Tag Archives: épisiotomie sans consentement

#344 Servane, la naissance de Tinael

8 Fév

Mercredi 18 septembre 2013

Ta naissance est imminente alors je profite des derniers instants avec ta sœur comme fille unique : nous allons faire une longue balade pour rechercher des coquilles d’escargots. Nous marchons presque 1h, elle veut aller voir le tractopelle en bas de la rue et me montrer la cantine. De retour à la maison, je fais un peu de repassage, prépare le repas et nous allons coucher Malou. On regarde un peu la télévision avec papa mais on monte vite se coucher, on fait un câlin avant de s’endormir.

Jeudi 19 septembre

2h29 : pause pipi de la nuit. Quand je remonte, une contraction douloureuse. Je regarde l’heure, on ne sait jamais, j’ai toujours eu le pressentiment que tu naîtrais aujourd’hui, une semaine tout juste avant ma DPA, comme pour ta sœur. J’essaie de me rendormir mais impossible, les contractions reviennent toutes les 7 à 10 minutes. Je reste 1h dans le lit mais elles commencent à devenir difficiles à gérer sans bouger et sans faire trop de bruit pour ne pas réveiller ton papa. Je décide donc de descendre dans le salon. J’allume les bougies et je me pose un peu sur le ballon puis à genoux, les contractions se calment un peu, j’en profite pour dessiner les plans de notre future maison.

Finalement, je remonte me coucher vers 4h40 et je réussis à m’endormir jusqu’au passage du camion poubelle qui comme toutes les semaines réveille ta sœur qui court jusque notre chambre pour qu’on la porte afin qu’elle puisse le regarder. Elle vient ensuite finir sa nuit dans notre lit mais pour le coup, les contractions sont de retour et je ne peux pas les gérer avec elle si près de moi.

Je décide donc de me relever et d’aller prendre un bain. Je fais couler de l’eau bien chaude, allume deux bougies et m’installe dans la baignoire. Mais je ne suis pas à l’aise, je ne sais pas comment m’installer… Allongée, les contractions sont trop difficiles à gérer et je ne suis pas très bien assisse ou à genoux. Je sors donc rapidement et je retourne dans le salon.

Les contractions seront facilement gérables toute la matinée mais m’empêcheront tout de même de me reposer car dès que je tente de m’allonger sur le canapé, elles se font plus douloureuses. Quand je suis sur le ballon, elles s’estompent me faisant douter que c’est bien le jour J… Finalement, je demande à papa d’aller chercher Malou à l’école, les contractions sont facilement gérables, je veux profiter d’elle comme fille unique encore un peu. Le repas se passe bien, peu de contractions mais quand elles sont là, je dois me concentrer pour les accepter. Malou finit par repartir à l’école, je la préviens que peut être ce sera Virginie qui viendra la chercher car maman a mal au ventre et que le bébé devrait bientôt arriver : elle est très contente et moi, je suis soulagée de voir qu’elle accepte bien la situation. Une fois partie, j’appelle la sage-femme pour la tenir au courant et savoir si elle peut venir pour confirmer un début de travail et éventuellement m’accompagner un maximum à la maison comme on l’avait convenu. Pour elle, le travail n’est pas encore réellement lancé car les contractions sont trop anarchiques, elle me dit donc de la rappeler si elles deviennent régulières et/ou trop douloureuses. Je suis un peu déçue car au fond de moi, je sais que le travail est lancé, je sais que tu es en chemin pour nous rejoindre. Je continue donc à accueillir les contractions sur le ballon, sur le canapé ou en marchant pour essayer de régulariser tout ça.

15h25 : Les contractions sont régulières, toutes les 6 minutes. Je décide de rappeler la sage-femme, je lui laisse un message. Je demande aussi à papa de prévenir Virginie qu’elle devra garder Malou ce soir. Les contractions commencent à s’accentuer un peu, j’ai du mal à trouver une position qui me soulage vraiment mais je me sens bien à genoux par terre, la tête enfouie dans les coussins du canapé. Je balance mon bassin pendant la contraction en essayant d’en visualiser l’ouverture pour ton passage ou une jeune fille blonde aux cheveux longs dans un champ de blé, réchauffée par les rayons du soleil (va savoir pourquoi c’est cette image qui me vient alors que pendant toute la grossesse, je m’étais imaginé que je penserais à la mer, élément qui me détend profondément)

Papa passe rapidement après l’école pour prendre les affaires de Malou, j’en profite pour lui faire un dernier bisou, je sais que quand je la reverrais elle sera grande sœur, ça me fait un léger pincement au cœur. Il part l’emmener chez Virginie puis essaie de joindre la sage-femme qui n’a toujours pas rappelé. Elle finira par répondre vers 18h30, elle ne pourra pas venir mais au vue des descriptions faites par papa, elle pense que le travail est déjà bien avancé et qu’il ne faut pas trop tarder à la maison, encore 1h ou 2 maxi. De mon côté,  je continue à gérer les contractions, les accompagnant de OOOOoooh graves. Je demande aussi à papa de me préparer des gants d’eau très chaude pour soulager mon dos qui commence à être douloureux pendant les contractions. Sur les conseils de la sage-femme, il me prépare un bain chaud. Cette fois je m’y sens bien, je m’installe à 4 pattes dans la baignoire et au moment de la contraction, il me met le jet d’eau chaude sur le dos, ça me soulage +++. Mais l’heure tourne et je crois qu’il a peur que j’accouche à la maison donc il me presse un peu pour partir à la maternité : je suis mitigée entre envie et peur de savoir où j’en suis. Et si je n’étais dilatée qu’à 3/4cm et que je sois obligée de rester à la maternité ?

20h : Arrivée à la maternité. Je gère une contraction devant l’entrée et c’est parti. Une sage-femme très gentille nous accueille et nous installe en salle d’examen. Elle me pose le monito, fini de remplir mon dossier (et râle après le sage-femme acupuncteur que j’ai vu 3 fois depuis la semaine dernière et qui ne l’a pas fait !) et me demande si je veux attendre un peu pour avoir un TV. Non, je veux être fixée maintenant et là, bonne surprise, je suis dilatée à 7/8cm, je suis trop contente et tellement soulagée ! Ta tête est cependant trop en avant pour s’engager dans le bassin. Elle part préparer la salle de travail puis nous installe et nous laissera tranquille jusque 22h. Je me remets sur le ballon, comme à la maison et papa continue de me mettre des cotons imbibés d’eau chaude sur le dos pour me soulager. Je me sens bien, je gère.

22h : Nouveau TV et col toujours à 7/8 cm. Elle me propose de percer la poche des eaux pour que tu puisses mieux s’engager et appuyer sur le col. Je ne sais pas trop, je sais que les contractions avec une poche rompue sont plus douloureuses et je commence à avoir du mal à gérer alors des contractions plus  fortes ? On décide de se laisser encore une heure et on verra ce qu’on décide alors. Je demande conseils à Colette pour aider bébé à s’engager dans le bassin, je m’installe à genoux sur la table, face au dossier et balance mon bassin en faisant des ronds pour essayer de t’aider à t’engager.

