie de me battre, de porter plainte contre cette femme, de prévenir les autres femmes enceintes. C’est peut-être un début.

# 148 Elise – Saint-Etienne – 2012

24 Fév

Bonjour,

J’aimerais vous partager mon vécu.

Je suis l’heureuse maman d’une princesse nommée Clara 8 mois ❤

Je dois dire que c’est mon premier enfant, j’étais donc perdue dans les démarches et autres examens, je ne me suis absolument pas sentie accompagnée car la sage-femme libérale que je consultais avait à mon avis perdu toute vocation pour ce métier. A tel point que j’étais stressée à l’idée d’aller faire ces échos pourtant très attendues par les mamans!

Bref, je me suis fait une raison, 9 mois assez pénibles se sont écoulés, le moment tant attendu arrive enfin! Perte des eaux! Direction la maternité, et là je dois dire que ça a été « rock n roll ».

21 h de travail, et les 8 premières heures passées seule avec mon compagnon sans visite de contrôle des sages femmes, juste le fameux monitoring branché. Au bout de ces 8h une élève sage femme vient (enfin) voir où j’en étais, je vous passe l’examen prodigué, cette sensation d’être un objet est horrible on se dit que ça sera bientôt fini.. Le dit examen passé voilà que je me fait « engueuler » parce que la dilatation n’avance pas assez vite, on me prie donc de « dégager » la place et de me rendre à pied (sans brancard) avec de jolies contractions en « pathologie de la grossesse » où je pourrai patienter sans gêner …

5 h plus tard après 13h passées à attendre avec les contractions violentes, miracle je suis assez dilatée pour descendre en salle d’accouchement me revoilà sur la route en sens inverse, cette fois-ci mon compagnon est allé louer une chaise (il a eu pitié!)

Arrivée en salle d’accouchement, délivrance la péridurale arrive! Mais là, le pire reste à venir… On m’annonce qu’en fait bébé est mal tourné alors que tout était « normal » pour la sage-femme libérale que j’avais consultée, bon à priori rien de trop grave,on m’a demandé de me positionner autrement.

Et là, ce qui m’a choquée, ce sont les nombreux produits que l’on m’a administrés sans me dire ce que c’était ni me demander mon avis et qui ont failli coûter la vie de mon bébé.

Le fameux booster de contraction (rappelons que ça fait environ 15h que j’ai des contractions violentes, ma pepette fatigue) a provoqué une hypertonie (une énorme contraction pendant 15 min qui a comprimé ma fille « mal tournée ») et là l’horreur les alarmes hurlent et 10 personnes rentrent dans la salle paniquées, on m’injecte des tas de trucs dans la perf sans rien me dire, ils ne savent pas quoi faire (majorité d’internes) et bébé souffre, enfin ils décident de me préparer pour une césarienne en urgence, j’ai donc droit à l’injection d’anesthésiant, (entre temps on demande gentiment au papa de dégager, je me retrouve seule en larme au milieu des blouses blanches) mais la miracle le rythme cardiaque remonte ( la tonne de spasfon que j’ai dans les veines agis), césarienne annulée, mais je suis anesthésiée! Plus de sensations dans les jambes jusqu’au thorax… 3h dans la peau d’une guimauve et perte de connaissance en prime… Le travail est fortement ralenti, voir arrêté.

On nous dit de patienter, avec mon compagnon nous n’avons pas quitté les monitoring des yeux.

Puis, changement d’équipe, place à celle de nuit… On me dit que c’est pour bientôt.

Mes souhaits étaient de ne pas avoir d’épisiotomie et surtout d’avoir papa à côté de moi…

23h10 on s’installe! Une poussée plus tard panique chez les sages femmes on me demande de ne plus rien faire et l’obstétricien est appelé en urgence! Là encore je suis la dernière au courant de ce qui se passe! Papa est évacué de la salle (il se sentait très bien) la gy gy arrive sort les forceps le fameux ciseau et pratique sans ménagement l’épisiotomie … Papa est alors re-rentré et a assisté in extremis à la naissance de la pepette!

Au moment ou l’on découvre son enfant toutes les souffrances s’effacent, mais malheureusement pour moi je ne l’aurais dans les bras que 1h plus tard, elles l’ont emmenée avec papa sans même me la montrer, et je dois dire que je l’ai mal vécu…

En même temps il y avait urgence pour moi je devais être transfusée si je ne voulais pas y rester…

Le post accouchement a été très douloureux du aux innombrables produits que l’on m’a injectés, depuis ce jour je souffre de migraine affreuse dont l’origine est inconnue.

Autant vous dire que cet accouchement étant le premier je ne sais pas si je retomberai enceinte, la sensation de ne plus être propriétaire de son corps de subir le dictat des médecins est angoissant.

Voilà je me suis un peu étalée mais j’avoue que je voulais partager mon expérience, si cela peut faire bouger les choses …

Élise Saint Étienne (42)

# 143 Anonyme – Bruxelles – 2011 & un accouchement respecté en MdN en 2012

23 Fév

Bruxelles-Belgique

En novembre 2011, suite à une fausse couche, je me réveille un matin perdant énormément de sang. Après avoir eu ma gynécologue au téléphone, elle me conseille d’aller à l’hôpital pour voir une de ses collègues car elle a peur que je fasse une hémorragie. Mon mari est en France, je dois alors prendre un taxi pour me rendre à l’hôpital. Je me sens seule…je me présente aux urgences et là, une dame pas très agréable me demande si c’est vraiment urgent. Je suis en train de me vider de mon sang mais hésite à lui répondre tant son ton est peu engageant.

Bref, on me fait attendre puis on vient m’installer une perfusion en me demandant si ça m’ennuie que ce soit la stagiaire qui le fasse. Pas convaincue qu’en pleine hémorragie, ce soit la meilleure idée de servir de cobaye mais soit. On me met dans une chaise roulante et on me fait traverser le service pédiatrie (gloups vu le contexte) puis on m’installe dans une chambre sans rien me dire de plus.
Des infirmières rentrent et me demandent « qu’est-ce que vous faites là, vous ? » puis m’expliquent que l’aile est fermée dès le soir parce que c’est férié et que je n’ai rien à faire là.

Welcome.

Plusieurs heures passent, j’attends toujours de voir la collègue de ma gynéco et là, surprise un brancardier arrive et m’embarque sur mon lit pour me descendre au bloc.

Suis en panique, je me sens terriblement seule, pas du tout informée, pourquoi m’emmener au bloc alors que je viens voir un médecin ?

On m’explique qu’on va me mettre un anésthesiant dans la perfusion pour procéder à un curetage. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il y avait dans ma perfusion jusqu’à ce moment-là. J’ai l’impression qu’on peut me mettre tout et n’importe quoi sans même m’en informer.

Suite à cette expérience traumatisante où je me suis sentie tellement seule, très mal informée, pas du tout considérée, je me suis jurée que jamais aucun de mes enfants n’arriverait sur terre dans un environnement pareil.

