Tag Archives: stress post-traumatique

#346 Le deuxième accouchement d’Abigaïl, Québec 2010

10 Fév

Après une première grossesse et une naissance très médicalisées (récit #334), j’ai la chance d’emménager au Québec dans une région qui compte une maison des naissances. Les sages-femmes acceptent de m’accompagner pour un AVAC. Le suivi est tel que je l’avais attendu : grande écoute, échanges égalitaires, aucun geste posé sans en avoir pesé, ensemble, le pour et le contre. Je ne veux aucune intrusion, pas d’échographie, surtout pas d’amniocentèse. Quelques analyses de sang et d’urine, la prise de tension et l’écoute du cœur du bébé sont les seuls examens pratiqués.

Le bébé est tonique, bien vivant, je le sens s’activer dès le quatrième mois. Au septième mois, il s’installe tête en bas. Je suis rassurée : la présentation par le siège était la cause de ma première césarienne.

Chaque semaine à partir du 9e mois, je rencontre en alternance I. et C., chez moi ou à la maison des naissances. Pour un premier accouchement (je n’ai pas été en travail pour la naissance de ma grande fille), elles ne s’attendent pas à ce que le bébé arrive avant 41 semaines, et me disent être à l’aise avec ça. C. insiste pour que je me repose. J’ai de nombreuses insomnies et le dos douloureux. Le bébé bouge encore beaucoup. Sa tête est bien engagée dans le bassin.

39 semaines et 3 jours, lundi – Je me rends à la maison des naissances pour rencontrer I. et sa jeune stagiaire. I. me parle du décollement des membranes et de l’acupuncture pour activer le processus, puis me propose, si rien n’a évolué, de rencontrer vendredi un gynécologue de l’hôpital pour discuter de leurs protocoles, voir s’ils accepteraient de tenter un déclenchement médicamenteux et à partir de quel moment il faudrait envisager une césarienne d’office.

Cette proposition me terrifie. Je sais que s’il constitue un avantage indéniable, un accompagnement non médicalisé ne garantit en rien la réussite de mon projet, pourtant je refuse d’envisager l’éventualité d’une nouvelle césarienne.

J’ai le sentiment que les sages-femmes me lâchent à quelques mètres de la ligne d’arrivée. J’essaie d’en parler à mon conjoint, mais il ne mesure pas l’ampleur de mon désarroi. Je lui en veux. Comme d’habitude en pareil cas, je m’applique à contenir les émotions trop fortes et « j’encaisse ».

Mercredi – I. vient chez moi et j’accepte le décollement des membranes. C’est moins douloureux que ce qu’elle m’avait prédit, mais elle n’a pas réussi à passer le col. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le travail commence.

Jeudi – J’appelle C., c’est elle qui est de garde. Les contractions sont intenses, espacées de quinze à trente minutes. A chaque fois je respire profondément, j’émets des sons graves comme je l’ai appris en cours de yoga prénatal. C’est douloureux, mais je suis heureuse, excitée: je vais bientôt rencontrer cette petite personne qui a mûri dans le secret de mon ventre! Les contractions s’espacent puis se rapprochent, s’espacent à nouveau. Je dors peu. Je suis fatiguée. C. me conseille de prendre des cachets de Gravol.

Vendredi – Le col n’est pas encore effacé. J’ai une séance d’acupuncture à midi. Accueillir les contractions en restant immobile est difficile, mais le calme de la salle est apaisant.

Mon conjoint me conduit ensuite à l’hôpital pour une échographie : C. souhaite un bilan (la demande est ferme). La jeune gynécologue est chaleureuse mais pressée, elle pose deux, trois questions très vite puis m’invite à m’allonger sur le dos, dans une position particulièrement inconfortable, douloureuse (comment peut-on imposer à une femme d’accoucher ainsi?). Elle nous demande si nous voulons connaître le sexe du bébé et si elle doit nous signaler une malformation visible. A quelques heures de la naissance, je trouve ça ridicule. Je détourne la tête pour ne pas voir l’image sur l’écran. J’ai des sueurs froides, je veux sortir. Mon conjoint croit avoir entendu la gynécologue parler du bébé en disant « elle ». Le bilan est positif : le petit va très bien. Je n’avais pas besoin de l’échographie pour savoir ça!

Samedi – J’ai une nouvelle séance d’acupuncture le matin. Je parle beaucoup au bébé, pour l’encourager à venir. Il s’active encore. Je suis très fatiguée.

Nous passons la fin de l’après-midi chez des amis qui habitent le bord du fleuve. Il fait incroyablement beau et chaud, nos filles s’amusent dans le jardin. Je mange avec appétit puis vais m’allonger. Les contractions se rapprochent: toutes les cinq minutes. C. nous retrouve chez nous, le col est dilaté à trois centimètres. Nous pouvons partir pour la maison des naissances!

Le trajet en voiture me semble long, et en même temps j’apprécie cette bulle dans la nuit, seule avec mon homme. L’autoroute est déserte. A chaque contraction je serre fort la poignée de la porte. Je suis très concentrée sur l’instant présent.

Nous sommes les seuls « clients » ce soir, C. nous oriente vers la chambre la plus grande et la plus fraîche, allume une lampe de chevet, je ne garde que ma tunique et je m’installe sur le ballon, face au grand lit, avec des oreillers pour enfouir ma tête. La sage-femme apporte de l’eau fraîche, montre à mon conjoint les points d’acupression, pour soulager la douleur, en bas de mon dos, puis s’installe dans la chambre de l’autre côté du couloir.

Je fais rouler mes hanches sur le ballon et continue à respirer profondément. Les contractions s’installent comme une routine, les stations d’un petit train en marche, toujours les mêmes, sans accélération, le moteur ronronne, ça tourne en rond.

On met en route le ventilateur au plafond, puis on l’arrête malgré la chaleur : trop de courants d’air. Je bois beaucoup, je vais plusieurs fois aux toilettes. J’aime cette petite pièce avec une grande douche, sans fenêtre, j’aime ces courts moments de solitude, même si les contractions sont plus dures à passer agrippée au lavabo ou assise sur la cuvette. Je jette à chaque fois un coup d’œil à la salle de bain attenante, à la grande baignoire, j’ai hâte de pouvoir me glisser dans l’eau chaude pour la poussée et d’y accueillir mon bébé en douceur.

Les heures passent sans que je m’en rende compte. J’ai faim, C. apporte un croissant avec de la confiture, je ne trouve pas ça très bon et ça ne m’apporte pas l’énergie espérée. Elle vérifie la dilatation du col après une contraction. C’est inconfortable, intrusif, je n’aime pas me retrouver sur le dos à regarder le plafond, cela me « décentre » un peu plus. Pas d’évolution.

C. installe le tire-lait électrique pour stimuler la production d’ocytocine. L’effet est spectaculaire : les contractions sont nettement plus intenses, très rapprochées, l’une à peine passée que l’autre démarre derrière, dans ce crescendo-decrescendo que je commence à bien connaître. Je crie pour de bon, je m’agrippe au coussin devant moi, mon conjoint ne détache pas ses pouces de mon dos.

Dimanche – Le jour commence à poindre et je me sens épuisée, découragée. Je m’accroche à l’espoir que les choses ont avancé, mais le col n’est qu’à cinq centimètres. Les contractions diminuent un peu en intensité et en fréquence. C. me propose un transfert à l’hôpital pour une péridurale, le repos pourrait avoir un effet bénéfique sur le travail. Elle va négocier avec les médecins pour qu’ils « ne sortent pas le scalpel trop vite ». J’accepte avec soulagement.

C. prévient l’hôpital. L’ambulance arrive en quelques minutes, je dois m’allonger sur la civière, sous une couverture, même sur le côté c’est peu confortable. Dans l’ambulance, C. serre ma main et me regarde dans les yeux pour me soutenir pendant les contractions. Elle répond aux questions d’usage. Elle explique que les sages-femmes suivent uniquement des femmes en bonne santé, dont la grossesse se déroule sans problèmes. Il ne s’agit pas d’une urgence : la mère et le bébé vont bien, mais elle veut bien vérifier la rapidité de l’ambulance sur le nouveau tronçon d’autoroute. Dix-sept minutes exactement. Mon conjoint nous a suivies en voiture.

Je reconnais à peine l’entrée des urgences. La civière change de mains. Les néons au plafond défilent, j’arrive dans une petite salle à la lumière tamisée. Je dois me déshabiller, enfiler la blouse d’hôpital et ne plus boire. Pourtant il fait chaud et j’ai soif. Il y a une infirmière d’un certain âge, sympathique, visiblement expérimentée, et la jeune gynécologue qui a pratiqué l’échographie vendredi. C. lui expose la situation. La gynécologue écoute attentivement puis m’ausculte. Le trajet en ambulance a produit son effet : le col est à huit centimètres. Elle me propose de rompre la poche des eaux pour accélérer le travail (indolore) ; elle est prête à tenter une petite intervention médicamenteuse d’ici quelques heures. C. me sourit, les chances sont bonnes que j’accouche par voie basse.

Je demande une péridurale. Le temps que l’anesthésiste arrive, je retire les fils du moniteur qui enregistre les battements de cœur du bébé et je marche un peu dans la salle. Je continue de respirer profondément à chaque contraction.

L’anesthésiste a le geste rapide et sûr, je sens à peine l’aiguille pénétrer dans mon dos, très vite je n’ai plus de sensations au niveau du ventre et du bassin. Je dois maintenant rester en position semi allongée, sur le côté gauche, pendant que le produit passe goutte à goutte dans le cathéter. C. conseille à mon conjoint d’aller se reposer dans la chambre qui m’a été attribuée. Elle reste près de moi et parle avec l’infirmière. Tout est calme. Je m’endors.