22h40 : Je lui demande de m’examiner à nouveau, les contractions sont de moins en moins gérables. Pas d’évolution. On décide donc de percer la poche des eaux mais avec la péridurale. Elle me rappelle mon PDN mais on en a discuté avec papa, je suis vraiment fatiguée et la péri me permettra de ma reposer un peu avant la poussée. Elle part dons chercher l’anesthésiste puis prépare tout le matériel. Dans ma tête, je doute de ma décision : quand je vois tout ce qu’elle prépare (perf, capteur au doigt, tensiomètre) je me dis que ce n’est pas ce que je veux, j’ai peur de regretter mais je suis tellement fatiguée… L’anesthésiste arrive, il me fait m’asseoir en pleine contraction ! Il pose la péri puis la sage-femme perce la poche des eaux (23h15) Quelques minutes plus tard, je ressens les contractions très fortes du côté gauche mais rien du côté droit, la sage-femme me propose alors de me mettre sur le côté pour aider le produit à mieux de répandre mais sans effet, c’est même pire car voilà qu’elle ne fonctionne plus du tout au niveau du ventre et du dos mais juste au niveau des jambes. Les contractions sont difficilement gérables, j’aimerais me mettre à genoux mais les sages femmes refusent, elles pensent que c’est trop dangereux, que je pourrais tomber, je suis donc quasi assise mais une douleur aux adducteurs vient me terrasser à chaque contraction.

2h (je crois) : Je suis à dilatation complète, tu es descendu et engagé mais bloque dans le détroit inférieur. La sage-femme me propose de m’injecter du synto pour aider les choses car mes contractions sont pour elle trop espacées et pas assez longues. Je sais que la douleur sera encore une fois plus intense, je ne tiendrais pas donc je refuse. Papa me dira plus tard que ça l’a énervée mais qu’elle a finalement compris mon choix quand je lui ai expliqué à son retour dans la salle. Elle me propose d’essayer de pousser pour t’aider à descendre et à te fixer. Du coup, elles « m’installent », je demande si je peux ne pas avoir les étriers, elles me mettent donc les pieds  dans des supports pour pousser dessus. Sur chaque contraction, je m’exécute mais à priori je pousse mal et ma douleur aux adducteurs est trop intense, je ne tiens plus. J’insulte l’anesthésiste et je commence à m’énerver car personne ne veux croire que cette fou*** péri ne fonctionne pas ! Une autre sage-femme vient essayer de m’aider à gérer les contractions en me conseillant de faire des AAAAaaaah graves et ça m’aide un peu et je visualise toujours cette image dans le champ de blé. Je continue à pousser sur les contractions, papa me dit quand elles diminuent sur le monito, ça m’aide, je sais que la douleur disparaitra dans quelques secondes…  On essaie la position semi assisse et sur le côté mais rien n’y fais, j’ai trop mal. Je finis par accepter le synto, je n’en peux plus, je veux que ça se termine vite ! Le sort est avec moi, leur machine ne fonctionne pas. La sage-femme finit par aller chercher le médecin, je sais que je n’y arriverais pas toute seule et qu’il faut qu’il t’aide à sortir : ce sera la ventouse. Le gynécologue est une femme qui me parait très gentille, son visage m’inspire confiance, je suis soulagée (je n’aurais pas dû) Elle m’explique que je dois pousser sur la prochaine contraction et qu’elle t’aidera avec la ventouse. La contraction arrive, je pousse de toute mes forces 2 fois puis je hurle de douleur, je repousse. Elle me dit que ta tête est là, que je dois encore faire un effort alors je pousse autant que je peux. Ta tête est sortie, je veux la toucher. La sage-femme à côté de moi, me prend la main et je la touche, je touche la tête de mon fils, quelle sensation unique. Mais la gynécologue me l’enlève. Elle sort les épaules puis le reste de ton petit corps avant de te poser sur mon ventre, il est 3h53. Et là, grand moment d’émotion, j’ai réussi, on a réussi. Tu es né par voie basse !!! Elle demande à papa s’il veut couper le cordon mais il ne le souhaite pas, elle le fait donc (sans attendre qu’il est cessé de battre comme je l’avais demandé) puis s’attaque à la délivrance. Elle tire sur le cordon pour faire sortir le placenta,  il sort très rapidement, je demande si je pourrais le voir et qu’elle m’explique son fonctionnement, il n’y aura pas de problème. Ils me proposeront même de le garder mais papa n’y tiens pas. J’ai le droit à un massage du ventre pas très agréable puis elle recoud mon épisio. La sage-femme me dit qu’elle n’est pas très grande mais elle sera bien douloureuse ! Tu es parti faire quelques soins avec papa mais tu reviens vite près de moi pour un moment de peau à peau. J’essaie de te mettre au sein mais mon petit d’Homme ne veut pas têter, ce sera pour plus tard. Au bout d’une heure, je te pose tout de même dans ton berceau car la fatigue est trop importante, je m’endors jusqu’au retour de la sage-femme vers 7h pour le retour en chambre.

Je suis heureuse de mon accouchement, fière d’avoir tenu aussi longtemps à la maison et même si les premiers jours j’étais déçue d’avoir eu recours à la péri, je n’ai plus de regrets car je sais qu’à ce moment là j’en avais besoin et qui aurait pu savoir qu’elle n’allait pas fonctionner correctement ? Les seuls regrets que j’ai encore sont par rapport au gynécologue qui n’a pas respecté mon PDN (épisio, ne pas pouvoir toucher bébé à sa sortie, ne pas pouvoir l’accompagner pour le poser moi-même sur mon ventre, attendre que le cordon ait cessé de battre avant de le clamper). Je ne comprends pas pourquoi, elle n’a pas respecté mes choix et ça me laisse l’impression d’avoir couru un marathon pour que quelqu’un d’autre franchisse la ligne d’arrivée à ma place… Elle m’a volé la fin de mon accouchement alors que je pense qu’une fois la tête sortie avec la ventouse, elle aurait très bien pu laisser les choses se terminer naturellement et me laisser pousser pour sortir seule mon fils.

Je suis ravie d’avoir eu une équipe comme celle-là pour m’accompagner lors de cette naissance car je sais que la sage-femme a été au-delà de ses limites pour respecter mes choix (elle !) et c’est grâce à elle que j’ai pu avoir mon accouchement par voie basse !

Publicités

#333 Naissance de Nora et Jean, dans l’Ain en France, 2005

2 Fév

(Tous les noms et prénoms ont été modifiés.)

Pour mon premier enfant, je n’ai pas pensé une seconde qu’il pouvait en être autrement que d’accoucher à la maternité, avec péridurale (pourquoi souffrir alors qu’on peut accoucher sans douleur ?).