D’autant plus que j’avais vécu cette première « grossesse » de manière complètement dépossédée. Gavée à la progestérone parce qu ‘on appréhendait une fausse couche, j’ai fait ce que ma gynécologue me disait de faire. Avec du recul, je me demande pourquoi je n’ai pas écouté mon instinct qui me disait que ce petit œuf n’était pas en forme et qu’il ne fallait pas s’acharner.

Quand j’apprends que je suis de nouveau enceinte un an plus tard, c’est donc tout naturellement que je cherche des alternatives à tout : au suivi par ma gynécologue ultra anxiogène qui voit des complications partout, forcément, c’est son boulot de traiter les maladies donc elle a un prisme qui l’aide à les chercher pour les soigner, à un lieu pour accoucher où je me sens respectée et où je n’ai pas l’impression qu’on me colle tout un tas de produits dans ma perfusion sans même me demander mon avis. Un endroit cosy où mon bébé pourra se sentir en sécurité pour ses premiers moments sur la planète.

A force de fouiner sur internet, j’ai finalement trouvé les coordonnées d’une toute petite maison de naissance à Bruxelles.

En visitant cet endroit pour la première fois, j’ai su que c’est là que j’allais accoucher. J’ai été suivie par un binôme sage-femme formidable.  Tout s’est merveilleusement bien passé.

Le travail a été un peu long mais je me sentais comme à la maison dans cette maison de naissance. J’ai pu alléger la douleur des contractions dans la baignoire et sur les genoux de mon mari.
Nous avions branché notre mp3 dans la chambre pour avoir une musique douce et la lumière était ultra tamisée.

La poussée a été un peu longue (22h30-0h45), j’avais sans doute des choses à accepter avant de devenir mère…Je sais que si j’avais été à l’hôpital, j’aurais eu le droit à une épisiotomie, à la ventouse pour mon bébé voire même à une césarienne.

Mon petit bout est arrivé tout en douceur, il est resté collé à nous dès les premiers instants de son arrivée et ne nous a pas quittés. Il n’y avait que mon mari et les 2 sages-femmes dans cette petite chambre. J’étais en confiance et en sécurité. Nous avions beaucoup discuté de mes appréhensions à devenir mère et donc elles savaient que le travail allait peut-être durer un peu.

J’aimerais avoir un 2ème enfant. Nous avons prévu de retourner nous installer en France et je me demande où je vais pouvoir accoucher…j’espère que la loi pour autoriser les maisons de naissance va passer le 28 février prochain.

La version du père de cet accouchement en maison de naissance est ici

# 135 Zéline

22 Fév

J’étais à la fin de mon 8ieme mois lorsque mon petit bébé miracle a décidé que c’était le jour J. 9 heures du matin, mon compagnon pars au travail. A peine franchit il le pas de la porte que je commence à avoir de légères fuites qui ne me semblent pas urinaires. Habitant à 10 minutes de la maternité, je m’y rend seule craignant que ce soit une fausse alerte.

La sage femme m’accueille, frotte le petit batonnet contre mon col et la couleur bleu qui s’affiche montre que la poche des eaux est percée. Elle me place alors le monitoring et confirme une demi-heure plus tard que je vais devenir maman! J’ai du mal à réaliser que ma petite puce va arriver en avance, à part ma valise rien n’est prêt à la maison, je suis à plus d’un mois du terme, je n’ai pas eu le temps d’assister à tous les cours de préparation. J’appelle mon conjoint pour le prévenir mais sans grande conviction que c’était le moment. Je ne sens même pas les contractions qui se voient au monito.

A peine une heure après mon arrivée à la maternité, mon col est dilaté a 4 et on me transfère en salle d’accouchement. N’ayant formulé aucun souhait, on m’installe sur la table d’accouchement avec le monitoring et on me demande si je souhaite la péridurale.

On me la pose et j’attends impatiement l’arrivée de mon homme, les douleurs commencent à venir et j’angoisse de vivre ça toute seule.

La douleur s’estompe avec la péridurale. Mon homme arrive enfin et la sage femme en profite pour vérifier mon col. Je suis à 8 de dilatation et elle me met sur le côté pour accélérer le travail. A peine est-elle sortie que je la rappelle. Je sens que ça pousse! Elle ne me crois pas et je dois insister en hurlant que je sens le bébé venir. Pour me rassurer plus que parce qu’elle me croyait elle vérifie l’ouverture du col. 10 de dilatation! Le bébé est en train de descendre. En quelque secondes je vois une floppée de gens que je n’ai jamais vus, et qui ne se présentent pas entrer dans la pièce et prendre leurs positions. Après de longues poussées innéficaces, la gynécologue utilise des spatules pour aider le bébé à venir.

A 15h ma fille est là! On me la met tout de suite en peau à peau quelques secondes avant d’aller la nettoyer et l’habiller. Et là je vois la gynéco qui prends une aiguille et un fil. Je lui demande si la déchirure est grande et elle me dit qu’elle a pratiqué une épisio (a bon?! on ne nous le dis même pas sur le moment qu’on nous la fait?!).

Quelques minutes après, il n’y a plus personne dans la pièce à part ma fille. On passe deux heures en peau à peau, le personnel n’ayant pas le temps de m’aider à la mettre au sein (un accouchement préoccupant dans la salle d’à côté).

Au final je ne suis pas mécontente de mon accouchement car ma fille va bien et c’est l’essentiel. Mais il y a tout de même deux choses qui me dérangent.

La première, on ne m’a pas informée qu’on allait me faire une épisio. Je ne suis pas contre mais j’aurais aimé le savoir, et il me semblait qu’avant tout geste c’était une obligation d’informer quand il n’y a pas d’urgence bien sur.

La deuxième, le personnel à été très compétent mais pas très humain. Il n’y avait pas d’urgence, un petit bonjour n’aurais pas été de refus.

# 133 Bretagne 1998 Isabelle

22 Fév

C’était en avril de l’année 1998.

Samedi 4, c’est la date prévue de mon accouchement. J’ai presque 23 ans, je suis en forme, ma grossesse s’est très bien passée. J’ai hâte de voir la petite frimousse de ce bébé d’amour qui pousse en moi. Mon envie, c’est d’avoir ce bébé et de m’épanouir en tant que maman. A ce moment là de ma vie, pas de projet de naissance, même pas idée que ça existe.
Je me laisse donc conduire par l’équipe médicale, ce sont eux les professionnels qui vont me permettre de devenir maman.
Je me présente donc à la maternité, auscultation, et là on me dit que ce n’est pas encore le moment, je dois donc rentrer chez moi et revenir dans 2 jours.