Lorsque je me réveille, l’équipe a changé. La nouvelle infirmière, postée devant l’écran du moniteur, se présente. La nouvelle gynécologue est aussi jeune que la première, très calme, un peu froide malgré son sourire. Le col n’a pas bougé depuis la première auscultation. L’infirmière explique que les contractions se sont encore espacées, la gynécologue est soucieuse, elle approuve la proposition de l’infirmière de me faire changer de position régulièrement.

Je suis perplexe : je n’ai pas senti le changement. Les choses se passent en dehors de moi, sur le moniteur, je dois m’en remettre à l’infirmière pour suivre l’évolution du travail. Lorsque j’avais toutes mes sensations, je ne contrôlais rien, mais je pouvais dire « c’est intense, ça avance », ou bien « mon corps fatigue, il y a quelque chose qui cloche », je pouvais chercher la position qui faciliterait le travail. Je voudrais me lever, bouger, accompagner de nouveau mon bébé dans cette incroyable aventure. Mais je suis coincée sur ce lit d’hôpital, avec ces fils et ces tuyaux qui m’encombrent.

L’infirmière lève un de mes genoux, déplace une épaule, fait tourner ma tête, je suis comme un pantin que l’on manipule, avec sérieux et application. Je garde la position une vingtaine de minutes, puis le manège recommence. Je discute avec C. pendant un petit moment, puis elle m’invite à dormir à nouveau pour récupérer un peu d’énergie: j’en aurai besoin pour la poussée.

J’ouvre les yeux sur une chaise vide, C. est rentrée chez elle se rafraîchir. La gynécologue est là. L’infirmière lui explique que les contractions se sont rapprochées, c’est une bonne nouvelle. Mais à l’auscultation, surprise: impossible d’atteindre le col, le bébé semble s’être désengagé du bassin, c’est comme si l’utérus « contractait à l’envers ». La gynécologue dit: « c’est tannant », d’une voix monocorde, sans émotion. Elle invite l’infirmière à m’ausculter à son tour, l’infirmière constate que le col est inaccessible, que le bébé est remonté, la gynécologue répète : « C’est tannant ». Après avoir scruté l’écran du moniteur, elle me regarde, elle est très calme. Les signes vitaux du bébé sont bons, mais elle craint une rupture utérine. Il va falloir procéder à une césarienne.

Mon cœur veut sortir de ma poitrine. Non, ce n’est pas possible, pas une nouvelle fois, après ce que j’ai donné depuis trois jours, vous n’allez pas me découper le ventre alors que le bébé va bien! Je voudrais hurler, pleurer, cette parfaite inconnue n’a pas de cœur, elle ne sait pas ce qu’elle dit, elle ne se rend pas compte que ses mots m’anéantissent, alors que je suis seule dans cette chambre… Où sont passés ceux qui devaient me défendre, me protéger de l’intervention des médecins ? Ma voix s’étrangle : « On ne peut pas attendre? », attendre que mon corps fonctionne à nouveau à l’endroit, attendre que C. soit revenue, qu’elle donne son avis, attendre que mon conjoint, le père de ce bébé, soit à mes côtés?

La gynécologue considère qu’il n’y a pas de temps à perdre, avec un antécédent de césarienne, après quatre heures sans résultats satisfaisants, c’est le protocole. Elle n’arrête pas de dire : « C’est tannant », avec ce rictus insupportable, ce pseudo sourire sans compassion. Elle est tellement calme! Je ne peux pas croire qu’il y ait urgence.

L’infirmière a appelé C., on est allé chercher mon conjoint. Ils écoutent le médecin, C. acquiesce, je tombe en pleurs. La gynécologue dit : « Elle est déçue », l’infirmière se penche vers moi : « C’est pour ton bien et celui du bébé. » Je vois d’ici la suite : les bras en croix sur la table d’opération, les mains inconnues qui s’affairent, le premier cri dans le vide, hors de ma vue, l’impossibilité de me lever pendant 24 heures, la douleur postopératoire, le séjour prolongé à l’hôpital avec le bruit, le dérangement constant… Je demande combien de temps je vais devoir rester, la gynécologue répond trois, quatre jours.

Le brancardier arrive, je me laisse porter comme une pauvre chose sans vie, n’étaient les larmes qui coulent en flot ininterrompu.

L’homme qui me conduit au bloc est petit, d’âge mûr, jovial. Je vois son visage à l’envers et les néons qui défilent, le trajet me semble labyrinthique. Dans l’ascenseur, il tente une  plaisanterie. Je réponds sur le même ton et souris à travers les larmes. Il me souhaite bon courage et me laisse dans le couloir en attendant que l’équipe soit prête pour l’intervention. Une femme me demande si je porte des prothèses dentaires, si je suis allergique à un produit ou à un autre, je réponds sans être très sûre.

Un autre homme pousse le brancard dans la salle froide, à l’éclairage cru. Elle est remplie de matériel et d’appareils de toutes sortes, j’entends qu’il y a plusieurs personnes. L’homme m’explique ce qui va se passer, qui va intervenir, à quel moment mon conjoint pourra me rejoindre. Avec ses doigts, il essuie une larme sur ma joue et prononce un mot gentil.

On me dépose sur la table, on met un chapeau sur mes cheveux et quelques capteurs sur ma poitrine, on tend un drap entre mon ventre et mon visage. Je reconnais les voix des deux gynécologues que j’ai vues ce matin, la deuxième a fait revenir la première et lui explique la raison de l’intervention. On vérifie l’effet de l’anesthésie, puis l’opération commence.

Les médecins observent ma cicatrice, je pense au petit lézard tatoué au bout de cette première ligne, j’imagine qu’il y en aura bientôt une autre, au-dessus. Je retiens mes sanglots de peur que cela me fasse bouger et gêne l’intervention. Mon conjoint est à côté de moi, il me parle, comme la première fois je ne le reconnais pas tout de suite à cause du masque qui couvre la moitié de son visage. L’incision est très rapide, je sens des mains qui poussent vigoureusement sur le haut de mon ventre, mon corps est secoué, j’attrape la main de mon conjoint et la serre très fort, cela dure une éternité, c’est impressionnant comme ça secoue!

Je sens le bébé sortir et je l’entends crier, il change de mains, mon conjoint me laisse, quelqu’un dit : « C’est quoi? », je tourne la tête, tends le cou, moi aussi je veux savoir, montrez-le moi! Mon conjoint revient vers moi, m’embrasse et me dit : « Merci ». Je sais alors que c’est une fille, je suis heureuse, je souris.

Mon conjoint tient notre petite fille serrée dans un linge, près de mon visage. Je la regarde avec un sentiment d’étrangeté, de distance, j’ai du mal à l’imaginer avec le nom que nous lui avons choisi. Mon conjoint repart avec elle. Lorsque la suture est terminée, on me conduit en salle de réveil. Je grelotte, on m’enveloppe dans une couverture chauffante. On me demande si je souhaite avoir mon bébé près de moi, mais je suis dans un état second, comme ivre, je préfère rester seule le temps de reprendre pied.

A travers le brouillard, j’entends le « bip, bip » de l’appareil qui prend ma tension à intervalles réguliers, la conversation animée d’un homme et d’une femme à l’autre bout de la pièce.

Dans la chambre, C. et mon conjoint se tiennent debout, la petite pleure contre le torse nu de son père. On me transfère dans le lit, on m’aide à me placer sur le côté, avec des coussins pour caler mon dos. Mon conjoint dépose la petite contre mon sein, je la caresse, je lui parle. Elle cesse de pleurer et boit pour la première fois.

1er jour – Nous dormons toutes les deux, l’une contre l’autre, pendant un bon moment. L’infirmière m’apporte des cachets, me sert un verre d’eau glacée, prend ma température et ma tension. Elle change et habille la petite, l’emmaillote dans un carré de tissu. Elle m’assure que la coupure sur son épaule, accident survenu durant l’opération, est superficielle. Il fait très chaud malgré le courant d’air qui passe par la fenêtre ouverte.

Mon conjoint revient avec sa mère et notre grande fille dans l’après-midi. L. s’approche doucement de sa petite sœur, grimpe sur le lit pour mieux la voir, elle la trouve mignonne, toute petite. Elle a choisi pour elle une marionnette rose et douce, avec un bonnet pointu, qu’elle offre dans une jolie boîte. Ma belle-mère prend quelques photos, nous discutons un peu, mon conjoint les raccompagne à la maison, dîne avec elles puis me rejoint à l’hôpital.

J’ai faim, mais je n’ai droit qu’à une soupe, un yogourt et un thé. Nouveau changement d’équipe. Les infirmières ne sont pas assez nombreuses pour s’occuper de toutes les patientes, alors on a demandé à mon conjoint de rester ici pour la première nuit. Il installe un matelas par terre, près de la porte, s’allonge et s’endort presque aussitôt. La petite est dans son couffin transparent, elle pleure et je ne peux pas me lever, je peux à peine me redresser, mon ventre me tire. J’appelle mon homme à voix basse, je ne veux pas importuner les mamans dans les autres chambres. Je hausse un peu le ton, il dort profondément, je ne sais pas quoi faire. Finalement, j’appelle une infirmière.

Je suis extrêmement tendue, épuisée. Je dors peu, d’un sommeil agité, le petit corps lové contre le mien.

2e jour – Mon conjoint est parti s’occuper de L. Débarrassée de la perfusion, je quitte le lit avec l’aide de l’infirmière. Je marche avec une extrême lenteur, pliée en deux, jusqu’au minuscule cabinet de toilette de ma chambre. Je prends appui sur le lavabo et regarde mon visage dans le miroir. Je suis effrayante. J’ai les paupières boursouflées et des sillons violacés sous les yeux. Je retire ma blouse, mon ventre est gonflé et douloureux, encore badigeonné d’antiseptique, j’imagine la plaie sous le gros pansement. Du sang coule entre mes jambes. Je pleure.

Après un moment, je mets de la crème sous mes yeux, je brosse mes dents, je savonne mon ventre, délicatement. L’eau fraîche me fait du bien. J’enfile des habits propres et retourne sur le lit à petits pas.