Je suis sortie ravie, avec une jolie petite fille. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’ai commencé à cogiter sur la naissance de ma fille : pas si idyllique que cela finalement. Je ne savais pas pousser tant la péridurale était forte, Ernestine est restée coincée et une puéricultrice est montée sur mon ventre pour pousser et l’aider à sortir car elle était coincée plus ou moins. Pour ma deuxième grossesse donc, j’ai envisagé un accouchement à domicile (AAD) et j’ai pris contact avec une sage-femme de ma région pour un suivi.

Le 21 juin, date de la première écho, le gynéco me confirme ce que je sentais depuis une semaine : j’attends des jumeaux ! Après la surprise, j’en informe la sage-femme qui accepte de me suivre malgré la présence de 2 bébés.

Je choisis de voir aussi régulièrement le Docteur Yves (gynéco) pour préparer le terrain en cas d’accouchement à la maternité, car si je dois mettre mes enfants au monde en milieu hospitalier, je veux que ce soit le plus naturellement possible. C’est alors que commence le parcours du combattant : il faut savoir que de nos jours, attendre des jumeaux est une maladie. Je n’ai que 30 ans, mais je suis cataloguée grossesse à risque. Le gynéco me prédit outre la prématurité de mes bébés, la césarienne bien entendu, parce que les jumeaux, c’est plus sûr qu’ils naissent par césa.

Les semaines passent, le premier jumeau est en siège, et l’autre en tête. C’est donc la césarienne obligatoire d’après le corps médical. A chaque visite mensuelle je répète que je veux accoucher chez moi si les bébés se positionnent tous les deux en tête et je passe pour une dingue. Mon médecin pense même que je fais partie d’une secte. Pour moi une césarienne serait un drame, car ayant été totalement passive pour mon premier accouchement, je serais de nouveau dépossédée du deuxième. De plus, étant née par césarienne, j’ai vécu le traumatisme d’être séparée de ma mère dès la naissance (suite à des complications) et l’idée de revivre cela en tant que mère me terrifie.

Pendant cinq mois je vais me battre pour ne pas subir de césarienne médico-légale, c’est à dire une césarienne qui ne soit justifiée que par la peur des praticiens de se retrouver devant les tribunaux en cas de problème lors d’un accouchement par voie basse. Je répète inlassablement au Docteur Yves que je ne m’opposerai pas à une césarienne dans le cas où le danger est réel tant pour moi que pour les enfants mais que je la refuse dans tous les autres cas. Ce médecin fait encore des accouchements par siège alors je lui réaffirme que je suis partante. C’est alors qu’il me sort l’argument du « coinçage des têtes » des jumeaux. Le premier en siège, en sortant, pourrait se coincer avec son menton contre le menton du deuxième en tête et c’est la mort assurée pour l’un ou les deux jumeaux. Je lui demande si c’est arrivé souvent mais il ne peut me répondre puisque depuis longtemps, quand ils sont dans cette position, les bébés naissent par césarienne, donc il n’existe pas de chiffres…

Je me renseigne sur ce fameux coinçage des têtes et il s’avère en fait que c’est extrêmement rare, et quasiment exclusivement dans le cas de jumeaux dans la même poche – les miens sont dans deux poches différentes. Le mois suivant, je lui fais part de mes lectures et il en convient. Mais il n’est toujours pas décidé à m’accoucher et me conseille de chercher un autre médecin qui accepterait de ne pas me faire de césa. Pour lui c’est tout vu, il faut programmer une césarienne. Les larmes coulent toutes seules, je lui demande alors si au moins je peux laisser mes bébés décider du jour de leur naissance. Il fait la moue, arguant que les césariennes en urgence (comprenez : césarienne non programmée, c’est à dire une opération qui risque de le tirer du lit à 3h du matin ou un dimanche ou le jour de Noël) sont stressantes pour la mère et pour l’équipe. Je lui dis que je ne présenterai pas au rendez-vous pour accoucher. Il convient donc avec moi que les bébés arriveront quand ce sera le moment pour eux. Je demande à ce que mon compagnon soit présent et là de nouveau refus, à cause des microbes (la belle affaire, mes enfants connaissent bien les germes de leur père, mais bien moins ceux du personnel hospitalier) et j’essuie un NON catégorique. Je prends rendez-vous avec un médecin réputé de Grenoble, réputé pour être ouvert et moins protocolaire. Dans le même temps, j’envoie un courriel au Docteur Gaston sur les conseils d’une sage-femme qui travaille avec lui et me le décrit comme très à l’écoute des mamans. Celui-ci nous reçoit, mon compagnon et moi, très rapidement. Il nous écoutera longuement et se montrera bienveillant. Ce sera le premier praticien à entendre vraiment ce qui nous préoccupe. Il finira par accepter que j’accouche par voie basse avec lui et comme il travaille avec le docteur Yves (le gynéco qui me suit), il m’assure qu’il l’appellera pour le convaincre d’accepter aussi sur le principe. Cependant il me dit bien clairement que tout dépend de l’équipe médicale et que selon celle qui est présente le jour J, ce peut être aussi la césarienne d’office.

Quelques jours plus tard je retourne voir mon gynéco qui me sourit car il a reçu l’appel du Docteur Gaston et il accepte enfin de marquer sur mon dossier « pas de césarienne prophylactique, à la demande de la patiente ». Je lui dis que je ne veux pas de péridurale, pas d’ocytocine, pas de perfusions, que je veux pouvoir déambuler, pas de monitorage en continu. Il me persuade d’accepter la pose d’un cathéter dans le bras et dans le dos, au cas où il faille intervenir rapidement sur le 2e jumeau, pour éviter de faire une anesthésie générale en cas de césarienne inopinée. Je le rassure (il en a besoin !) sur mon intention de me rendre à la maternité dès les premiers signes de travail, pour ne pas les mettre devant le fait accompli, genre un bébé entre les jambes pour éviter la césarienne. Je suis enceinte de 36 semaines et le danger de prématurité est écarté. Il me demande de venir à la maternité pour un contrôle de routine à 38 semaines. J’obtempère, car les bébés n’ont toujours pas changé de position (malgré les moxas, les tisanes, le yoga, l’acupuncteur) et je ne voudrais pas me mettre à dos ce médecin qui me permet théoriquement d’accoucher. La séance de monitorage est un supplice, il y a belle lurette que je ne dors plus sur le dos et l’on me demande de rester dans cette position inconfortable plus d’une heure (enregistrer le coeur de deux bébés, ce n’est pas facile, ils bougent tout le temps et moi aussi car j’ai des contractions dues à la position). Et l’on me dit que je dois revenir le vendredi pour une hospitalisation. Comprenez, je suis à 38+3 et le terme théorique des jumeaux est à 38 semaines, au delà il y a danger… Je leur fais savoir que je ne me présenterai pas à la maternité car je ne suis pas malade et qu’ils ne vont quand même pas envoyer les gendarmes pour venir me chercher…

Je consens à me déplacer tous les jours pour qu’ils fassent leurs examens (à ce que je sache, on ne fait pas de monito la nuit, je n’ai donc aucune raison de rester le soir). Une jeune sage-femme me fait un toucher vaginal très douloureux en me disant que c’est normal (j’ai été bête car quel est l’intérêt de savoir où en est le col à 38 semaines, puisque l’issue est connue : la naissance). J’apprendrai par la suite que cette sage-femme a fait un décollement de membranes, il arrive que dans cette maternité on déclenche les mamans récalcitrantes sans leur avis.