Lundi 6, je reviens, je ne sais toujours pas ce qu’est une contraction. Beaucoup de monde dans le service, l’ambiance est un peu stressante même. On m’installe dans une salle trouvée parce qu’il faut me recevoir, et là un interne arrive enfin, m’ausculte me dit qu’il va me décoller les membranes histoires d’accélérer les choses. Je ne sais pas ce que ça veut dire, il ne me l’explique pas vraiment (il a l’air d’être pressé, et de mauvaise humeur…). Je ressors de la salle en retenant le plus possible mes larmes (j’ai dû transpercer le fauteuil sur lequel j’étais installée tellement il m’a fait mal), je ne comprends pas pourquoi il m’a fait mal, je me sens agressée, j’ai vu du sang, et il ne m’a rien expliqué, il est reparti comme il est arrivé, pressé et assez désagréable.
Je repars donc avec pour consigne de revenir dans 2 jours.

Je reviens donc le mercredi 8 avec ma valise, car cette fois ils vont déclencher l’accouchement.
Ce qui devait être le plus beau jour de ma vie se transforme en un jour assez angoissant.
Une fois installée en chambre, on vient me chercher pour les premiers examens. Analyse du liquide amniotique et lancement du processus de déclenchement. Et là, qui je vois arriver, ce même interne qui deux jours auparavant m’avait laissé un mauvais souvenir. Le stress. Toujours aussi sympathique. Il fait ce qu’il a a faire, sans se soucier de mon état, sans m’expliquer vraiment. Il me dit que le liquide commence à se troubler, qu’il est donc temps pour mon bébé de sortir. Il n’est pas délicat, il n’est pas agréable,il n’est pas rassurant, il ne me faire ressentir que du mal être.
Mon jeune âge ne me « permet » pas de réagir. J’ai même l’impression que c’est la raison pour laquelle je ne me sens pas respectée.
Le temps est long, les examens continuent, et cela dure, dure.

Le jeudi en début d’après midi, on me pose la perfusion qui va lancer le travail. Quelques heures plus tard, l’anesthésiste arrive. Angoisse supplémentaire pour moi, je déteste une simple piqure ! Le papa de mon futur bébé est avec moi, mais on lui dit de sortir de la salle, sans rien nous expliquer. Je vous passe le passage de la pose de la péridurale, moment hyper angoissant, long, douloureux (piquée 5 ou 6 fois)… bref. C’est fait.
Là encore de longues heures d’attente. Le travail commence enfin. C’est difficile, on me demande de pousser, toujours plus, toujours plus longtemps. L’anesthésie est tellement présente que je ne sais pas vraiment ce que je fais, j’essaye pourtant de faire de mon mieux. Le temps passe, et vers minuit, on me dit que si je ne fais pas mieux, il va falloir appeler le médecin.
Mais moi tout ce que je veux, c’est mettre mon enfant au monde, donner la vie. Il me semblait alors que c’était quelque chose de « normal », de naturel. Mais je commence à comprendre que c’est médical, que je suis une patiente, que ces personnes qui sont là préfèreraient être ailleurs, et qu’en plus de ça, ils vont devoir réveiller le médecin !

On me dit que je ne pousse pas bien, on me menace de césarienne. (En tous cas, c’est comme ça que je le vis à ce moment là !) Je pense qu’il doit être 2 heures passées lorsque le médecin arrive dans la salle d’accouchement. La porte s’ouvre, un homme entre (en laissant paraitre sur son visage qu’il était mieux dans son lit) en fermant sa blouse. Le personnel médical s’agite. Parmi eux, l’interne, LE fameux interne. Le ton devient un peu plus sec, l’ambiance plus stressante. Le bébé n’arrive pas à s’engager (malgré la présence du médecin…) alors on parle de forceps. Je ne me sens même plus concernée par ce qui se passe, je me sens complètement délaissée, oubliée. Sauf lorsqu’il faut me dire que je ne fais pas bien. Je me rappelle même avoir dit « je n’en peux plus, faites une césarienne ». La césarienne est pourtant ma pire ennemie.
Un souvenir m’a marqué : en pleine contraction, je pousse, je me redresse et là je vois le médecin faire un geste franc du haut vers le bas entre mes jambes. Je comprendrais par la suite ce geste (indolore puisque je suis sous péridurale) en constatant la taille de mon épisiotomie.

La salle se remplie, deux personnes (l’une de ces deux personnes est ce fameux interne) se tiennent de chaque côté de moi, on amène les forceps au médecin. La personne qui se trouve à ma droite attrape à deux mains les montants gauches des barrières du lit , et la personne qui se teint à ma gauche les montants de ma droite. Chacun d’entre eux se retrouve donc avec les coudes au dessus de mon ventre, et à chaque contractions, ils forcent avec leurs coudes sur le haut de mon ventre, essayant de « pousser » mon bébé. A force de force et de forceps, mon bébé prend enfin vie hors de mon corps à 3h17. On la met sur moi, elle est belle, elle est très belle. Elle est rouge de sang, de mon sang. Je suis épuisée, je ne sais pas trop ce qu’il se passe. La salle se vide. On emmène mon bébé pour les soins, puis on me la ramène toute propre. Je me sens tellement fatiguée, mais tellement heureuse. Pourtant j’ai l’impression que toute cette joie me fatigue encore plus.
Dans la salle il ne reste plus que l’interne. Encore lui et toute la sympathie qu’il ne dégage pas. Il finit les soins, il me recout. Je suis de plus en plus fatigué, je me sens partir, et je me sens bien, de mieux en mieux en fait. Mais je me rends compte que ce sentiment de bien être n’a pas lieu d’être, car il n’est pas provoqué par la joie de mon bébé, puisque je n’ai même pas la force de la tenir contre moi. L’interne m’appelle à plusieurs reprises pour que je ne m’endorme pas. Je l’entend dire que j’ai perdu beaucoup de sang, trop. (…)

Mon état se stabilise, le brassard qui contrôle ma tension comprime mon bras très régulièrement. La situation se « rétablit » lentement. Je me retrouve enfin avec mon bébé et son papa, enfin juste nous trois.
Je regarde mon bébé, mon si beau bébé et je suis heureuse. Cela me permets d’occulter tout se qui vient de se passer.

La suite à la maternité n’est pas mieux. J’ai très mal lorsque je mets ma fille au sein, et personne ne me conseille. Le samedi une puéricultrice vient me voir, je lui dis que je veux arrêter l’allaitement. Ca n’est que douleur, je ne m’imagine pas continuer dans ces conditions.
Alors on donne des biberons à ma fille, et j’ai le sentiments que cela convient à tout le monde. Je me sens complètement en décalage, je ne comprends pas pourquoi on ne m’aide pas à continuer l’allaitement, je suis frustrés, très contrariée. Mais le biberon ça à l’air d’être tellement bien pour le personnel médical.
J’apprendrais par la suite qu’il est normal de ressentir ces douleurs, qu’il faut un peu de courage pour passer ce cap, et que les choses rentrent progressivement dans l’ordre. Mais c’est trop tard, j’ai « raté » mon allaitement parce que personne n’a su me dire comment faire à ce moment là. J’apprendrais également qu’à ce moment là, le Morbihan est le département de France où il y a le moins d’allaitement.