Je garde ma petite fille contre moi, je la couve des yeux. Elle est vraiment belle, toute potelée. Avec son nez minuscule, ses joues rondes, sa bouche en cœur, qu’est-ce qu’elle ressemble à sa sœur!

C. prend de nos nouvelles par téléphone. A cause de la chaleur, la petite fait un peu de fièvre, elle perd plus de poids que ce qui est toléré, il semble qu’elle se déshydrate malgré ses nombreuses tétées. L’infirmière a suffisamment d’assurance pour retarder le moment d’alerter la pédiatre, elle sait que les examens peuvent être longs, et les traitements contraignants. Mais la fièvre persiste. Une consultation avec le médecin est prévue ce soir. Je demande à mon conjoint de revenir après le dîner, je m’attends à ce que ce soit éprouvant et je ne veux pas être seule.

Nous attendons longtemps. Finalement, une jeune infirmière que je vois pour la première fois vient prendre notre bébé. Elle nous parle à peine, ne se présente pas, ne nous demande pas notre permission, ne nous propose pas de l’accompagner. Je suis indignée. Je fais quelques pas dans le couloir, tout est silencieux, on entend juste les pleurs d’un petit. Je ne sais pas où cette femme est allée avec ma fille, je ne connais pas les lieux, je n’avais pas même vu le couloir jusqu’à ce soir. Je n’ose pas aller plus loin. J’hésite à envoyer mon conjoint, je me dis que l’infirmière va revenir bientôt.

Nous restons 3/4 d’heure sans nouvelles.

Je craque. Rien ne s’est passé comme je l’avais prévu! J’aurais voulu que mon bébé soit accueilli dans un lieu intime et chaleureux, pas sous les néons d’une salle d’opération, entre des mains anonymes. J’aurais voulu qu’on permette à mon corps de faire son travail jusqu’au bout, à son rythme, sans l’interrompre d’une manière si agressive. J’aurais voulu qu’on nous laisse en paix, ma fille et moi, pendant les premiers jours de notre rencontre. J’aurais voulu que cet accouchement répare les blessures laissées par le premier. Il ne fait que les raviver. Je me sens trahie, abusée, mutilée.

Mon conjoint m’écoute, me réconforte, me dit sa fierté.

La pédiatre n’a rien décelé d’inquiétant, mais elle propose de donner un supplément pour aider notre fille à reprendre du poids. Elle souhaite également avoir un échantillon d’urine pour s’assurer qu’il n’y a pas d’infection. Malgré leur discrétion, les infirmières nous réveilleront quatre, cinq fois durant la nuit pour vérifier la petite poche placée dans sa couche. A la lueur de la veilleuse, l’une d’elle me dira tout bas : « Elle est belle en maudit, ta fille. ».

3e jour – L’infirmière qui avait attendu avant de signaler la fièvre reprend son service. Elle obtient de la pédiatre qu’elle passe nous voir entre deux rendez-vous, j’entends ainsi le diagnostic de sa bouche et peux lui poser directement mes questions. Pour ne pas perturber l’apprentissage de la succion, le supplément est administré durant les tétées, à l’aide d’une seringue et d’un tuyau très fin. Je dois appeler une infirmière à chaque fois que j’allaite, c’est pesant.

Il fait moins chaud, la température de ma fille tombe.

La gynécologue qui m’a opérée me rend visite. Elle a toujours ce sourire étrange, distant, cette voix monocorde et traînante. Elle me demande si les antalgiques sont efficaces. Avec précaution, elle palpe mon ventre toujours gonflé, tendu, douloureux. De l’air a pénétré durant l’intervention, il devrait disparaître progressivement d’ici quelques jours. La plaie semble bien cicatriser. Si la pédiatre le permet, la gynécologue est prête à nous laisser partir dès aujourd’hui. L’infirmière est moins optimiste, on n’a toujours pas réussi à prélever les quelques gouttes de liquide nécessaires pour l’examen, et les formalités de sortie prennent du temps.

Nous ne parlons pas de la manière dont s’est passé l’accouchement. Mon chagrin est tellement grand, j’ai peur de craquer en présence de cette étrangère. Devant elle comme devant les infirmières, je fais bonne figure, je souris. Je veux juste être tranquille et retourner chez moi, auprès des miens.

Lorsque ma grande fille et ma belle-mère reviennent, la petite est endormie sur le côté, dans son couffin, une petite main potelée glissée sous le menton. Enveloppée dans un linge blanc, elle a l’air paisible, angélique. Nous restons longtemps à la contempler.

Il fait gris, des nappes de brouillard couvrent les hauteurs de la ville. J’ai du mal à reconnaître le quartier depuis ma fenêtre. Il y a des parkings, un immeuble de bureaux, un supermarché, une tour d’habitations qui me rappelle l’hôtel sinistre, en banlieue de Prague, où j’étais descendue lorsque j’étais étudiante.

La nuit venue, je sens l’angoisse qui monte. L’éclairage blafard accentue la vétusté de la pièce, je n’en peux plus du bruit continu des ventilateurs sous la fenêtre, du lit inconfortable, des murs nus, sans âme, de la poussière qui colle à mes pieds sur le carrelage froid. Je ne connais du service que ce bout de couloir où passe parfois une femme en travail, parfois une mère berçant son bébé, l’employé chargé du ménage ou celui qui distribue les repas, et une multitude d’infirmières dont je n’arrive pas à retenir les noms. L’hôpital est une immense machine dont je ne perçois que quelques rouages, un pays hostile dont je ne sais ni la géographie, ni les usages. Dans un demi-sommeil j’imagine qu’un médecin sadique, tout droit sorti d’un film d’épouvante en noir et blanc, profite de mon infirmité pour tester sur moi un produit douteux.

4e jour – Je ne désire qu’une chose, rentrer à la maison. Les résultats des examens ne sont pas encore arrivés, mais ma fille se porte bien, elle a repris du poids et tète correctement. L’infirmière prend rendez-vous avec le pédiatre pour la visite de sortie et prépare les papiers à remplir.

Je quitte la chambre pour la première fois: la salle de bain est située à l’autre bout du couloir. Sur un panneau sont affichés des prospectus sur l’allaitement, les coordonnées de différents organismes de soutien aux parents, les photos de plusieurs bébés nés ici, avec des petits mots de remerciements. Je passe devant le petit comptoir d’accueil, il y a un bouquet de fleurs et à l’arrière, de larges fenêtres qui donnent sur le fleuve, scintillant sous le soleil. Je reconnais quelques-unes des infirmières qui se sont occupées de moi ces derniers jours.

La salle de bain est petite, chaude et embuée de la douche prise par une autre maman avant moi. Il y a seulement un tabouret, à côté du lavabo, pour poser les vêtements et les affaires de toilette. Je retire mes chaussures, trop serrées pour mes pieds gonflés. Le sol est mouillé, glissant. J’entre prudemment dans la baignoire. Je ne peux pas encore me redresser complètement. Je ne peux pas me laisser aller tout à fait, les pleurs qui viennent sous l’eau chaude contractent mon ventre douloureux. Ma fatigue est immense.

La gynécologue me rend visite une dernière fois. Elle me donne les consignes : pas de charge lourde pendant dix jours (interdiction de porter ma grande fille), pas de bain pendant deux semaines, visite de contrôle dans six semaines; en cas de douleur aigue, de saignement abondant, se rendre aux urgences; éviter de tomber enceinte avant neuf mois. Elle laisse une ordonnance pour des antalgiques, du fer, un laxatif et une pilule contraceptive.

L’infirmière décolle délicatement le pansement. Elle retire les agrafes une à une et les remplace par des petits morceaux de sparadrap. Après quelques instants, retenant mon souffle, j’ose regarder le bas de mon ventre. Il n’y a qu’une seule cicatrice, étonnamment nette et courte, à l’endroit précis où se trouvait la première.

C’est déjà l’heure du déjeuner. Mes affaires sont rangées, mon conjoint est arrivé avec le siège pour transporter la petite, nous avons rempli les papiers pour l’état civil. L’infirmière perçoit mon impatience, elle m’invite à la suivre jusqu’au bureau du pédiatre. Le médecin, un homme d’âge mûr à l’air sympathique, accepte d’examiner ma fille dans les minutes qui suivent. Il la trouve en parfaite santé, particulièrement tonique. Les sages-femmes effectueront le suivi pendant les six prochaines semaines.

L’attente pour les dernières formalités est interminable. Mon bébé pleure beaucoup. J’hésite à demander de l’aide, j’ai peur qu’on découvre un nouveau problème nécessitant de prolonger la surveillance. Une jeune infirmière vient finalement, emmaillote puis berce énergiquement la petite, le bout d’un doigt glissé dans sa bouche. Quand nous quittons la chambre tous les trois, ma petite dort profondément.

Nous sortons de l’hôpital en plein soleil, une brise d’air chaud souffle sur mon visage. J’ai l’impression d’atterrir après un long voyage. En quelques jours, les arbres dénudés se sont couverts de feuilles, les dernières traces de l’hiver ont disparu. Je ne dis pas un mot durant le trajet. Les secousses me font mal au ventre. Je suis en état de choc.

Ma belle-mère a rangé et nettoyé l’appartement, elle a mis des draps propres dans le lit, ça sent le frais. Je pose mes affaires en vrac dans un coin de la chambre. Mon conjoint va chercher notre grande fille à la garderie. Après un temps de retrouvailles, elle retourne à ses jeux habituels. J’essaie de dormir un peu.

Le soir, je rédige et j’envoie par mail le faire-part de naissance, je veux mettre de côté la douleur et rendre le bonheur palpable, que la famille, les amis, les connaissances se réjouissent et admirent notre si jolie petite fille.

Mon bébé dort avec moi. Dans l’obscurité angoissante, je l’écoute, la caresse, la respire, je la presse contre mes seins gonflés de lait. Je savoure son petit corps parfait, presque nu, sans l’entrave du coussin qu’avait porté sa sœur pour réparer ses hanches. Le contact charnel, animal, adoucit un peu la violence de cette mise au monde.