Le 16 décembre, pleine lune, 3h30. Je perds les eaux dans mon lit où je dors avec mon aînée Ernestine. (il y a quelques semaines que j’ai demandé à mon compagnon de dormir dans une autre chambre car il me réveille sans cesse en ronflant, et c’est déjà très difficile pour moi de dormir avec deux bébés presque à terme qui bougent tout le temps, le mal de dos…). Je prépare mes affaires et j’appelle la maternité pour savoir si je dois vraiment venir tout de suite car je n’ai aucune contraction. La sage-femme de garde qui prend mon appel me demande si c’est moi qui veut accoucher bio ! Elle me propose de venir avec ma fille car il y a une chambre de libre où elle pourra continuer de dormir.

4h30, arrivée à la maternité. Toujours pas de contractions, je suis examinée, le liquide amniotique est de la bonne couleur et limpide à souhait. Je me rends dans la salle de travail où l’on me branche au monito. Je demande à rester assise et Bonnie (la sage-femme) est d’accord. Elle appelle le médecin de garde qui n’est pas mon gynéco. Celle-ci m’apparaît très agressive, elle veut que je m’allonge sur le dos, me dit que je vais accoucher au bloc. Je lui répond qu’il y a des trucs inscrit sur mon dossier. Elle rétorque que je suis sous sa responsabilité et que c’est elle qui décide. Je lui dis que je ne veux pas de monito en continu, ce n’est pas obligatoire et que je veux pouvoir déambuler ; elle est visiblement très agacée. Elle me dit que je verrai avec l’anesthésiste, qui ne sera sûrement pas d’accord (en fait il s’en fiche un peu, vu qu’il ne pose qu’un cathéter de péridurale et sans produit). D’ailleurs il se marre devant une vision insolite pour lui : une femme avec un cathéter sans péridurale qui gère ses contractions sur un ballon, c’est du jamais vu. Bonnie m’informe que le médecin est en train d’appeler mon gynéco parce que je suis pénible et de toute façon il prend sa garde à 7h. Par la même occasion elle installe une perfusion car même si je n’ai pas de péridurale pour l’instant, il faut que je soit hydratée au cas où. Je me sens un peu perdue, je ne contrôle pas vraiment ce qui m’arrive.

Je charge Hervé d’appeler mon amie sage-femme qui travaille dans cette maternité et qui m’a assurée qu’elle se déplacerait de nuit comme de jour pour être là avec moi (bien qu’elle soit enceinte, je la remercie encore). Elle aussi prend sa garde à 7h, tout se profile mieux désormais. Lorsque le Docteur Yves arrive, il n’est pas content car j’ai aussi refusé l’ocytocine et il me reproche de ne pas avoir obéi au médecin de garde. Il discute avec l’anesthésiste et je les entends dire que ça va être long (je suis dilatée à 2 cm depuis que je suis arrivée et ça stagne), qu’ils ont une opération à 11h (comprenez une césarienne programmée) et qu’il faudrait que j’aie accouché avant sinon ça va être compliqué. Je me sens misérable, car j’ai l’impression que je ne fais pas les choses comme il faut, que je ne dilate pas assez vite. L’anesthésiste m’envoie une dose test de péridurale et je ne sens plus mes contractions, je pleure et je dis à Hervé que je me suis fait rouler. Heureusement, quelques 45mn plus tard, tout redevient normal. 7h15, mon gynéco me fait du chantage : soit c’est la césarienne, soit c’est l’ocytocine car je ne dilate pas assez vite. La mort dans l’âme, j’accepte la perfusion. Un quart d’heure plus tard, les contractions se rapprochent et se font plus douloureuses. Cependant, je reste sur le ballon, et à chaque vague je respire très fort, j’aide mes bébés comme me l’a conseillé mon amie Véronika et la dilatation se passe tranquillement ainsi. J’ai très peu dormi et je m’assoupis presque entre deux contractions. Fab, mon amie sage-femme, me donne à boire lorsque je lui fais part de ma grande soif. 9h25. J’appelle la nounou d’Ernestine pour savoir comment ça s’est passé avec elle (Hervé l’y a conduite vers 5h30) et je raccroche avec l’arrivée d’une nouvelle vague. Hervé sort pour aller se restaurer rapidement et là une grande douleur me submerge, je préviens Fab que le bébé descend. Elle m’ausculte et me dit qu’elle sent les pieds (ce sont en fait les fesses) de ma fille. Je reste sur le côté, elle me tient la main, je n’ai confiance qu’en elle et son amie Anna qui est là aussi.

Le Docteur Yves revient, une puéricultrice me demande entre deux de mes cris si sa stagiaire peut assister à l’accouchement (j’opine du chef). Ensuite c’est un peu flou ; je m’entends crier des sons tantôt très graves – tantôt très aigus, en tout cas ça vient de loin. J’ai la sensation d’être terriblement animale. Hervé revient et panique un peu ; il me propose de prendre la péridurale mais je refuse. Il est mon rocher, je lui enfonce mes doigts dans la peau des mains tant la douleur est intense. Lorsque Nora s’engage, le gynéco me demande (m’ordonne) de me mettre sur le dos car « pour un siège, c’est sur le dos ». J’obtempère. Il me demande de cesser de crier : je rigole. Je sens un drôle de truc lorsque ma fille sort et je lui demande si j’ai été déchirée ; il me rétorque qu’il a fait une épisiotomie car « pour les sièges, c’est une épisio ». On me la tend pour que je l’embrasse et on me la prend. Le docteur Yves trafique dans mon corps et je lui demande ce qu’il fait : il perce la poche des eaux pour que ça aille vite, il craint que le 2ème se retourne. C’est ainsi que Jean sort 4 mn après sa soeur, tout violet. J’ai à peine le temps de le voir qu’il est emmené à son tour. Les hormones font leur effet, je suis KO, on me ramène d’abord ma fille puis mon fils, c’est très étrange d’en avoir deux, pas assez de place, pas assez de bras. Pendant que le docteur me recoud, je lui demande combien de jours je suis obligée de rester à la maternité. Il secoue la tête en marmonnant : « Mais qu’elle est chiante celle là »… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait à mes enfants, s’ils ont été aspirés ou non, je regrette de n’avoir pas eu la force de gérer ça. Les trois jours qui suivent, on me demande de prévenir les puéricultrices pour qu’elles mesurent le dextro des bébés puisqu’ils pèsent moins de 2,5kg chacun. En plus clair, on leur coupe le pied toutes les 2 tétées pour prendre une goutte de sang. Autant dire que je ne les ai jamais appelées. J’ai échappé à la césarienne, le gynéco était très tendu pour cet accouchement mais heureux visiblement d’avoir eu l’occasion de pratiquer son métier d’une façon plus physiologique. Après coup, je me réjouis toujours d’avoir eu la possibilité d’accoucher par voie basse mais je reste persuadée que c’était bien trop médicalisé.