J’ai eu deux autres enfants après cela. Deux ans après, mon second accouchement a été « préparé », et déclenché pour me rassurer : être sûre que le papa soit là, et être sûre que ce soit mon gynéco qui m’accouche (et lui de recevoir sa prime). Il aura été très contrôlé médicalement parlant, mais avec une super équipe qui ma fait vivre ce moment magique. L’allaitement s’est très bien passé grâce à la super sage femme qui me suivait, et ma belle-famille me regardait comme une extra terrestre lorsque ma fille venait vers moi en marchant et en disant « maman tété » (18 mois d’allaitement).
Mais pour le troisième, je me suis « battue » pour que ce soit le plus naturel possible, et qu’il n’y ait ni déclenchement, ni péridurale. C’a été formidable, car c’est moi, et uniquement moi qui l’ai « contrôlé », avec une jeune sage femme qui a su m’entendre et m’écouter. Nous l’avons fait toute les deux, et le médecin a été appelé… juste trop tard 🙂 Allaitement super, 24 mois.
Heureusement que lorsque l’on a son bébé sur soi et qu’il va bien, ça efface instantanément tout le reste, car sans cela, de très amers souvenirs pourraient prendre le dessus.
Aujourd’hui il me reste un « regret », celui de ne faire un quatrième enfant avec l’homme qui partage maintenant ma vie (pas le papa de mes trois filles), et de vivre un AAD.
Isabelle

#122 Premier accouchement – Picardie – 2011

18 Fév

Après (presque) neuf mois passés au chaud dans mon ventre, ma fille a décidé qu’il était temps de sortir et de découvrir le monde, à la fin mars 2011. Bébé de printemps. Soleil de ma vie. Ca n’a pourtant pas été une jolie journée. Aujourd’hui, je sépare le fait d’avoir accouché (ou plutôt, de m’être fait accoucher) et la naissance de ma fille. L’accouchement est un mauvais souvenir, la naissance de mon bébé restera un merveilleux souvenir.

Simple contrôle ?

Avec Chéri, nous allons, dimanche 20 mars à 14 heures, à la maternité pour un énième rendez-vous de contrôle (pour le niveau de liquide amniotique). Mon terme est au 28 mars, il reste encore huit jours à tenir ce rythme de consultations de contrôle tous les deux ou trois jours … mais je prends sur moi, c’est pour le bien de mon bébé, me dis-je. Il faut dire que pour être sûrs que je vienne, on m’a parlé de Mort foetale in utero (MFIU) Car malgré cinq gynécos qui n’ont jamais rien trouvé de suspect, celui qui me suivait et se permettait de faire des remarques sur la taille de mes fesses ou la fermeté de mes seins avait cru déceler un souci. Avec tout ça, je suis inquiète depuis mon réveil.

En arrivant, je signale à l’aide-soignante puis à l’interne de gynécologie (les sages-femmes sont débordées en salles de naissance) que mon bébé semble ne plus bouger depuis la veille et que c’est un peu inquiétant pour nous. Alors que l’aide-soignante prenait ça à la légère, l’interne remarque que le monitoring n’a effectivement révélé aucun mouvement actif, même si le cœur est très bien. Elle fait l’échographie, stimule Bébé dans tous les sens mais toujours pas de réponse. Le doppler est bon, le placenta n’a pas l’air en mauvais état pour le terme, elle ne comprend pas. Elle dit tout ça dans sa barbe mais j’entends bien qu’elle se pose des questions. Sans un mot en notre direction (faut pas déconner, on est juste les futurs parents), elle part chercher sa titulaire.

La gynécologue en chef arrive alors pour faire une deuxième échographie. Sans répondre à mon « bonjour » (je ne suis même pas sûre qu’elle a vu que Chéri est assis sur la chaise, en face). Elle stimule, n’obtient pas de réponse. Elle sort avec l’interne pour discuter dans le couloir. Sans un mot pour nous. Sans même me dire si je peux remonter mon pantalon et me lever. Je réalise que je ne connais même pas son nom, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus à ce moment-là. Bébé ne bouge toujours pas. L’ambiance est tendue et ni Chéri ni moi n’osons engager la conversation. Nous sommes tous les deux suspendus à la porte de cette petite pièce froide, qui devrait laisser entrer quelqu’un pour nous donner des explications. Non ? Le bureau vide, la table d’examen pas confortable, l’écran sur lequel figure la dernière image prise par l’échographie. Rien ne nous donne une quelconque explication, n’est-ce pas.

De longues minutes s’écoulent (combien ?) et c’est une sage-femme qui entre. Elle s’appelle L. Enfin quelqu’un qui a une identité dans ce service ! Elle me demande de me déshabiller, elle veut m’examiner. La gynécologue est entrée mais restée sur le pas de la porte. Je dois lui faire peur. L. m’examine donc, je me sens très mal à l’aise car la configuration fait que Chéri est assis juste derrière elle, la voyant donc m’enfoncer ses doigts dans le vagin. Mais le pire, c’est que la sensation est étrange par rapport à d’habitude. Disons qu’avec un toucher vaginal tous les trois jours depuis trois semaines (et un tous les mois depuis presque neuf mois), je commence à avoir l’habitude, et là c’est différent. J’ai mal, je lui dis, elle m’explique qu’elle a « bientôt fini ». Elle me fait vraiment mal. Et puis elle sort ses doigts d’un coup, regarde la gynécologue et lance : « Oh, elle a rompu ! » Sur le coup, je ne comprends même pas ce qu’elle dit (j’ai les pattes dans les étriers, je ne sens pas le liquide couler entre mes jambes), mais ce n’est pas si grave vu qu’elle ne s’adresse pas à moi.

Hospitalisation

« Vous ne repartez pas, la poche des eaux est rompue. » L’annonce est un peu brutale. En plus, il est 16 heures, j’ai faim, je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner car j’étais inquiète pour mon bébé, alors je rêve de repartir et de m’enfiler un pain au chocolat. L. nous indique la salle de pré-travail juste en face, pour refaire un monitoring. La gynécologue s’en va sans un mot.

Et là, je me sens mal, je ne supporte pas l’idée d’être hospitalisée. Je sens la crise de panique m’envahir, je fais appel à ma respiration yoga pour la contrer. L. m’installe le monitoring, Bébé se met enfin à bouger, elle sort en nous disant qu’elle va réserver une chambre individuelle (mon dossier stipule que je veux une chambre individuelle). Elle revient avec un bracelet d’identification pour moi et un papier pour noter les prénoms choisis pour Bébé, qu’il soit fille ou garçon. On lui précise qu’on a choisi de donner nos deux noms de famille à nos enfants, elle le note aussi. On a fait une reconnaissance anticipée (on se marie en août), ça évitera les erreurs dans l’orthographe de nos noms. Elle recopie scrupuleusement. Elle ne me demande pas comment je vais. Elle n’a pas un regard pour Chéri.