Jeudi, j’appelle I. et tombe en pleurs au téléphone. Elle a eu le compte rendu de l’accouchement par C., j’ai de quoi être bouleversée! Je lui fais part de mes doutes: pour moi, l’infirmière s’est trompée en cochant la case « césarienne en urgence » dans le questionnaire de sortie. Mais C. « a vu la peur dans les yeux du médecin », elle croit que l’intervention était justifiée. I. me conseille le repos absolu, elle m’invite à me concentrer sur le moment présent. Les explications viendront en leur temps.

Aujourd’hui je pleure encore cette naissance et celle de ma première fille.

Publicités

#339 Le deuxième accouchement de Anne, Belgique

7 Fév

Madame, Monsieur,

Le contenu  de cette lettre que vous êtes en train de lire avait été fait il y a 4 ans mais je l’avais jetée. En effet, écrire enfin cette lettre et vous l’envoyer est pour moi, la dernière étape d’un long cheminement sur une épreuve que j’ai eu à traverser. Je ne l’ai pas envoyée plus tôt car je savais que la réponse que vous me donneriez n’enlèverait rien à notre souffrance voir même la discréditerait probablement. Aujourd’hui, nous réclamons une justice…non pas pour moi égoïstement  mais surtout pour ma fille. En effet, depuis quelques mois, Emma a des difficultés comportementales. Bien logiquement, nous avons mis ça sur le compte de l’arrivée de sa sœur car ça a commencé lorsque j’étais enceinte. Aussi, après des mois et même des années de galères car Emma est une petite fille tourmentée depuis toujours, nous avons décidé de faire un bilan dans une ASBL pour enfants en difficultés. Là, une expertise psychologique, neuro-psychologique et logopédique a été réalisée par des spécialistes. Cette semaine, nous avons reçu le rapport et il semblerait qu’elle soit toujours traumatisée par sa naissance et qu’elle a des difficultés d’apprentissage type TDAH et des troubles de la compréhension verbale. Il nous semble très clair que rien ne peut dire formellement que sa naissance et la grossesse soit en cause mais rien ne dit l’inverse non plus. Aussi, elle ne m’a pas encore posé de questions sur sa naissance  mais au vu de ces circonstances, je vais devoir lui expliquer. Cette démarche vis à vis de vous nous semble difficile car je sais que notre vécu risque d’être discrédité mais tant pis…Emma a le droit de savoir que son papa et sa maman demandent des comptes pour elle, pour elle se construire plus tard.

Voici mon histoire de sa conception à la période post-partum… Il y a 5 ans après avoir traversé un AIT suite à une hypofibrinolyse modérée, j’étais enceinte d’un bébé attendu depuis très longtemps, une grossesse longtemps post-posée pour stabiliser ma santé. J’ai eu connaissance de ma grossesse le 18 octobre 2008. C’est Mme V. qui me suivait, nous avons eu un bon contact soignant-soignée mais elle m’annonce de suite qu’elle est enceinte et donc, elle ne pourra suivre en intégralité ma grossesse. Au premier trimestre, j’étais malade avec des nausées mais ça ne se passait pas si mal. Ensuite, vers 8 semaines, j’ai attrapé une bronchite qui m’a donné une dyspnée à l’effort invalidante. Lors d’une consultation chez Mme V., elle constate le problème et demande un avis cardiologique qui sera effectué dans l’hôpital le plus proche de mon domicile, l’examen sans particularité et le cardiologue (Dr L.) m’a ensuite envoyée chez le pneumologue (Dr H.) qui m’a diagnostiqué vers le mois de février une hyperréactivité bronchique. Il a instauré un traitement à base de Qvar. Début mars, j’étais donc à environ 23 semaines, Mme V. est partie en congé prénatal et j’ai donc été suivie successivement par Mme C. qui m’a accordé 10 min de consultation pour moi alors qu’elle ne connaissait pas et surtout que je n’étais pas spécialement bien. Devant ce manque d’intérêt, j’ai longtemps hésité avant de changer et en concertation avec la sage-femme indépendante qui me suivait, j’ai été dirigée contrainte et forcée par les secrétaires chez Mme J. à la consultation ONE car pas de place ailleurs. Début du suivi, à part des contractions et  toujours cette dyspnée importante à l’effort qui me ronge.  Je me suis plainte plusieurs fois d’être à court d’haleine et d’être oppressée…Mme J. m’avait fait un papier pour donner à mon pneumologue en disant que le Qvar contenait de la cortisone et que ça donnait un retard de croissance intra-utérin et qu’elle n’était pas vraiment contre mais pas pour non plus, elle voulait autre chose comme traitement. J’ai donc contacté le pneumologue qui s’est interrogé sur la raison de cette demande car il m’a dit que la corticothérapie est essentielle dans un traitement de l’asthme atopique, il a ajouté du Ventolin, il avait raison. J’avais également des contractions et j’ai donc été mise sous U********* 2 comp 3X/ jour ainsi que de l’A***** suivi d’un repos au lit car j’avais des contractions très fréquemment sans modification de mon col. A savoir que j’ai des antécédents de choléstase gravidique pour ma première grossesse et que le bilan hépatique n’a pas réalisé fréquemment semble t il. Le suivi a donc continué avec un test de O’sullivan positif, un triangle hyperglycémique réalisé également montrant juste la nécessité de suivre des mesures diététiques sans sucre. A signaler également, j’avais téléphoné 1X à Mme J. pour des contractions et l’accueil a été plutôt glacial. En consultation, je pesais mes mots à savoir que j’avais une sage-femme libérale qui venait à la maison me faire des monitos et elle avait envoyé un courrier avec le rapport de tous les monitos et elle m’a chargée de dire à la sage-femme que ses rapports ne servaient à rien alors qu’il lui était tout à fait possible de l’appeler et de lui dire directement. Bref, j’ai du entendre les doléances de Mme J. sur des autres praticiens en plus de la charge d’une grossesse déjà bien compliquée. Aussi, au vu de mon problème de coagulation, je prenais et je prends toujours de la cardioaspirine 100 mg à vie mais à 35 semaines, l’aspirine a été stoppée en vue de passer à la c******. Il existait un schéma fait par la coagulopathe(Mme M) avec une proposition de F******. J’avais pas forcément facile à me déplacer et j’y suis allée péniblement tout ça pour m’entendre dire qu’elle ne donnerait pas ce que Mme M. avait préconisé. Je ne savais pas vraiment comment je devais faire pour l’accouchement car elle ne m’a rien expliqué, ni à quel moment je devais arrêté la C****** et comment juger si je devais la faire ou pas chaque jour, à savoir que je contractais toujours énormément et que c’était très dur à juger à savoir que je ne suis ni médecin, ni sage-femme. A 36 semaines, j’avais tellement ras le bol de ce manque de sérieux car je contractais toujours, j’étais tellement dyspnéïque que je ne savais plus marcher 100 mètres sans devoir m’arrêter tellement j’étais tachycarde à 160-180 à l’effort. J’avais extrêmement mal partout du à l’alitement et aux dorsalgies chroniques. Je décide donc de reprendre mon dossier et d’aller ailleurs. Malheureusement, le lendemain de mes démarches…mon ventre a commencé à me gratter intensément et je me rends compte que mes médicaments habituels me rendent malades.  Donc vu les contacts que j’avais avec Mme J. j’ai contacté ma sage-femme qui me renvoie en urgence chez mon médecin traitant, celui-ci est très inquiet et me fait une prise de sang. Quelques heures plus tard, je reçois les résultats et le verdict tombe, mes enzymes hépatiques sont au plafond. Elle contacte donc la gynécologue sans arriver à lui parler et elle me le signale. Fin de cette journée, Mme J. m’appelle en me disant que je n’ai pas à la déranger en consultation, je lui signale que je ne l’ai pas appelée mais que c’était mon médecin traitant. Elle baisse immédiatement d’un ton et me demande ce qu’il se passe, je lui explique que mon ventre me gratte que mes enzymes hépatiques sont très élevés. Elle me dit que c’est très grave, qu’il faut que j’accouche la semaine d’après mais je dois avoir un monitoring fœtal journalier obligatoirement car je risque de perdre mon bébé. Je lui demande si c’est la seule solution et je doute un peu, je lui demande si c’est le seul traitement et elle me répond que si je refuse le déclenchement de mon accouchement, elle refuse de continuer à faire mon suivi. Contrainte et forcée, la mort dans l’âme et surtout dégoûtée, je n’ai pas d’autre choix que de me plier à sa volonté et j’annule toutes mes démarches pour aller ailleurs. A ce moment là, je n’ai donc plus été vue par Mme J. depuis 3 semaines…

 