Le docteur Gaston viendra me voir tous les jours pendant près d’une heure durant mon court séjour à la maternité — j’ai pu sortir au bout de 3 jours. Juste pour parler, discuter de cette naissance. J’ai su ensuite que mon cas avait donné lieu à de nombreuses discussions dans les deux maternités concernées — celle où j’ai accouché, et celle dont le docteur Gaston est chef de service. Je sais aussi que mon gynécologue a deux mois plus tard accepté un accouchement par voies basses pour une maman de jumeaux en tête – siège, c’est lui-même qui me l’a dit.

Marion.

#324 – Le prix à payer pour …

8 Jan
Voici le témoignage de mon accouchement, à Paris, qui m’a fait vivre l’enfer. Les conséquences de mon accouchement ont été longues et j’ignore combien de temps elles dureront. J’y pense encore douloureusement.
Merci de votre lecture.

Le 10 septembre 2013, lors de ma visite du 9ème mois, dans cette maternité parisienne qui se veut physiologique et naturelle, alors que, pour la première fois, on ne me fait pas le toucher vaginal systématique, dont j’apprends qu’il n’est en fait pas obligatoire, la sage-femme m’annonce que le bébé est encore haut, et me conseille de faire une séance d’acupuncture pour faire descendre le bébé et déclencher les contractions. L’acupuncture me va bien, j’en ai assez de dévoiler mon intimité à la ville entière, depuis plus de huit mois.

À peine sortie de la maternité, je prends rendez-vous pour le lendemain matin. J’arriverai chez l’acupuncteur après une nuit très courte suite à une longue insomnie.

Je passe toute la journée du 11 à sentir que quelque chose a bougé.

Le 11 à presque minuit, en me redressant pour aller me coucher parce que je suis extrêmement fatiguée de cette courte nuit et cette longue journée, je sens un liquide chaud couler entre mes jambes. Devant la tête que je fais, mon compagnon me demande, comme à chaque fois que je fais une drôle de tête depuis un mois : « Tu vas accoucher ? ». Cette fois-ci, je réponds que c’est bien possible. Je file aux toilettes et cela se confirme, j’ai perdu les eaux. Le liquide amniotique est clair.

Alors que je me dis que j’ai quatre heures devant moi avant de devoir partir, et que je vais en profiter pour dormir un peu, mon compagnon appelle la maternité, qui nous dit de venir immédiatement. Nous arrivons une heure et demie plus tard, après que j’aie assouvi ma petite lubie de soudainement me maquiller et vérifier mes valises.

À la maternité, on me place sur une table pour un monitoring après avoir vérifié ma dilatation : 1 doigt. Malheureusement, le bébé bouge beaucoup, il est très dur d’avoir un monitoring constant pendant 20 minutes. Il nous faudra deux heures et demie avant d’y parvenir. Je suis déjà épuisée.

On nous met dans une chambre dans les étages. Je ne sens pas les contractions et je m’endors aisément. À 7 heures du matin, de grosses contractions me réveillent. Je parviens malgré tout à me rendormir sur le petit bout de lit qu’il me reste – nous sommes deux sur un lit 1 place. À 11 heures, je me réveille pour de bon, avec toute la douleur des contractions. Je prends de l’huile de ricin pour accélérer l’accouchement, mais ça ne changera rien.

De 12h à 16h, mon compagnon et moi faisons des aller-retours dans les escaliers et le jardin de la maternité. Quand les contractions deviennent trop fortes, je vais prendre des douches chaudes qui me font oublier la douleur.

Vers 16h, les contractions sont vraiment rapprochées et douloureuses. J’appelle l’infirmière, qui confirmera le besoin de me faire redescendre en salle de naissance.

À nouveau, on me place pour un monitoring. Je dois rester allongée alors que seul le mouvement fait passer la douleur. Comme le bébé bouge toujours beaucoup, il faut encore longtemps avant d’en avoir un fiable. Je suis toujours à 1 doigt de dilatation.

J’explique à l’équipe que j’aimerais accoucher dans l’eau, que je n’ai pas le streptocoque B, et que l’eau chaude m’aide à gérer les contractions. Malheureusement, la salle de naissance avec la baignoire est occupée à ce moment-là, et l’équipe a un peu la flemme de me faire couler un bain dans une autre salle et de me transférer plus tard.

Après de longues minutes à insister, on me laisse finalement remonter dans ma chambre pour prendre une douche chaude.

La douche dure longtemps. Je redescends en salle de naissance à 19h, on me remet le monitoring. J’explique que je veux marcher. Qu’être statique est insupportable. Je demande le monitoring sans fil dont on m’a parlé pendant les séances de préparation à l’accouchement. On m’explique que les capteurs ont été balancés par erreur un mois plus tôt. Je ne tiens plus allongée. On me donne un ballon et très franchement ça ne change rien, je veux juste marcher.

On nous laisse marcher dans les couloirs entre les salles de naissance, et mon compagnon et moi déambulons pendant longtemps, en balançant nos hanches. Les sages-femmes nous surnomment « les danseurs ».

Malgré le mouvement, les contractions deviennent plus fortes et moins faciles à gérer. On veut me refaire un monitoring. Je fuis ces moments extrêmement douloureux qui disent toujours la même chose : tout va bien. Je ne sais par quel miracle, une sage-femme passera par ma chambre. Je lui explique à elle aussi que j’aimerais accoucher dans l’eau et qu’en attendant, j’ai mal, alors que l’eau chaude me fait du bien. Elle m’explique que les deux baignoires, qui ne sont pas des baignoires d’accouchement mais des baignoires de travail, sont libres depuis longtemps, et s’étonne que personne ne m’ait proposé de prendre un bain. Elle me fait couler un bain chaud et mon compagnon et moi nous retrouvons dans une petite pièce calme, à la lumière tamisée, où nous mettons notre musique et nos huiles essentielles à l’abri du corps médical. Ce moment est magique. Les contractions deviennent plus fortes mais mon ami me passe de l’eau sur le ventre quand elles viennent et je gère la douleur. Quand elles deviennent trop fortes, nous retournons marcher en balançant nos hanches, puis je reviens dans l’eau, puis nous remarchons, en alternant. Mais à un moment, je sens les contractions devenir vraiment plus douloureuses et plus intenses, et je vomis de douleur. À ce moment-là, je sens que je suis en train de m’épuiser, et que je vais peut-être devoir renoncer à mon rêve d’accoucher dans l’eau. J’annonce à mon ami que je vais demander un check-up, que si le travail a bien avancé, j’attendrai sans péridurale, et que sinon, je vais la demander.