Quelques contractions apparaissent sur le monitoring, mais elles sont faibles. L. m’apprend que mon col est ouvert à « un doigt et demi des deux côtés », qu’elle a « tenté un décollement des membranes à la demande de la gynécologue » histoire de provoquer le sort car il avait été décidé que je serais « déclenchée demain à 8h30 ». Sympa de m’avoir prévenue. Je pensais même qu’il fallait mon accord pour un décollement ? Les membranes étant maintenant rompues, j’ai donc jusqu’à 8h30 le lendemain matin pour entrer en travail si je veux échapper au déclenchement. Je suis saisie à ce moment-là d’une angoisse terrible et je me mets la pression toute seule. L., elle, a de toute façon autre chose à faire que me rassurer, m’écouter, rester avec nous. Elle a déjà disparu dans le couloir qui mène aux salles de naissance.

Après le monitoring, une aide-soignante vient nous chercher pour nous conduire à la chambre qui m’est réservée. La chambre 19, juste en face du bureau infirmier. C’est une chambre bleue (il y a aussi des roses et des jaunes). Salle de douche privative avec toilettes, un lit, un fauteuil, une petite table et une chaise, un plan à langer muni d’une baignoire pour bébé. Le grand confort ! « Par contre, vous ne pouvez pas avoir la télé avant demain, vu qu’on est dimanche… » regrette l’aide-soignante. Sauf que là, j’ai tellement peur de ne pas entrer en travail que je me fiche royalement de ne pas pouvoir regarder Les Experts.

Il est 18h30, je n’ai rien avalé depuis le petit déjeuner ce matin et on me donne un plateau-repas digne d’un service de pédiatrie : pas d’entrée, de la purée et une tranche de jambon, un yaourt nature sans sucre, une pomme. « Il ne faut pas que vous mangiez trop, si jamais vous accouchez cette nuit ! » Mais bordel j’ai FAIM ! Je suis à jeun depuis longtemps là. J’avale le plateau-repas déjà froid, puis je décide d’aller dévaliser le distributeur de cochonneries situé au bout du couloir. Twix, Snickers, Kinder Bueno, barres de céréales en tout genre, je dépense une fortune mais je m’en fous : j’ai faim !

A 22h30, je suis convoquée au bloc obstétrical pour un nouveau monitoring. Bien sûr, j’ai pour consigne d’y retourner avant si le liquide amniotique se colore ou si je perds vraiment beaucoup de sang. Ou si le travail débute. Mais rien. Donc à 22h30, après avoir parcouru des kilomètres à pied dans le couloir en suppliant mon corps de se mettre en travail, Chéri et moi sommes de retour en salle de pré-travail. La sage-femme de nuit ne nous offre qu’un vague « Bonsoir », m’installe et repart. Elle a visiblement du travail par-dessus la tête. A la fin du monitoring, plat ou presque, elle m’examine, le col n’a pas bougé (« un doigt et demi ») et me renvoie en chambre. Elle rappelle à Chéri que les hommes n’ont pas le droit de passer la nuit sur place. Nous, naïfs que nous sommes, espérons qu’une petite largesse pourra lui être accordée car nous sommes à trois quarts d’heure de route de chez nous et je voudrais qu’il me tienne compagnie. Mais non. Il est environ 23 heures quand nous regagnons ma chambre et comme elle est en face du bureau infirmier ça n’échappe à personne : Chéri doit partir.

Solitude

Je pleure, je ne veux pas dormir seule ici. Et j’ai peur d’affronter l’inconnu sans lui. Je m’attends à une très longue nuit d’insomnie, seule dans cette chambre bleue. Je fais les cent pas pour que le travail débute. Je supplie Bébé de se décider à venir sans qu’on l’y oblige le lendemain matin. Je joue sur mon téléphone pour me détendre un peu. Je prends une douche. Je refais les cent pas. Je passe mon temps à supplier Bébé et à pleurer parce que ça ne bouge pas. Je surveille la couleur du liquide très souvent, priant pour qu’il ne se colore pas. Je finis par m’allonger inconfortablement sur mon lit, désespérée…

Chéri m’envoie un message pour me dire qu’il a pris une chambre dans un hôtel pourri pas très loin de l’hôpital. Il espère, lui aussi, être appelé dans la nuit pour cause de début de travail.

Vers 2 heures du matin, je ressens des contractions de plus en plus douloureuses et de plus en plus rapprochées. Elles me broient les reins. En allant aux toilettes, je constate que j’ai perdu pas mal de sang. Je décide de retourner voir la sage-femme de nuit. Avant de quitter ma chambre, j’envoie un SMS à Chéri pour lui signaler que j’ai mal et que je vais me faire examiner. J’espère secrètement que la sage-femme l’autorisera à revenir, car je ne supporte pas d’être seule. Je suis angoissée au plus haut point dans ma solitude forcée. J’emmène mon portable, mais pas de chance, il n’y a pas de réseau dans le bloc obstétrical car il est en sous-sol et, pour couronner le tout, ma batterie me lâche.

Je préviens l’équipe de nuit des suites de couches que je vais voir la sage-femme. L’une d’elles me demande si j’ai besoin de soutien pour traverser le couloir. Je décline gentiment et me plie en deux sur une contraction. « Ah ça fait mal hein ? Vous allez voir, c’est pas fini ! C’est normal, et vous en verrez d’autres dans les heures à venir. » Je la maudis silencieusement et me rends au bloc obstétrical en m’arrêtant pour deux contractions. Je les vois espacées de trois minutes.

La sage-femme, toujours la même qui ne dit pas bonsoir, est étonnée de me voir revenir. Elle me fait un monito qui montre effectivement une grosse contraction toutes les trois à quatre minutes. Elle m’examine et me dit toutefois que non, mon col n’a pas que très peu bougé, ce n’est « pas encourageant, on est à deux doigts ». Elle me demande de dormir et m’annonce qu’elle m’injecte « un produit pour aider votre corps » (plus tard, j’apprendrai que c’était de l’ocytocine de synthèse, que j’avais expressément refusée dans mon dossier en consultation de préparation à l’accouchement). Quand je lui dis que je me sentirais mieux avec Chéri à mes côtés, elle me répond : « Je ne vais pas l’appeler Madame, vu l’heure il doit dormir ! On lui a dit de revenir vers 8 heures, vous n’aurez pas accouché avant, ne vous inquiétez pas. » Mais je m’en fous ! Je ne veux pas rester seule. Cela dit, je n’arrive pas à parler pendant les contractions donc je me contente de la regarder méchamment entre deux puis de la regarder partir. Elle n’a pas laissé de temps pour que je lui parle.