Le jour J à 6h(le 3 juin 2009), je suis arrivée mais la peur au ventre avec un asthme instable non contrôlé malgré le Q*** et le v*******, une choléstase gravidique aigüe, un utérus contractile, un diabète non insulino-requérant sans vraiment avoir eu un suivi correct et une écoute, des douleurs chroniques que l’ostéopathe n’est pas parvenu à contrôler vu la grossesse… sans même avoir été rassurée par la gynécologue. Mon médecin traitant étant aussi perplexe que ma sage-femme sur la qualité du suivi. Voilà, à ce moment là, je me suis dit que je n’étais pas dans les conditions optimales pour mettre au monde ma petite fille. Ensuite, vers 9h, on s’occupe de moi, La sage-femme m’examine et m’explique que mon col est ouvert à 2 cm et que ce n’est pas gagné car je ne suis qu’à 37 semaines. Elle me met donc un gel qui brûle et fait mûrir mon col…puis une seconde fois plus tard dans la matinée car pas de résultat…puis la perfusion avec les occytocines sont placées vers 11h30 puis vers 12h30, le cathéter péridural. Soudainement vers 14h environ au changement de service, j’ai eu affaire à une dénommée «C.» une jeune sage femme du quartier de naissance. Elle est entrée sans même m’avoir examinée, elle dit d’emblée que la péridurale ralentissait mon travail et m’a dit qu’il était désormais plus possible d’injecter l’anesthésiant dans le cathéter mais elle a augmenté la perfusion en doublant la vitesse de perfusion. Je n’ai rien dit et j’ai essayé de mettre en pratique ce que ma sage-femme m’avait appris en préparation à l’accouchement. Mais plus le temps passait et plus ça devenait ingérable. Sur 3 ou 4 heures de temps, je suis passée de quelques cc/h  à 125 cc/h de solution de synthocinon. Pour ensuite se terminer par moi à quatre pattes, en détresse respiratoire avec la perfusion qui coulait en écoulement libre avec la roulette à fond.  Ensuite, 2h avant d’accouchement, quand j’ai vu que je n’arrivais plus à respirer, je me suis mise à pleurer car je sentais que ça n’allait pas. J’ai dit à cette «C.» plusieurs fois que je n’allais pas bien avant…je n’ai jamais vu la gynécologue, jamais la sage-femme ne m’a mis de l’oxygène ni même pris ma saturation, je ne respirais pas bien du tout. Ensuite, J’ai senti l’angoisse m’envahir  et il n’y a rien de pire que ça… jusqu’à ce que je rassemble mes dernières mots de ceux que j’arrivais encore à prononcer à ce moment là à savoir qu’accoucher comme ça en 2009,c’est un scandale !! Que même une vache, on ne lui fait pas ça !! Cette soignante m’a répondu que je n’avais pas le choix, que j’étais là pour raison médicale, la raison médicale explique la brutalité ? Elle est partie quelques instants pour ensuite revenir, ouvrir la porte de la pompe et l’ouvrir à fond, me mettre à quatre pattes et s’en aller juste après. Je me sentie abandonnée dans ma détresse et pas que morale mais physique aussi. Je pleurais sans même savoir parler…et puis, je me suis remise sur mon dos car j’étouffais. Mon mari l’a rappelée et elle est revenue…elle a dit sans même m’avoir regardée en face et en regardant mon ventre et mon anatomie intime : »et bien voilà madame, à 4 pattes, ça marche bien pour faire descendre le bébé… » Elle a ensuite appelé Mme J. qui une fois entrée, s’est inquiétée de mon état respiratoire…ENFIN !!!  Elle s’est énervée sur la sage-femme en lui disant, il faut du V******* tout de suite, elle a couru voir dans sa pharmacie et elle n’en avait pas. Donc, elle nous a dit que ça n’irait pas si je n’avais pas mes puffs alors elle s’est tournée vers mon mari pour voir s’ il avait mon puff de V*******. J’ai essayé comme j’ai pu d’inspirer mes puffs mais tout n’est pas arrivé dans mes bronches donc, Mme J. a dit : « allez !!! Vous allez devoir mettre le paquet car ça risque de mal se terminer si vous ne poussez pas efficacement » J’ai donc rassemblé le reste de force qu’il me restait et j’ai poussé 3 fois et ça a suffit…toujours sans oxygène, sans monitoring, sans saturomètre… Quand j’ai accueilli ma petite fille enfin quand j’ai essayé de l’accueillir…je me suis dit que le bon dieu avait été avec nous ce jour là…que j’étais en vie et qu’elle aussi…La détresse respiratoire s’est levée car j’ai refait des puffs de v******** et que les contractions se sont arrêtées. Après cela, ma petite fille n’a pas été vue par un pédiatre car le poids était supérieur à 2kg 300. C’est la réponse qui m’a été donnée par les sage-femmes lorsque j’ai demandé si elle devait aller en néonatalogie.

J’ai accouché à 18h24 et je suis arrivée vers 22h30-23h dans ma chambre à la maternité. Ensuite, après m’être endormie vers 1h du matin, une sage-femme du quartier de naissance est revenue me faire signer les papiers pour le don de sang de cordon. Jusque là ok mais vers 6h, elle est revenue me réveiller, encore pour me faire signer les mêmes papiers signés 5h plus tôt car perdus… Tout ça pour apprendre 15 jours plus tard qu’ au vu du délai entre le prélèvement et l’analyse, le don n’avait pas pu être traité.

Le séjour en maternité s’est très bien passé et ça m’a aidé un peu à commencer ma reconstruction mentale et physique. Le lendemain, Mme J. est passée me voir visiblement embêtée et inquiète de mon état respiratoire et a reconnu verbalement qu’il aurait fallu un meilleur suivi pneumo, qu’elle aurait du insister. Il était un peu tard pour ça et Mme H m’a vue en post-partum et m’a instauré un traitement correct et je la remercie rien que pour ça ; J’ai eu un traitement à base de s******* 50/500, m********** 10mg, v******* et f******** a***.

Pendant des mois, j’ai vécu avec ce qu’on appelle un stress post-traumatique du à l’accouchement mais je ne savais pas qu’on pouvait en souffrir suite à un accouchement… J’ai fait des cauchemars pendant des mois du personnel soignant en train de me courir après pour me faire accoucher… j’avais des angoisses, je n’étais pas bien. En février 2012 donc 3 ans en vue de me lancer dans une autre grossesse et pour tourner la page, j’ai entrepris une thérapie par l’hypnose et ça a très bien marché. Je ne pleure plus le jour anniversaire de ma fille et je vais bien mais la route a été si longue. Aujourd’hui, je vais bien. Malgré tout, je viens d’avoir une 3ème petite fille le 27 juin 2013 après un combat acharné qui a mobilisé sage-femmes indépendantes, hospitalières, diabétologues, pneumologues et gynécologues. J’ai eu les mêmes complications pour cette grossesse que pour la grossesse d’Emma, hormis que cette fois, le personnel soignant m’a écoutée et suivie comme il se doit. Ce fût une expérience douloureuse mais tellement positive.  Je n’ai strictement rien à reprocher lors de ma prise en charge de cette 3ème grossesse. Mais quand on voit l’énergie que chaque soignant a dépensé pour que ma fille et moi, nous nous en sortions sans encombre. On peut être en mesure de se dire que Emma et Moi, nous sommes des miraculées. Cependant, cette dernière grossesse m’a donné les pires angoisses car on ne peut pas faire un black out sur tout. Cela dit, je tiens à dire que hormis la situation difficile que j’ai eu à traverser en 2009, Vous avez un personnel soignant qui est formidable mais comme partout il y a des personnes moins professionnelles à certains moments et quand vous tombez sur des personnes comme celles-là à un moment comme une grossesse et un accouchement, ça laisse une marque indélébile non pas que pour la maman mais aussi pour l’enfant et le futur adulte qui se construit. Pour ma dernière grossesse, elle a bien été préparée et je suis allée voir Mme H à Bruxelles, une spécialiste des grossesses à risque bien connue dans le milieu et elle m’a confirmé qu’il y a eu des manquements dans ma prise en charge.

Je suis désolée d’avoir été si longue mais tous ces évènements s’étalent sur des années…Nous n’attendons pas grand-chose de vous, mon travail sur moi-même est terminé mais celui de ma fille ne fait que commencer et la route sera très longue. Nous voudrions que les manquements soient reconnus et que vous reconnaissiez votre responsabilité. Nous voudrions que vous reconnaissiez la souffrance psychologique de notre fille et la nôtre même si nous avons dépassé ce cap. Je n’ai qu’un souhait que chaque femme enceinte ait droit à une prise en charge dans sa globalité. Que plus jamais une horreur pareille ne se reproduise…

Bien à vous.

Anne P.

Infirmière 32 ans

Maman de 3 petites filles.

#257 Hélène, dans le Val de Marne

12 Avr

6 mois de grossesse heureuse mais responsable

Après des différents familiaux, des soucis professionnels, 3 ans d’anorexie, je sors la tête de l’eau, envisage le futur avec optimisme et envisage de fonder une famille avec mon compagnon. Je mets encore quelques années à vraiment réduire les missions professionnelles qui m’obligent à prendre des anti-paludéens incompatibles avec une grossesse.

Je tombe enceinte la veille de mon départ pour le Mozambique. Confiante dans le système français, je me heurte à son inadaptabilité aux cas particuliers :

* Déclaration de grossesse OBLIGATOIRE mais impossible à faire à distance

* Impossibilité de s’inscrire en maternité à distance mais obligation de respecter le calendrier de rendez vous…

Sur place, dans ce pays des « bonnes gens », la grossesse est accompagnée de toute la joie que l’on pourrait en attendre, sans que cela soit perçu comme un évènement nécessitant un suivi médical soutenu. Je vis cette grossesse comme je l’entends, me régalant de fruits exotiques (cela doit être plein de vitamines), continuant la natation régulière parce que cela me fait du bien, ne dédaignant aucune sortie en 4×4 tant qu’aucune douleur ne m’indique que j’abuse de mes capacités.

Comme tous les expatriés nous savons que se faire soigner à l’étranger est une source de stress qu’il est largement préférable d’éviter par la prévention. Après quelques rendez vous dans les cliniques occidentales, il est évident qu’un suivi correct selon nos standards n’est pas possible dans ce pays. Je suis donc suivie mensuellement par un gynéco en Afrique du Sud, les prises de sang sont faites au Mozambique. Avec un aller-retour à 3 mois de grossesse en France, je pense conjuguer ainsi le système français à la mode locale.

Nous découvrons alors que le suivi imposé par les gynécos français implique une longue liste de tests dont l’utilité n’est pas expliquée (notamment le suivi des agglutinines irrégulières qui impliquerait que je n’aurais pas déclaré le père naturel), des compléments nutritionnels qui ne tiennent absolument pas compte du fait que je profite d’une alimentation surement plus favorisée qu’en France. Le gynécologue sud-africain se contente de nous expliquer l’utilité ou non des résultats des tests et des compléments. Il constate que mon bébé sera un « beau » bébé sans en faire un facteur de stress.