Il est bientôt minuit et je suis à un doigt et demi. Je perds pied. Les sages-femmes me disent que c’est normal, mais je suis épuisée et je ne veux pas ne pas avoir la force de pousser mon bébé hors de moi. Ce que je crains plus que tout, c’est l’épisiotomie. Je la crains tellement que je l’ai fait noter dans mon dossier médical, et que j’ai annoncé à tout le monde que je préférais la déchirure. Alors, pour ne pas perdre cette force, je demande la péridurale. Tant pis pour l’accouchement dans l’eau, au moins je pourrai choisir ma position d’accouchement pour minimiser les risques de déchirure et d’épisiotomie, c’est dans la charte de cette maternité que l’on peut choisir sa position d’accouchement. L’anesthésiste vient me poser la péridurale. Il me pique la colonne vertébrale une douzaine de fois avant de mettre l’aiguille correctement, m’engueule parce que je me plains que cette aiguille me fait mal, et s’en va tout de suite après.

Quand la péridurale commence à faire effet, c’est le soulagement total. Je m’endors aussitôt. Malheureusement, la péridurale a ralenti le travail, on me propose de faire une séance d’acupuncture pour le relancer. La sage-femme acupunctrice viendra une heure et demie plus tard, et ça ne fonctionnera pas. On me rajoute de l’ocytocine dans la perfusion. Puis la douleur me réveille un peu plus tard, on me réinjecte une dose. Elle ne fait pas effet. Une deuxième dose ne fait pas effet non plus. Une troisième non plus. Épuisée, je me rendors entre chaque contraction, et je me réveille submergée par la douleur à chaque fois. Les sages-femmes vont voir l’anesthésiste, qui leur conseille d’augmenter les doses. Ça ne fonctionne toujours pas. De les rapprocher. Ça ne marche pas non plus.

Je finis par comprendre que la douleur est bel et bien réinstallée et que la péridurale ne fera plus effet. Je veux marcher, c’est la seule chose qui me fait du bien. Mais on me l’interdit, maintenant il faut un monitoring constant, on me propose le ballon qui ne fait toujours rien. J’arrive à m’échapper de temps en temps quand je vais faire pipi, et encore, je vois bien que ça fait chier l’équipe qui me propose à plusieurs reprises de me sonder alors que je suis parfaitement en état de marcher.

L’anesthésiste de garde change. Le nouvel anesthésiste comprend bien ma douleur, tente encore quelques injections de péridurale un peu plus fortes.

J’ai un répit d’une demi-heure. Je compte en profiter pour me reposer, mais impossible : l’équipe soignante a changé, et si les sages-femmes de nuit acceptaient que mon compagnon vienne les voir directement parce que la sonnette de mon lit ne marchait pas, ça n’est pas du goût de l’équipe de jour. Cette demi-heure de répit sans douleur, c’est précisément celle qu’ils choisiront pour envoyer un technicien pour réparer la sonnette de mon lit. On ouvre grand les rideaux, la chambre est remplie de lumière et de gens, impossible de me reposer.

Le bébé pousse sur mon rectum, je demande si c’est normal. On me dit que oui.

Il est 13h30. On m’explique que cela fait deux heures que je suis à dilatation complète. Je m’étonne de ne pas avoir été prévenue avant. Les sages-femmes me disent qu’il va falloir faire une manœuvre interne parce que le bébé « n’est pas dans le bon sens ». On ne me dira pas qu’il est en OS. Je dois être trop cruche pour comprendre, même si je connais l’intégralité des termes médicaux depuis mon arrivée – je suis bien renseignée.

L’anesthésiste revient. Il m’explique que ma péridurale a été posée n’importe comment, qu’elle est beaucoup trop haute et que c’est pour cela qu’elle ne peut pas faire effet. Il me dit qu’il veut la reposer, et faire en premier lieu une rachianesthésie puis laisser un cathéter pour la péridurale. Il me dit que cela peut couper le bloc moteur, mais ayant déjà eu une rachianesthésie pour une opération du genou, je sais que je peux gérer. J’accepte.

Je veux aller faire pipi. Je me lève, et je marche, certes avec l’aide de mon compagnon, l’infirmière derrière pousse la perfusion, mais je marche. À mi-chemin des toilettes, la sage-femme nous arrête : elle refuse que j’aille aux toilettes avec la rachianesthésie et préfère que je fasse pipi dans un pot. J’explique que je n’y arriverai pas, je suis pudique, je l’ai toujours été, j’ai besoin d’être dans une petite pièce fermée à clé pour pouvoir me laisser aller. Elle refuse, et propose qu’on vide la chambre. Je me retrouve seule sur mon lit d’accouchement, avec un pot sous les fesses, le sentiment que tout le monde peut entrer à n’importe quel moment, et bien sûr, je n’y arrive pas. « C’est pas grave, on va vous sonder. » Une humiliation nécessaire ?

On me donne le ballon pour que je me mette à quatre pattes pour voir si le bébé descend. Ça ne marche pas, je ne suis pas du tout à l’aise avec ce ballon qu’on essaie de me refourguer depuis le début. L’interne du service arrive pour la manœuvre interne, il a des mains gigantesques alors que la rachi commence à passer et que je n’ai pas encore eu de dose de péridurale. On m’en injecte une, mais j’ai peur. L’interne est un homme et ça me met mal à l’aise. Il me fait la blague la plus nulle de tous les temps : « Ah oui, j’ai vu votre dossier, vous êtes la patiente qui a fait préciser qu’elle n’aimait pas l’épisiotomie. Bon, ben du coup, je vous la fais tout de suite ? ».

Je n’ai pas beaucoup le sens de l’humour et cette fois-ci c’est trop. Je regarde les sages-femmes et je leur demande s’il est possible que la manœuvre interne soit exécutée par une femme.

La femme en question était déjà dans la salle, derrière moi, et prend très mal le fait que je refuse l’interne : « Ce n’est pas un homme ! C’est le DOCTEUR *** ! », comme si les médecins n’avaient pas de sexe.

Tout le service entre dans ma salle de naissance au moment de la manœuvre. Je suis à poil, avec un bébé dans le ventre, des contractions douloureuses, je vais prendre un avant-bras entier dans la chatte et en plus je suis sur la place publique ?!? J’explose, je hurle « On a besoin d’être 12 dans cette pièce ou quoi ? ». Les personnes inutiles repartent aussitôt, les autres se font discrètes et se collent au mur.