Vers 4 heures du matin, la sage-femme vient me donner quatre gélules et un verre d’eau. Elle me trouve à quatre pattes, s’en étonne mais me dit simplement que je dois prendre les antibiotiques car la poche des eaux est rompue depuis douze heures. « Précaution d’usage. » Je lui réponds, entre deux contractions qui sont devenues vraiment intenses, que j’ai envie de vomir et que je n’arriverai pas à avaler quoi que ce soit. « Prenez-les, c’est pour votre bébé. Vous n’avez pas envie de faire du mal à votre bébé ? » Non, bien sûr. Et elle s’en va, éteignant la lumière et m’invitant à me « rendormir ». Gné ? Me rendormir ? Je prends mes quatre gélules avec beaucoup de difficulté, une à une pour ne pas me créer de haut-le-coeur, je manque de vomir à chaque gorgée d’eau. Mais j’y arrive. Je ne veux pas faire de mal à mon bébé.

Pendant ce temps, les contractions sont devenues si intenses que je ne pense même plus à Chéri. Je le voudrais avec moi quand je n’ai pas de contraction, mais pendant que j’en accueille une en me mettant à quatre pattes (seule position qui me convienne), j’oublie tout. Le monde autour n’existe pas. Mes reins sont broyés avec une force et une régularité incroyables. Au fond de moi, je sais que c’est parti, que je vais rencontrer mon bébé. Je suis dans la salle de pré-travail, seule, dans le noir, tout le monde pense que je dors et moi je passe mon temps à me mettre à quatre pattes et à retenir tous les sons qui se battent pour sortir de ma bouche afin de n’alarmer personne. Je sais que si la sage-femme revient, elle m’examinera et me médicalisera. Donc je prends sur moi.

Salle de naissance

8h30, Chéri me rejoint. Il m’annonce l’heure car je ne sais pas du tout où on en est de la journée. En plus il n’y a pas de fenêtre au bloc obstétrical (sous-sol oblige) donc je n’ai pas vu le soleil se lever. Chéri me raconte qu’il est allé dans la chambre 19 d’abord, s’est inquiété de ne pas m’y trouver et a eu peur car les infirmières lui ont dit que j’étais en salle d’accouchement. Je tremble de douleur, me mets à quatre pattes pour épargner mes reins, mais l’heure est venue de me faire examiner pour voir si l’on doit me déclencher. L., la même que la veille, réapparaît et, en me regardant, me dit que « le déclenchement devrait être inutile ». Elle me fait m’allonger sur le dos, je crie un peu de douleur, elle me demande de me taire et elle m’examine. Ca me fait horriblement mal, je lui dis, puis j’ai une contraction et j’ai l’impression qu’elle est dix mille fois plus douloureuse que toutes les précédentes réunies (ce que je ne sais pas, c’est que c’est uniquement parce que je suis allongée sur le dos …). L. m’annonce que mon col est dilaté à 4-5 centimètres et qu’il s’est totalement effacé.

Je me sens fière de moi, parce que j’ai géré et qu’à part le moment où elle m’a fait m’allonger sur le dos, je n’ai pas eu mal à en mourir. Mais elle trouve ça moyen et me demande de rester allongée le temps d’un petit monitoring. De toute façon, je suis désormais à moitié nue (le bas), je n’ai pas de drap, la porte de la salle est grande ouverte et si je me mets à quatre pattes, le couloir entier aura vue sur mon cul. Ca m’en passe l’envie. Elle me demande de manger, mais je lui dis que j’ai juste envie de vomir. Entre deux contractions, je la maudis, car la veille on m’a donné un plateau repas d’enfant alors que j’aurais eu besoin de forces. Toujours entre deux contractions, elle me propose une douche que je refuse. Enfin, elle me donne deux sachets individuels de sucre, que j’avale rapidement avant de sombrer à nouveau dans une douleur que je gère de moins en moins bien. Je ne veux plus qu’on me parle, je ne veux plus parler, et elle m’oblige à l’écouter et à lui répondre. J’ai juste l’impression qu’elle me torture.

Monitoring fini. « Il faut aller en salle d’accouchement. » Elle vient juste d’envoyer Chéri avec une infirmière pour qu’il mette une blouse et des sur-chaussures. Elle lui a aussi donné ma culotte et mon pantalon, pour qu’il les range… Ca ne la dérange pas de me demander de me lever et de marcher dans le couloir en étant à moitié nue. Je lui signale quand même. « Oh c’est bon, on en voit d’autres ! Je vais vous chercher un drap pour mettre autour de la taille. » On part donc en salle d’accouchement. Dans le couloir, je m’arrête une fois pour me pencher en avant pendant une contraction. C’est là que j’entends L. appeler l’anesthésiste pour « la salle 4 ». Et en arrivant dans la salle, je vois « salle 4 » sur la porte. Je lui dis que je ne veux pas de péridurale, que je veux pouvoir bouger. « Non, vous allez voir comment je vais vous installer, vous ne pourrez pas vraiment bouger. » Elle me demande de m’allonger sur la table d’accouchement et je me mets à pleurer de douleur, une douleur insupportable, quand mes reins sont à nouveau broyés par une contraction. Je suis allongée sur le dos, elle me place les sangles du monitoring, elle me perfuse le bras gauche (sans me dire ce qu’il y a dans la perfusion et je ne pense évidemment pas à demander, j’ai autre chose à gérer là) et me met le tensiomètre au bras droit. Elle rappelle l’anesthésiste. Je me sens terriblement seule dans cette douleur que je trouve insupportable. Je demande à bouger, elle me dit que je peux voir de moi-même que c’est impossible. Effectivement. Je me sens ligotée, entravée, étouffée. Elle me propose la péridurale à chaque contraction et me dit même que je ne tiendrai pas le choc, que j’ai besoin de dormir, que la péridurale me le permettra. Qu’elle a eu deux enfants et que même en étant sage-femme elle n’aurait pas su accoucher sans péridurale. Je finis donc par accepter.

Quand l’anesthésiste arrive, il se présente et je reconnais immédiatement l’accent (puis le nom) du machiste qui m’avait reçue en consultation. Je dois rester assise sans bouger, le dos rond. Pour l’occasion, L. a retiré le monitoring et le tensiomètre (trop aimable). J’assassine sa main à chaque contraction, mais elles sont redevenues plus gérables dans cette position. Il me badigeonne le dos, colle le champ stérile, anesthésie la zone où il va piquer (ça fait chaud dans mon dos), puis me dit qu’il va piquer. A part un craquement, je ne sens absolument rien. Seulement la sensation de froid qui me parcoure le bas du dos et les jambes. L. me dit que ça va vite aller mieux, que je prends les contractions dans les reins car mon bébé a son dos contre mon dos et que ça appuie très fort sur mes vertèbres. Moi, je pleure de douleur et surtout de déception. Je n’en voulais pas, de cette péri. Je pleure parce que je me trouve nulle et incapable.