Inversement, face à notre inquiétude de contracter le paludisme qui peut causer la mort de la mère ou du fœtus, il nous indique comment évaluer si notre cadre de vie est « à risque » et donc nous permettre de décider si une médication est nécessaire, me prescrit une médication en m’indiquant les résultats des études (efficacité, effets secondaires, fiabilité des résultats)

Bref, nous sommes considérés comme des futurs parents qui sont à même de prendre les décisions qui s’imposent. Nous décidons de ne pas prendre de traitement mais de mettre en place toutes les mesures pour éviter de contracter le palu. La prévention paye. Au final, en 6 mois, je ne suis pas piquée une seule fois.

Issue d’une famille de médecins exerçant dans le secteur public, je fais confiance à notre système, et je m’inscris dans la maternité proche de chez nous. Lors de la première visite lors de mon aller-retour en France, nous comprenons rapidement que nous ne rentrons pas dans les normes. Nous ne pourrons respecter le calendrier de rendez vous, un point essentiel pour la sage-femme. L’esprit blagueur de mon compagnon dérange manifestement. La SF nous rappelle que le sujet est sérieux. Apparemment, faut pas rigoler quand on attend un enfant.

Retour dans un monde médicalisé.

On rentre en France, soulagés de ne plus avoir à craindre les maladies tropicales et nous rentrons docilement dans le moule des visites mensuelles + échographie+ cours de préparation à l’accouchement. Evidemment, pendant ces cours, j’apprends qu’avec mes 15kg supplémentaires j’ai dépassé la barre des 12kg autorisés. Mais comme je fais toujours mes 1,5 à 2km de natation 2 fois par semaine (hors barème autorisé aussi), nous restons sur le principe de ma gynéco de ville « si la mère va bien, l’enfant va bien ». D’ailleurs, pendant ces cours auxquels mon homme participe, nous comprenons rapidement que tout doit être normé (température de la chambre du bébé, de salle de bain, du sport mais pas trop…). J’émets l’hypothèse que si je fais trop de sport, mon corps devrait me signaler l’abus, mais la SF ne semble pas convaincue.

Comme nous faisons confiance au système médical français, nous avons bien rapporté d’Afrique tous les résultats de prise de sang, échographie… La SF qui me suit tient à ce que je laisse bien une photocopie de toutes ces pièces (même le dossier médical en Afrikaaner !) Elle ne réagit pas quand on lui dit que le gynéco sud africain prévoit un gros bébé (surtout quand on connait le gabarit des sud-africains, il suffit de regarder quelques matchs de rugby)

Par contre, on ne me donne aucune piste pour gérer lorsque je parle de ma peur de l’accouchement et surtout des aiguilles. L’anesthésiste dans une salle comble de futurs parents, présente la péridurale comme aussi banale qu’une anesthésie chez le dentiste.. La refuser serait donc une aberration. Lors d’un des cours, on nous fait visiter les salles de travail. Comme chaque fois en milieu hospitalier, je me sens tout de suite en milieu inhospitalier, mon homme aussi. Mais on ne nous demande pas vraiment ce que l’on en pense. Je ne peux imaginer que je vais passer 10h de travail (torture en latin) dans cette salle. Je décide donc que je ne viendrai à la maternité que le plus tard possible. Comme nous habitons juste à côté, je ne mets pas mon enfant en danger.

J’arrive à la dernière visite, saturée par toutes ces visites en milieu hospitalier, contente que ce soit la dernière avant le grand jour. De nouveau, la SF est accompagnée d’une stagiaire. J’ai donc droit à 2 touchers vaginaux. Mais la sage-femme note que mon taux de glucose est au dessus du seuil. On lui explique que, de retour de 6 mois d’Afrique, nous avons certainement fait des excès de chair. Elle me conseille donc de me mettre au régime prescrit en cas de diabète. Elle me demande aussi de refaire tous les examens et me signale qu’en cas de diabète gestationnel (mais elle en doute fortement), il faudra envisager un déclenchement. Je suis donc repartie pour 2 autres prises de sang (résultat dans les clous), échographie (un gros bébé prévu à 4kg100 comme moi à ma naissance), et monitoring. Pendant ce temps, les piqures et le régime commencent à me faire déprimer. Je pleure un jour sur deux.

Mon dossier me poursuit

Jeudi, le déclenchement a été noté dans le dossier

Pour ce monitoring qui me semble une formalité, je conseille à mon homme de rester à la maison pour une fois. La SF qui me fait le monitoring me confirme ce que je sentais : mon bébé va bien. Puis enchaîne ‘bon, vous revenez Lundi pour le déclenchement.’ En voyant ma surprise, elle comprend qu’on (le chef de service) l’avait écrit dans mon dossier sans m’en informer et elle me conseille de revenir le soir aux urgences pour un nouveau monitoring et pour demander des explications au médecin. Pour ce qui est du diabète gestationnel, elle me confirme que, au vu des derniers résultats, je n’en fais pas vraiment. Elle me répète plusieurs fois qu’elle met le terme entre guillemets. Mais je suis convaincue maintenant que les guillemets n’ont jamais effacé la mention aux yeux des médecins.

Je rentre à la maison et annonce la bonne nouvelle à mon homme ‘bébé va bien’ et la mauvaise. Il considère qu’un déclenchement programmé le Jeudi pour le Lundi ressemble à s’y méprendre à une manière de remplir le programme de la maternité. Je fais quelques recherches sur internet sur le déclenchement et découvre que cela multiplie par trois le risque de césarienne. Je suis donc opposée au déclenchement.

J’appelle ma mère pour savoir comment je suis née : par déclenchement à J+4 car ne me décidais pas à sortir. Je commence à croire que ma fille fera de même. J’appelle ma tante gynéco qui me conseille de faire confiance au gynéco de la maternité.

Nous revenons donc le soir avec mon homme et 2 revues (écolo, grave erreur) pour passer le temps du monitoring. Evidemment, comme mon cas n’est pas une urgence, on me laisse avec le monitoring pendant une heure, heure pendant laquelle nous voyons défiler 4 sages-femmes suivant qu’il faut remettre du papier dans l’appareil, ou quelles viennent récupérer du matériel dans ma salle. Elles ne se présentent pas toutes, et je me sens comme un meuble posé dans un coin, mais surveillé par cet appareil qui doit détecter la moindre faiblesse de mon bébé. Au bout d’une heure, une jeune sage-femme vient me débrancher et me répète : ‘bon vous revenez Lundi pour le déclenchement’ Je demande le résultat du monito (mon bébé va bien?) et à voir le médecin. Le médecin n’a pas le temps. Aussi la SF tente de me convaincre d’accepter le déclenchement ‘un simple coup de pouce à la nature’. Comme je ne semble pas convaincue, elle m’assène que puisque je fais du diabète gestationnel, j’ai « le choix entre le risque de mort fœtale et le déclenchement ». Evidemment, je fonds en larme. Mon homme quant à lui bondit de son fauteuil pour lui dire d’apprendre à lire car le dossier montre que je ne fais pas de diabète. Nous repartons furieux, moi en larmes, sans plus d’explications qu’auparavant, mais plus de doutes.

Vendredi, je veux des explications

Je vais au dernier cour de préparation à l’accouchement avec plaisir car il s’agit de balnéothérapie. Je confie mes angoisses à la SF et une amie. Les deux me soutiennent pour aller voir un gynéco de la maternité. L’amie m’accompagne jusqu’à sa porte car sinon, je n’en aurais jamais eu la force. Le gynéco me reçoit entre deux patientes. Il est épuisé, cela fait plusieurs fois qu’il repousse son départ en congé. Effectivement je ne fais pas de diabète gestationnel (ouf pas de risque de mort fœtale), mais mon taux de sucre dans le sang est assez élevé et, par voie de conséquence, mon bébé sera gros et risque de ne pas pouvoir naître par voie basse. J’argumente que je suis moi-même née à 4kg100 par voie basse, mais le gynéco me rétorque que mon bébé risque une dystocie des épaules. Apprenant que personne n’a vérifié l’état de mon col, il m’examine et constate que celui-ci n’est pas mûr. Il me concède alors une nouvelle série d’examens avant de prendre une décision : je dois refaire une prise de sang qui donnera mon niveau de glucose en moyenne sur le dernier mois, puis revenir lundi pour un monitoring et un examen du col. Le gyneco me confirme qu’on ne décidera d’un declenchement que lorsque les conditions locales seront favorables.

Je me renseigne sur la dystocie des épaules. En bref, si la tête du bébé passe et que les épaules coincent, l’effet ventouse risque d’étouffer le bébé. Les alternatives sont alors de tenter une manipulation douloureuse, d’utiliser un crochet pour sortir une épaule ou de casser l’épaule du bébé pour le sortir. Je commence à sentir tout le poids de ma décision si je refuse le déclenchement.

Samedi, en pleurs

En pleurs toute la journée, je ne suis pas en état d’aller faire une prise de sang encore moins à jeun. Je passe voir mon père qui essaie de me réconforter pendant que ma petite sœur me rassure ‘tous les déclenchements qu’elle a vu pendant son stage en gynéco se sont bien passés’.

Dimanche, je prends sur moi

Afin de surpasser ma peur des aiguilles, je travaille avec une amie en Programmation neuro-linguistique. J’en sors un peu plus forte et décidée à surpasser cette peur à force de volonté. En me convainquant avant chaque piqure que je ne la subis pas mais que j’ai décidé de l’avoir, j’arrive à avoir moins peur de cette intrusion.

Lundi, tentative de dialogue avec le gynéco

Nouvelle prise de sang pour évaluer la glycémie. Nouveau rendez vous avec le gynéco. Dans le couloir déjà, il me reproche de ne pas avoir emporté ma valise pour la maternité, puis de ne pas avoir fait la prise de sang le samedi. Je lui réponds que je pleurais trop pour pouvoir la faire. Il répète à mon homme ce qu’il m’a dit : ‘[Je ne fais] pas de diabète mais de l’intolérance au glucose et la SANCTION est un déclenchement avant terme’. Manifestement, résultat de glycémie ou pas, la décision a été prise par le chef de service même pas par le gynéco qui argumente, la validité du déclenchement.