La manœuvre marche un peu mais pas totalement. La médecin commence à me parler sur un ton doucereux de césarienne. Je regarde le monitoring, et ma tension : tout le monde va bien. Je lui dis que je vais bien, que le bébé va bien, et qu’on peut attendre un peu de voir comment la manœuvre va continuer. Je lui dis que je voudrais éviter la césarienne, que la primo-infection du bébé doit se faire si possible par les bactéries « amies » du vagin de la mère et non les bactéries du milieu hospitalier. Elle me montre clairement qu’elle n’apprécie pas les arguments médicaux (« Je suis médecin, c’est moi qui sais, et vous, vous êtes là pour accoucher, pas pour réfléchir, d’accord ? Alors vous restez dans l’émotionnel là, l’hémisphère droit, et vous arrêtez avec le rationnel ! ») et me rétorque que si j’allaite, alors on s’en fout.

Elle insiste pour la césarienne « Ce n’est pas un échec, c’est juste une autre voie » et mon ami lui fait remarquer que « L’autre voie madame, on l’ouvre au scalpel ». Elle est agacée de notre insistance et déclare revenir une demi-heure plus tard. On m’installe sur le côté avec un pied dans l’étrier.

Là, je sais que j’ai une demi-heure pour que le bébé soit dans le bassin, car s’il est dans le bassin, elle ne pourra plus opérer.

Je suis devenue mon bassin, vraiment. J’ai fait des mantras, j’ai chanté, j’ai médité, j’ai visualisé.

28 minutes plus tard, la sage-femme entre dans la pièce, vérifie et m’annonce : « Le bébé est dans le bassin, et vous êtes vraiment grande-ouverte, il a toute la place de passer ».

2 minutes après, la médecin entre, et demande où j’en suis. La sage-femme lui dit que le bébé descend. Mauvaise nouvelle pour elle.

Soudainement, le besoin de pousser. Je me redresse.

La médecin m’appuie sur l’épaule. « – Je veux me redresser ».

« – Vous n’avez pas la force ».

Je lui dis que j’ai la force, que je veux me redresser, me mettre à quatre pattes ou accroupie. Elle me répond que je n’ai pas la force, qu’elle est médecin, qu’elle et l’équipe soignante savent mieux que moi, ils ont « une conscience plus générale » de mon état. J’insiste, elle me dit que ça suffit, qu’elle m’avait déjà dit d’arrêter de réfléchir. Elle explique que je me suis déjà mise à quatre pattes tout à l’heure, et que ça n’avait rien changé, comme si la situation avait quelque chose à voir. Comme elle voit que je ne lâche pas l’affaire, elle se tourne vers la sage-femme qui avait été si gentille avec moi depuis le début et me dit : « puisque vous ne voulez pas m’écouter moi, on va faire comme la sage-femme le dit : qu’en dites-vous, N. ? », comme si une sage-femme allait s’opposer à la cheffe de service…

J’arrête de lutter, je suis en position gynécologique, je me sens humiliée, vulnérable. Je pousse. Je pousse encore. Apparemment je pousse bien. Mais pour une raison que j’ignore, on décide de me faire faire un test pour savoir si je pousse mieux en soufflant ou en bloquant ma respiration. À partir de là, on m’ordonnera de respirer, bloquer, pousser, respirer, bloquer, pousser, alors que pousser est un besoin vital et que je sens bien mon corps capable d’y parvenir tout seul.

Le bébé s’arrête dans le bassin. Je veux me redresser, alors elle demande à l’infirmière de mettre ses coudes dans mon ventre « pour empêcher le bébé de remonter entre les contractions ». Super pour la détente progressive de mon périnée ! Elle veut prendre les forceps. Je refuse, je ne veux pas d’épisiotomie. Elle me dit que ça n’est pas obligatoire, encore moins avec la ventouse. J’accepte la ventouse parce qu’on m’avait dit que ça ne servait qu’à redresser la tête du bébé, et qu’il faisait le reste du travail tout seul.

Mais en fait, elle tire dessus. Je sens le bébé descendre incroyablement vite. Elle essaie de remettre un coup de ventouse, mais la ventouse lâche. Le bébé continue à descendre, je touche sa tête. Il est juste au bord.

Il ne sort pas. On me dit qu’il va falloir faire une épisiotomie. Je ne veux pas. On me dit qu’il le faut. Je refuse. La médecin insiste. Je pleure que je ne veux pas. Elle hurle que ça suffit. Je continue à dire que je ne veux pas, que je veux encore pousser. Je jette un œil aux constantes vitales du bébé, il va bien. Voyant que je refuse, ils tentent de pousser mon compagnon à me faire accepter. Ils lui font peur, lui font croire que le bébé va mal. Et lui se penche vers moi : « Cécile, il faut qu’il naisse ce bébé ».

La plus grande solitude du monde. Je pleure que je ne veux pas. Je veux me redresser. La sage-femme coupe.

J’attrape le bébé et le pose sur mon ventre. Je n’ai même pas regardé si c’était une fille ou un garçon. On vient de me découper.

Agpar à 10 : ce bébé va très bien. Il n’y avait pas d’urgence. On m’a coupée. Découpée. Comme un vulgaire bout de viande, je n’avais pas de consentement à donner. Sauf que l’épisiotomie est hémorragique.

Tout à coup on décide que le bébé respire mal et qu’il faut l’emmener se faire aspirer. En fait, il faut sortir le bébé et le papa parce que mon épisiotomie est hémorragique, qu’on m’a donc fait une délivrance artificielle, que j’ai fait une rupture placentaire et que je suis donc en train de faire une hémorragie de la délivrance. Et hop, une petite révision utérine, c’est cadeau. Cependant, je souffre sans savoir ce qui se passe, tout ceci je l’apprends à la lecture de mon dossier médical, des semaines plus tard.

On me recoud avec une injection mais je sens les points. Pendant qu’on me recoud je demande combien il y a de points. La sage-femme reste vague, prétextant qu’ « on ne peut pas vraiment compter comme ça ». Elle ne me regardera plus jamais dans les yeux. La médecin, ce monstre, me dit que cette épisiotomie est « toute petite ». Le lendemain je verrai les 13 points externes et les infirmières seront impressionnées par la « grande taille » de cette coupure. Pourquoi m’avoir menti sinon par sadisme ?

Et finalement, la sage-femme, avant que mon bébé ne revienne : « je vais vous faire un toucher rectal », parce que je n’avais pas été assez humiliée jusque là. Mon bébé revient avec son papa, on me le pose sur le ventre. Il tète goulument. Je n’arrive pas à saisir la magie de ce moment, on m’a découpée. Je voulais accoucher dans la position de mon choix et ne pas subir d’épisiotomie, mais on ne m’a pas laissé le choix.

Pendant que le papa remonte chercher des habits de bébé, on teste ma glycémie, je suis à 10. On m’explique que je ne vais pas avoir besoin de transfusion. Je m’étonne que cela soit même une option envisagée, personne ne m’avait dit que j’avais fait une hémorragie. Je le saurai quelques semaines plus tard en lisant mon dossier.