Péridurale

10h30, la péridurale fera bientôt effet, je me suis rallongée et me retrouve à nouveau ligotée. Entretemps, je me suis entièrement déshabillée et le drap ne couvre que le bas de mon corps. J’ai des électrodes sur la poitrine en bonus. Hum, c’est pour quand l’opération chirurgicale ? Chéri revient à ce moment-là. Il a enfin le droit d’être avec moi, wahou ! Dommage pour lui, je fais une grosse chute de tension, puis je dors. Environ une heure. Et je perds la notion du temps. Pendant le travail, auquel je ne participe pas – laissant mon bébé vivre ça totalement seul –, je vais sans cesse être entre des phases de sommeil et des phases où… j’ai faim. Je veux un kebab, je ne pense qu’à ça (pourtant je n’aime pas ça et j’ai envie de vomir).

A un moment, L. vient m’examiner et me dit que je suis toujours à 5. Selon les schémas pré-établis en maternité, je devrais être à 7. « Je vais passer un produit dans la perfusion pour relancer le travail, la péridurale a dû l’arrêter. » Elle envoie Chéri manger un sandwich au rez-de-chaussée de l’hôpital car elle estime que je vais accoucher vers 13 heures (mais quelle heure est-il quand elle dit ça ?). J’en profite pour conclure un pacte de non-agression avec elle : je ne veux pas d’épisiotomie, je préfère une déchirure si elle doit se produire. Elle est d’accord. Quand elle s’en va, le monitoring montre de nouvelles contractions, très fortes et très peu espacées, mais heureusement je ne les sens pas celles-là.

Des gens vont se mettre à défiler dans la salle, sans dire bonjour et sans se présenter. Ils viennent prendre du matériel, sans un mot et même sans un regard vers moi. Ou vers nous, quand Chéri revient de sa pause repas. Après tout, tant mieux, vu que j’ai les seins à l’air ! Mais je suis frappée par cette exposition de mon corps à tant de monde, sans que ça n’interroge personne finalement. Je me sens terriblement mal – pour changer.

Lorsque les effets de la péridurale disparaissent, que les contractions recommencent à me broyer les reins, je lutte pour ne pas appeler tout de suite (pour une nouvelle injection). Je massacre un peu la main de Chéri, je lui dis quelques petites choses désagréables, je souffle, je finis même par pleurer. Mais je m’interdis d’émettre des sons, il ne faut pas déranger dans une maternité. En tout cas, vu le silence de mort qui règne dans le couloir, je me dis qu’il ne faut pas déranger. Et j’appelle. C’est un homme sage-femme qui vient me l’injecter (car L. est en train d’accoucher une autre femme, chez qui tout est allé plus vite). Il m’examine au passage, sait-on jamais.

L. revient peu après. Elle m’examine (pour la énième fois, je n’ai pas compté) et me dit, comme à chaque fois, que Bébé n’est pas encore tourné pour sortir dans la bonne position. Je ne sais même pas ce que ça veut dire, donc je ne relève pas… mais elle a l’air de commencer à s’inquiéter. Je suis à 8. Elle me fait essayer de pousser. Essai peu concluant, car je n’ai pas envie de pousser et je suis un peu endolorie par mes doses de péridurale. Puis elle doit repartir, une autre femme avance dans le travail…

« Ca passera pas »

Quand je rappelle pour dire que la péridurale ne fait à nouveau plus aucun effet, L. m’examine : « dilatation complète ! » Elle me demande si je veux ma troisième dose de péri ou pas, puisque ça met une trentaine de minutes à faire effet et que « je vais vous faire pousser dans vingt minutes ». Bon, ben non alors … si c’est chronométré à ce point … Grave erreur que de refuser ! Mais je ne le sais pas encore. L. repart, la femme d’à-côté doit pousser. Et puis elle accouche. Quand j’entends le bébé pousser son premier cri, ma réaction est assez violente : je crie moi-même à Chéri « qu’il ferme sa gueule, je veux le mien de bébé ! ».

Et puis vingt minutes se sont visiblement écoulées. Je ressens bien les contractions artificielles, je tremble à nouveau de douleur, je ne supporte pas du tout. Je suis broyée de partout. Mais je n’ai pas encore envie de pousser. Tant pis, « c’est l’heure, on s’installe. » Elle installe des sortes de repose-pieds et m’indique que je vais devoir tenir mes cuisses avec mes mains afin de les maintenir aux épaules pendant que je pousserai. Moi, je me sens très mal à l’aise dans cette position. Je ne me concentre que sur la douleur, je n’arrive pas à me concentrer sur la poussée. Pourtant, vient enfin une contraction « qui pousse ». J’en profite, je n’écoute pas L. et j’accompagne la contraction. En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix. Bébé descend.

« Heu, par contre, ça ne passera pas là ! » lance L. à une aide-soignante. J’entends, mais elle ne m’adresse pas la parole ni même un regard et j’ai de toute façon trop mal pour avoir envie de poser une question. Elle explique à l’aide-soignante que le bébé n’a pas fini sa rotation et qu’il se présente mal, que ça ne passera pas dans le bassin mais que la tête y est déjà. Moi, je pleure de douleur, j’entends mais ne parviens pas à dire quoi que ce soit. Dans mon cerveau, défilent des peurs de bébé qui reste coincé et meurt en moi, des peurs de césarienne d’urgence. Chéri est assis sur un tabouret à ma tête, il me semble tellement loin … Moi, j’ouvre un peu les yeux et compte les personnes présentes. Quatre (sans nous compter nous). Qui sont-elles ? Que font-elles ici ? Pourquoi voient-elles mon cul et mon sexe ? Suis-je bien épilée, au moins ? Que vont-elles penser quand je vais pousser à nouveau et que des choses peu ragoûtantes vont tomber dans le sac poubelle placé sous la table, au ras de mon cul ? Je me sens affreusement mal.

L. recommence avec les ordres de pousser. Elle ne se fie qu’au monitoring, alors qu’il y a un décalage entre ce qu’il indique comme le début de la contraction et ce que je me prends dans le dos en réalité. Chaque fois, l’aide-soignante appuie de tout son poids (et elle n’est pas mince) sur mon ventre. Elle me fait horriblement mal et je ne pousse même plus. Toutes deux se fâchent et me disent que je vais avoir une ventouse si je ne pousse pas. J’explique donc, comme je peux entre deux contractions, que non seulement la position imposée ne me convient pas du tout, que j’aurais au minimum envie de me tenir à quelque chose de fixe plutôt qu’à mes propres cuisses, mais qu’en plus l’autre débile me fait atrocement mal quand elle met son poids sur moi, que j’ai l’impression d’étouffer. « Les autres ne se plaignent pas ! Poussez, sinon c’est ventouse, on n’a pas de temps à perdre. » Dans les larmes et la terreur, je tente en vain de pousser mon bébé dehors. « Ca passera pas, je le disais bien, il est pas tourné ce bébé », conclut L. en appelant la gynécologue de garde. Sans un regard pour moi. Sans un mot pour me rassurer ou tenter de sécher mes larmes. Je me sens tellement nulle, tellement inutile, tellement stupide. Je me dis que je pourrais partir et laisser mon utérus et mon vagin ici, que ça serait finalement bien mieux.