Pour contrer notre argument que ‘la nature fait bien les choses’, il nous rappelle que chez les femmes qui accouchent au bord du champ, le taux d’enfants mal formés est beaucoup plus haut. On se sent alors responsable de ce qui pourrait mal tourner si on refuse le déclenchement.

Il nous conseille pour provoquer la naissance de faire l’amour et d’aller au ciné. Il nous explique en quoi consiste un déclenchement au gel puis à l’ocytocine par perfusion. J’explique que, autant je supporte très bien la douleur, autant je ne supporte pas les piqures. Il me confirme qu’en cas de déclenchement à l’ocytocine, je me retrouverai branchée à une perfusion.

– et puis, de toutes les façons, en cas de déclenchement la péridurale est systématique. D’autant plus que votre bébé étant gros, si on doit faire une manipulation, vous ne supporterez pas la douleur sans péridurale.

– Par expérience je sais que je supporte particulièrement bien la douleur

– Les douleurs de l’accouchement sont insupportables, pires qu’une colique néphrétique. Même ma femme qui supporte bien la douleur ne supportait pas celle-ci. Vous savez, les 2 grandes avancées de obstétrique du 20ème siècle sont la péridurale et le monitoring. Et puis, au moins, avec une péridurale, si on doit vous faire une césarienne, vous êtes déjà prête.

Je comprends que je ne dois pas me considérer comme plus forte que les autres femmes et surtout pas plus que l’avancée technologique. Alors, je me repose sur lui : je lui demande de me proposer quelque chose pour surmonter ma peur et mes crises de larme à l’approche de la naissance, il me fait une prescription pour une solution prescrite en cas de stress aux examens. Comme mon col n’est toujours pas ouvert, il me demande de revenir le mercredi, avec ma valise cette fois.

Question de responsabilité, je ne peux pas partir sans un monitoring, qui dure comme d’habitude. Alors que le rythme de ma fille est toujours aussi stable, une SF vient remuer un peu mon ventre pour vérifier qu’elle s’active un peu. On en profite pour demander des explications : valeurs mini, maxi ? De nouveau seuls dans la salle de travail, mon homme fait passer diverses musiques et constate que ma fille s’active lorsqu’il passe Dany Brillant. On s’amuse de faire connaissance avec ses goûts.

Mardi, j’essaie de contrôler ma panique

Devant le peu de résultats du médicament prescrit par le gynéco, du ciné et des câlins avec mon homme, je consulte le web pour trouver une alternative douce au déclenchement. J’écarte ce qui parait presque dangereux (huile de ricin…) et je surmonte en partie ma peur des aiguilles pour consulter un acupuncteur. Il me prévient qu’il ne peut pas faire grand-chose pour une première séance. Effectivement, rien ne se passe.

La piscine municipale ferme pour les vacances et je sais qu’un des exécutoires à mon stress disparait. Je n’en peux plus de pleurer sur mon manque de pouvoir, sur la responsabilité que j’ai l’impression de porter (protéger ce bébé dans mon ventre qui finit sa croissance, ou lui éviter une naissance catastrophe ?), sur l’hypocrisie des médecins qui utilisent leur connaissances non pour nous informer mais pour nous faire suivre le chemin qu’ils ont défini. D’épuisement, je décide de leur faire confiance. Après tout, la moitié des membres de ma famille sont médecins, ils doivent être bons quelque part. Nous dînons en amoureux au restaurant, et je me permets de manger du fromage au lait non pasteurisé !

Mercredi, je fais confiance, j’espère, espoir déçu.

Confiante en théorie, mais avec les tripes nouées, nous allons à la maternité en moto (toujours pas de contre indication puisque non répertorié dans le protocole, et puis le but c’est bien qu’elle sorte non ?). En bonne élève, j’ai pris un petit déjeuner léger et utilisé un laxatif. A la maternité, nouveau monitoring, nouveau toucher vaginal. Mon col n’a que peu bougé. Seuls devant le monitoring nous essayons de rigoler avec mon homme, après tout, c’est un beau jour, notre fille va naître aujourd’hui. Puisqu’elle semble aimer Dany Brillant, mon homme lui fait écouter, et son petit cœur montre qu’elle s’active, toujours dans les limites indiquées par la SF.

Le gynéco vient avec sa remplaçante (il part en congé vendredi). Il est prêt à me donner un sursis de 2 jours. Le lait non pasteurisé de la veille aurait il le temps de contaminer ma fille dans ce délai ? La remplaçante note l’accélération cardiaque. L’explication « Dany Brillant » ne semble pas percutant, il faut dire que la remplaçante est étrangère. Elle parle de tachycardie. Le gynéco tempère. Il me laisse le choix de la décision. La mention de tachycardie rajoute une couche au stress des derniers jours, je ne le supporterai plus très longtemps, il faut qu’on en finisse, j’accepte de rester pour le déclenchement.

Après la réunion de service, une infirmière stagiaire vient me faire une prise de sang. J’accepte de servir à sa formation, après tout, aujourd’hui est un beau jour, ma fille va naître. Elle a du mal à trouver la veine et me laisse avec un hématome impressionnant, mais je ne suis pas tombée dans les pommes. Je suis fière de moi. Am, une douce SF vient se présenter et m’explique ce qu’elle va faire : pose du gel dans le vagin, pas douloureux mais risque d’irriter le vagin, ensuite je dois rester allongée 1/2h sous monitoring. Comme d’habitude, comme mon cas n’est pas une urgence, après la pose du gel, on me laisse un temps indéterminé branchée au monitoring, à regarder la courbe des contractions qui commence à apparaitre. De mon côté, je ne les sens pas du tout.

Au bout d’un temps certain, on me libère pour que j’aille me reposer dans ma chambre, puis redescendre dans l’après midi pour un nouveau, interminable monitoring, pendant lequel nous n’osons plus mettre de musique de peur que le monitoring soit considéré comme défavorable. Même courbe, avec des contractions un peu plus grandes sur le graphique, aucune sensation de contraction, juste le bas-ventre tout dur. A 19h, nouveau toucher vaginal, le col n’a pas (ou peu) bougé, on me renvoie en chambre, en me disant qu’il se passera peut être quelque chose pendant la nuit (la nature pourrait prendre le relais). En sortant des urgences, je trouve ma famille qui attendait ma fille et me voit sortir à petits pas comme une petite vieille. A jeun depuis le matin, on m’avait réservé un plateau mais arrivée en chambre, il n’y a rien. Heureusement la femme de salle se met en 4 pour me trouver quelque chose.

Je me réveille au milieu de la nuit et constate que mon bas-ventre n’est plus dur. L’effet du gel semble avoir disparu. Ma fille ne naitra pas aujourd’hui.

Jeudi, deuxième déception

Au réveil, pas le temps d’attendre le petit déjeuner, je suis appelée aux urgences pour être examinée avant la réunion de service. Examen, col qui n’a pas bougé, réunion de service, la SF vient m’annoncer qu’ils ont décidé de retenter un déclenchement au gel. Elle sera accompagnée aujourd’hui d’une stagiaire qui a un visage et un sourire tout doux et qui semble à peine sortie de l’adolescence. Mon homme leur explique que si je ne mange pas un peu, je ne supporterai certainement pas une nouvelle journée. Après mure réflexion, ils acceptent (tiens elle a aussi des besoins comme celui-ci ?) Evidemment il n’y a aucun plateau repas, mais mon homme sort de son sac du pain de campagne, du beurre demi sel, de la confiture, je retrouve le sourire, le temps d’un petit déjeuner en salle de travail, pendant lequel nous avons droit à de l’intimité :-).

Nouvelle pose du gel, nouveau monitoring, nouveau toucher vaginal par la stagiaire, le col n’a pas bougé. J’ose à peine bouger de peur qu’un mauvais contact du monitoring ne déclenche une alerte. Je pleure une heure sur 2. Retour en chambre et nouveau monitoring l’après midi. Mon homme rencontre dans le couloir des consultations Rosalia, une des SF des cours de préparation. Comme elle s’enquiert de moi, mon homme lui demande de venir me rendre visite. J’ai l’impression que c’est un peu du monde normal qui rentre aux urgences. Comme je lui dis que je me sens toute ankylosée de rester allongée sur le côté, elle me dit que je peux bouger, m’assoir. Révélation, j’ai le droit de vivre, un peu.

Fin de l’après midi, mon bas-ventre est dur, la stagiaire examine mon col, après 2 poses de gel, je serre les dents, pas mieux. La SF en titre m’annonce alors qu’elle doit vérifier les conclusions de la stagiaire. Si j’ai mal, je lui dis. J’ai mal, je crie pour qu’elle arrête. Elle arrête « un peu avant de recommencer ». J’ai mal, je ne comprends pas ce qu’elle fait, ce n’est pas un examen, la stagiaire l’a déjà fait, pourquoi forcer jusqu’au fond de moi. Je me sens trahie, je me débats. Mon homme me tient d’un côté, la stagiaire de l’autre, pendant que la SF cherche quoi au fond de mon vagin, mon bébé que j’ai protégé pendant 9 mois ? Je me sens violée, pas le droit de mettre ce mot sur un acte médical, je pleure.

Retour en chambre, je ne sais même plus si j’ai le droit de manger. Quelle importance ? Je me réveille à 3h. Plus de ventre dur, le gel n’a plus d’effet. Les crises de larmes m’empêchent de dormir. A 4h, je décide d’aller marcher dans le parc de la maternité. Je passe plusieurs fois devant les grilles ouvertes du parc. Qu’est ce qui m’empêche de sortir ? Je ne suis pas prisonnière. Et pourtant, je suis convaincue que je n’ai pas le droit de sortir, comme un animal qui ne sortirait pas de sa cage de peur de la punition.