En sortant de la salle d’accouchement pour remonter dans la chambre, nous croisons la médecin. Elle vient nous voir et nous dit qu’elle a eu raison d’être sèche, qu’il le fallait. Pourquoi ? Toujours pas d’explication. Je suis censée accorder une confiance aveugle au corps médical sans même le remettre en question. Puis elle me dit : « une épisiotomie, c’est le prix à payer pour être une fille jeune et en bonne santé ». Le prix à payer, merci madame.

Nous montons dans la chambre et nous sommes dévastés. Je pleure pendant des jours et des jours. Je ne trouve aucune joie dans cette naissance, aucun bonheur. Je revis sans cesse la scène, j’imagine comment elle aurait pu se passer autrement, je rêve de vengeance, je me cloître dans mon incompréhension, j’interroge tout le monde et personne ne comprend. Mon compagnon est dévasté aussi. Il ne sait pas si je parviendrai à m’en relever. L’incompréhension entre nous est totale. Je lui en veux de m’avoir dit que je devais accepter de me faire découper. Il faudra tomber le troisième jour sur une puéricultrice merveilleuse pour que l’on nous écoute vraiment. Et des mois pour que mon compagnon m’explique qu’il m’a dit ça pour savoir quoi faire, pas pour écouter les médecins.

Je ne supporte pas les anti-inflammatoires. Alors je souffre de mon épisiotomie. Je peine à me lever, à m’asseoir, à m’allonger, à marcher. La douleur physique ajoute à la douleur morale.

Le quatrième jour, une infirmière me fait la morale parce qu’elle ne comprend pas bien pourquoi je me plains. « Une déchirure, ça, c’est traumatisant. Pas une épisiotomie ». Elle me dit que dans cette maternité, on ne fait des épisiotomies que quand c’est nécessaire, et « on n’en fait presque pas, on en fait que 25% ». Je lui demande si une femme sur quatre c’est « presque pas ». Je suis blessée qu’elle ne comprenne pas mon traumatisme, qu’elle nie ma douleur.

La cicatrice est grande, j’ai peur d’aller à la selle et que ça tire sur les fils. Je serai constipée pendant 4 semaines, et m’en tirerai avec des hémorroïdes que l’accouchement m’avait malgré tout épargnées.

Je quitte la maternité avec l’impression de quitter l’enfer. Malgré ça, je pense à l’accouchement tout le temps. Je pleure plusieurs fois par jour, je revis la scène en permanence. Chaque moment de solitude fait monter les larmes. Je ne comprends pas comment j’arriverai à dépasser ça un jour.

La cicatrice me fait mal pendant des semaines.

Je demande mon dossier médical. On me l’enverra en retard parce que la médecin a demandé à rajouter des annotations.

Mon compagnon et moi reprenons les rapports à tout juste six semaines. C’est atrocement douloureux.

Le lendemain, j’ai rendez-vous à la maternité pour la visite de suite de couches. La médecin sur laquelle je tombe ne trouve pas mon dossier. Elle part le chercher, ne le trouve pas, et va donc voir la médecin qui a assisté à mon accouchement. Elle revient confuse, me parle directement de mon épisiotomie alors que je n’ai toujours rien dit, et me déclare « vous savez, on avait vraiment besoin de vous la faire ». Je demande pourquoi, elle me répond que sinon, je risquais une déchirure. Je réponds que j’aurais préféré la déchirure, « ah non, vous ne pouvez pas préférer ça ». Puis je lui dis qu’on ne m’a pas parlé de déchirure pendant l’accouchement de toute façon. Un éclair de panique passe sur son visage. « – Ah bon, on vous a parlé de quoi ? », « -De rien, on m’a juste dit que le bébé devait naître ». Elle me dit que c’est vrai, que l’expulsion a duré 38 minutes, qu’à partir de 20 minutes c’est dangereux pour le bébé. Je suis étonnée d’apprendre ça, je ne l’ai jamais lu nulle part. Je lui dis que sa collègue m’a empêchée d’accoucher dans la position de mon choix, elle me répond que c’est normal, qu’on ne peut accoucher que sur le dos. Quand je lui rétorque que ça n’est pas du tout ce que l’on m’a appris pendant les séances de préparation à l’accouchement, ni la charte de la maternité qui l’emploie, elle invente carrément un bon gros mensonge et me dit qu’on peut se mettre dans la position qu’on veut pendant le travail, mais pas pendant l’expulsion. Comme cette médecin est la médecin-coordinatrice de la maternité, je sais que je ne pourrai même pas saisir la CRUQ de l’établissement. J’ai beau pleurer toutes les larmes de mon corps dans son bureau, elle ne me parlera pas de la dépression post-partum. Elle veut juste que je sorte de son bureau, et couvrir sa collègue.

La semaine suivante, je commence la rééducation du périnée. J’ai choisi une sage-femme libérale à côté de chez moi. Je lui explique mon accouchement. C’est une sage-femme de la vieille école, elle ne comprend pas que je puisse me plaindre d’une épisiotomie. « Moi j’en ai eu une pour tous mes accouchements, et ça va très bien. » Quand elle me demande si j’ai mal aux rapports et que je réponds que oui, elle rétorque « c’est dans la tête ».

Après 6 séances à souffrir le martyre (« votre périnée répond bien, mais la sonde vous permettra de voir votre score ! » Sympa les chocs électriques sur la cicatrice), je me rends compte que je souffre à l’entrée du vagin mais que je ne sens rien derrière. La sage-femme m’explique que l’épisiotomie m’a coupé les nerfs, que c’est normal, que parfois ça ne repousse pas « mais ce n’est pas très grave, ce n’est pas la partie sympa du vagin ». Déprimée, je vais voir ma gynécologue habituelle, celle qui a suivi ma grossesse jusqu’au septième mois. Je lui raconte mon accouchement et elle est navrée. Elle regarde ma cicatrice et me dit que certains fils à l’intérieur se sont mal résorbés, que j’ai une boule à l’entrée du vagin et que c’est cette boule qui est douloureuse. Elle m’annonce aussi que je fais une dépression post-partum. Pour la première fois, quelqu’un me dit que je ne vais pas bien, et que cet état n’est pas un état normal, et qu’il est possible d’en sortir. Elle m’envoie voir une sage-femme spécialisée dans les douleurs périnéales et un psychologue. La sage-femme diagnostique des névromes et me propose de les traiter par courant antalgique.

Nous sommes à trois mois de l’accouchement, et pour la première fois, j’ai l’impression que je vais aller mieux un jour, même si j’en doute souvent. Je pense toujours à l’accouchement tous les jours, je revis la scène, je pleure souvent.

Aujourd’hui, j’ai envie de me battre, de porter plainte contre cette femme, de prévenir les autres femmes enceintes. C’est peut-être un début.