La gynécologue arrive, ne dit pas bonjour, ne se présente pas. Après tout, il y a déjà quatre personnes dans la salle, peu importe qu’une cinquième regarde entre mes cuisses ! Elle s’habille et se prépare, pendant que je pleure à chaque contraction et essaie de pousser mon bébé avant que la ventouse ne vienne l’attraper. Personne ne me parle, personne ne me soutient, personne ne me tient la main. On a relégué Chéri à un coin de la pièce, loin de tout. On me laisse seule pendant qu’on discute et je pousse pour rien, juste parce que j’ai peur de ce qui se passera quand on décidera enfin de me toucher et de faire sortir mon bébé à ma place. J’échoue à chaque poussée, évidemment. Je suis de toute façon tellement nulle que je ne sais pas accoucher ! Par contre, j’ai un sursaut et je crie littéralement : « Pas d’épisio ! » Ca étonne un peu les gens, mais la gynéco semble en prendre note dans sa tête.

Ventouse

Arrivée entre mes cuisses avec son débouche-chiottes, pardon : sa ventouse, elle me dit qu’elle va la poser sur la tête de Bébé et le faire tourner lors de la prochaine contraction (« il lui reste peu de chemin à faire mais il doit fléchir sa tête ») afin que je le sorte moi-même ensuite. Marché conclu. La contraction suivante est une horrible torture. Déjà parce qu’elle fait mal, mais en plus parce que je me retrouve à nouveau avec la débile sur mon ventre, qui m’étouffe, et parce que je sens mon bébé tourner en moi. J’ai l’impression qu’on est en train de m’écarteler et de me faire vriller le bassin en même temps. C’est affreux, je veux juste mourir. Tuez-moi tout de suite et sortez cet enfant de mon corps qui, incapable de faire ce que des millions de femmes font seules, ne sait pas l’expulser sans vous et vos instruments.

Fière d’elle, la gynéco annonce que sur la prochaine poussée je devrais y arriver car Bébé est en position. Mais elle ne retire pas la ventouse, au cas où, donc elle doit la tenir même sans tirer dessus. Chéri se lève de son tabouret, l’aide-soignante dégage de mon ventre et la gynéco se prépare avec L. à accueillir la tête de Bébé. Chéri veut regarder. Il assiste donc, à la poussée suivante, à l’arrivée de la tête du bébé avec une ventouse collée aux cheveux. Longtemps, il mimera la naissance de sa fille comme il mimerait le débouchage des toilettes publiques… Finalement, je sors mon bébé en deux poussées. Avec un « Oh t’as vu L., la tête a explosé l’hymen ! » Je refuse de l’attraper quand L. me le propose, je veux seulement que ça finisse. Je n’ai pas le sentiment d’être en train d’accoucher et de sortir mon bébé, mais juste d’être à l’abattoir devant des charognes prêtes à bouffer ma carcasse quand ce sera fini. Je vois alors arriver mon bébé sur mon ventre.

Il est 16h28. Je ne comprends pas vraiment ce qui m’arrive, mais je pleure de bonheur (et de soulagement) et j’appelle « mon bébé, mon bébé, mon bébé ». Bébé crie un peu et tousse. Ses yeux s’ouvrent, je plonge mon regard dans le sien. Je suis complètement ailleurs, je ne me rends compte de rien. Finalement, je demande le sexe de Bébé à Chéri, car il a regardé avant de couper le cordon. Mais il ne me répond pas. Il pleure, trop ému. Il pleure de joie, d’avoir vu sa fille naître. Je dois lui demander trois fois, au moins, avant que L. ne le réveille et lui demande de me répondre. Et je dis alors bonjour à J. A ma fille, toute brune, toute chaude, qui crie sur moi, contre ma peau.On me la retire immédiatement, pour la peser, la laver, l’habiller. Chéri reste avec elle, c’est dans la même pièce mais un peu à l’autre bout et je me retrouve à nouveau seule avec L.. Les spectateurs sont partis.

Délivrance… artificielle

L. tire sur le cordon ombilical, le placenta ne vient pas. Je n’ai pas de nouvelles contractions, ma fille n’a que cinq minutes de vie… Elle enfile un gant et va donc le chercher à la main. Je hurle de douleur (et de surprise ?). Elle finit ce qu’elle a à faire et je lui demande si tout va bien car dans ma tête, ce geste est signe que je fais une hémorragie et qu’il faut vite retirer le placenta. « Oui, très bien, mais je n’ai pas le temps d’attendre qu’il vienne seul, je dois partir à-côté. Comme je dois vous faire deux ou trois points dans la muqueuse, je préfère le faire maintenant donc je retire le placenta ! » Ok, juste tu pouvais prévenir, quitte à faire de la boucherie.

Chéri fait le premier câlin à sa fille, les larmes sur les joues, pendant qu’elle me recoud. J’ai donc échappé à l’épisiotomie, mais j’ai quelques points « dans la muqueuse ». Très serrés, ils me feront pleurer de douleur durant plus de dix jours. Je récupère ma fille, j’espérais un peau-à-peau mais elle est déjà emmitouflée dans son pyjama. « Elle n’a même pas la marque de la ventouse tellement vous avez été efficace, personne ne pourrait croire qu’elle en a eu une », me dit fièrement L.. Moi, j’ai juste envie de m’enterrer vivante en songeant à ce que je viens de faire subir à ma fille, et encore aujourd’hui j’ai honte de dire que ma fille a été ventousée.

On m’installe pour la première mise au sein. J. trouve tout de suite et le prend en bouche pour téter. Je la regarde, le monde autour n’existe pas du tout, Chéri nous prend en photo et je ne m’en rends même pas compte. Ma fille tète. Drôle de sensation, magique et bizarre, que de voir et de sentir mon bébé chercher quelque chose à boire dans mon sein droit. J’adore. Ma fille, désirée et attendue, la chair de ma chair, le petit être qui fonde ma famille. Ma fille, ma princesse, ma belle. Je l’aime. On m’a pris ma dignité et mon humanité, mais pas mon amour pour ma fille. Personne ne me le prendra jamais.

Le séjour a été un cauchemar. Fait d’oppositions au personnel sur le thème de l’allaitement maternel et des bains, puis d’un passage en néonatologie et de conséquences terrifiantes de mon entêtement à allaiter ma fille malgré le désir de biberons du personnel. Le mépris et l’humiliation ont été les maîtres mots de mon passage dans ces deux services.

Anonyme