Vendredi

Dernière volonté, refusée

Comme je suis un être humain doué de raison, j’analyse la situation. J’ai peur de finir sur la table d’opération, et cette peur me détruit. J’ai besoin de repos, de retourner dans un environnement civil. Je pourrai ensuite revenir vers les médecins avec l’esprit clair. Les médecins m’ont prévenue, après 2 tentatives de gel (exceptionnellement 3), ils me déclencheront à l’ocytocine par perf, césarienne en cas d’échec. Je vais leur proposer un marché : je rentre me reposer 2 jours chez moi, je reviens sereine pour la dernière étape du déclenchement.

Je retourne aux urgences lorsqu’elles ouvrent comme on va à l’abattoir. Nous sommes reçus par Au, une douce et jeune SF. Examen du col qui n’a pas bougé (je le savais !), réunion de service, ils ont décidé le déclenchement à l’ocytocine. Je propose mon marché.

* Laissez moi rentrer à la maison pour le week-end, je reviendrai plus reposée pour la suite.

* C’est impossible : la dernière fois que nous avons accepté, la femme n’est pas revenue lorsqu’elle a perdu les eaux et son enfant est mort.

Je ne peux pas leur dire que je ne suis pas cette femme. J’insiste.

* Je n’habite pas loin, je peux venir au moindre soucis

* Non, nous avons eu un mois catastrophe, moralement, on ne peux pas se permettre de prendre de risques.

* Est-ce que l’on peut au moins attendre que je me repose.

* Non, il faut continuer le déclenchement. Ces deux jours de déclenchements ont dû fatiguer le bébé.

Je croyais que c’était juste un coup de pouce à la nature, ce coup de pouce aurait il été un peu trop fort ? Pourquoi cette fatigue ne se verrait pas sur le monitoring tout puissant ? Je suis en chemise de nuit et en chaussons, je ne peux plus m’enfuir, ni physiquement, ni moralement. Je fonds en larme dans les bras de mon homme. Le gynéco me dit « je vous laisse avec lui pour réfléchir ». Réfléchir à quoi ? Ils ont fait l’instruction, ils posent les questions, et les réponses non conformes ne sont pas prises en compte, sortent des arguments massue à chaque velléité de non conformisme. Mon homme les croit « il n’y a pas d’autre solution ». Je crois mon homme.

Mais je ne veux plus de cette douleur morale. Je renonce à toute volonté, je me mets entre leurs mains, mais je demande qu’on me donne un calmant pour que j’arrête de sangloter, sinon cela ressemblera trop à un abattoir. Encore une fois, je demande au gynéco qu’il m’indique la SF qui s’occupera de moi aujourd’hui, que je ne voie pas défiler tous ces visages étrangers qui connaissent mieux que moi, cet appareil de monitoring, ces instruments qui m’entourent et qui me parlent s’ils en ont le temps.

Déclenchement à l’ocytocine

On m’envoie une SF pour m’administrer le calmant et la perfusion. Elle s’appelle C, je l’ai déjà vue lors d’un monitoring, entrer, changer le rouleau, repartir sans même se présenter. Je me sens en territoire ennemi. Le calmant se fait par piqûre, dommage pour moi, je serre les dents. Elle s’apprête à me poser la perfusion

Mon homme prévient

* Elle ne supporte pas les piqures.

* Il faudra bien qu’elle y passe.

* Je vous dis juste cela parce qu’elle ne supporte pas de voir l’aiguille.

* Eh bien moi je ne supporte pas que l’on me dise ce que je dois faire. Et puis elle n’a qu’à pas la regarder, l’aiguille.

Je sors de mon apathie

* Evidemment que je ne la regarderai pas, … (sans lui dire ce que je pense d’elle)

Evidemment la pose de la perfusion me fait mal, vu mon appréhension, c’était couru.

Le gynéco m’annonce que c’est Catherine qui me suivra, je demande Au, il me l’accorde. Il part ce soir en vacances. Si le travail n’a pas démarré à 17 H, il faudra faire la césarienne.

On suit les contractions sur le monitoring, elles sont encore plus pitoyables que la veille.

Mon homme n’en peut plus de cette attente mais ne veut pas me laisser seule. Il appelle mon père. Une SF qui ne m’a jamais suivie le voit « Non, il est interdit de se relayer auprès de la parturiente , ce n’est pas un moulin ». D’un moulin au moins j’aurais pu sortir ! Mon père argumente calmement, je pleure, la SF appelle sa chef qui accepte. Ouf j’ai droit à un visage familier prêt de moi, et mon homme a le droit d’aller manger et respirer un peu. Du côté des contractions toujours rien de notable. Pour ce qui est du monito, il n’existe même plus, d’ailleurs le bébé qu’il surveille devient si peu important par rapport à ces contractions qui ne viennent toujours pas.

Dans l’après midi, le gynéco confirme que je vais avoir une césarienne. Je ne pense et ne sens plus rien, je subis le protocole. On me prépare et me pose la péridurale, à peine peur. Rosalia, la SF des cours de préparation traverse la frontière des urgences et vient me tenir les mains pour la pose de la péri. Qu’est ce que cela fait du bien un visage connu et compatissant qui me dit que tout va bien se passer. A la pose de la peri, le cœur de ma fille flanche un peu, agitation, je ne suis même plus en état de m’inquiéter. Même inquiète, que pourrais-je faire ?

On me mets un masque à oxygène. Ajouté au calmant du matin, à la fatigue nerveuse, je suis complètement shootée. Je ne sais même pas où est mon homme, je ne demande même pas.

J’attends. Le gynéco passe

* – Vous êtes encore là !

Eh oui, d’autres urgences passent avant moi, je le leur avait pourtant dit que ma fille n’était pas pressée de sortir.

* Bon ben c’est mon remplaçant qui vous opèrera.

Quelle importance ? Vous avez trompé ma confiance, alors vous ou un autre. J’attends. Am revient pour sa garde du soir. Elle est contente de pouvoir voir ma fille naître. Moi, je ne sais même plus si je suis contente qu’elle naisse. Est-ce une manière de me faire croire que je retrouve un visage familier ? Elle aussi a utilisé ses arguments médicaux pour me faire accepter ce que je ne voulais pas. Je veux sortir de ce cauchemar. On vient me chercher pour passer au bloc.

Passage au bloc, je subis, je veux dormir.

Puisque je ne peux rien faire, autant que je me repose. Je ferme les yeux. J’entends le gynéco, un étranger, qui demande que l’on me mette une couverture.

* Vous voulez dire une couverture chauffante ?

* Non, une couverture !

* ????

On me met un drap. L’infirmière revient avec une couverture.

* C’est ce que vous vouliez ?

* Mais non, c’est interdit au bloc, ce que je voulais c’est…

Et il montre le drap qui me recouvre. Mon dieu (si vous existez) faites que son manque de maîtrise du français ne l’handicape pas pendant l’opération !

Je sais que si je vois mon sang, je risque de tomber dans les pommes, alors je ferme les yeux. Je me repose, je dors ? De temps à autre, quelqu’un me demande si je vais bien. J’ouvre les yeux et réponds oui. Cela a de l’importance pour vous ? Je sens que l’on pousse sur mon ventre. Quelqu’un me dit « Regardez ! » Je vois un paquet de papier dans les bras d’une personne masquée. Entre 2 plis, je distingue qu’il s’agit d’un bébé. Je souris, c’est probablement ce que l’on attend de moi. On ne me pose pas mon bébé sur le ventre, on ne me le met pas au sein, il est vrai que je n’ai rien demandé. J’attends. On pousse toujours sur mon ventre. On me transfère sur un lit. Je vois mon sang sur la table d’opération.

On me transfère en salle de réveil. Je discute avec la femme à côté de moi. J’attends. Mon homme passe et me montre fièrement notre fille toute habillée dans son berceau en plastique. On lui a donné un biberon à lui faire boire. Il leur a dit que je voulais allaiter. Ça ne change rien, elle a eu le biberon et elle dort. Je ne ressens rien. Je devrais ? On me remonte en chambre. L’infirmière demande à sa collègue

* où est l’enfant

* probablement dans la chambre de la mère avec le père

* mais c’est interdit (pourquoi ? on aurait dû la laisser seule ?)

* oui, mais avec Am… (hé oui, les protocoles ça se contourne)

Retour en chambre, ma fille dort, mon homme me réconforte puis part, fier comme un nouveau papa. Mon homme me demande

* A quoi tu penses quand tu regardes notre fille ?

* J’espère qu’elle ne nous reprochera pas trop de choses quand elle arrivera à l’adolescence.

Ma fille part en nursery pour la nuit. Je ne m’en plains pas, car je ne demande qu’à dormir, oublier.

Samedi, j’attends que le temps passe, découverte de l’allaitement.

Le lendemain, la famille vient nous féliciter. De quoi ? Je n’ai fait que pleurer et subir. Avec ma sonde urinaire, je me sens sale, je voudrais prendre une douche. La température dans la chambre accentue encore cette impression. On attend qu’il n’y ait plus personne pour ouvrir la fenêtre, mon homme va faire le tour de l’étage avec notre fille. On se fait remonter les bretelles quand le personnel s’aperçoit que la température du radiateur a été baissée. Pourtant, on voit bien que notre fille bien couverte n’est pas incommodée par la température.

L’administration d’anti-douleur par perfusion est efficace, je ne prends aucun des antalgiques en comprimés que l’on me propose. Après la césarienne, c’est régime potage-thé-yaourt. Heureusement que mon homme m’apporte des compléments que je mange avec parcimonie et culpabilité. Et pourtant, je suis convaincue que mon système accepterait bien un régime un peu plus consistant. J’attends que le temps passe. Ma fille passe de main en main, j’essaie de l’allaiter, quelques crevasses, quelques appels aux puéricultrices super disponible dans leur très grande majorité.

On m’apporte une feuille sur laquelle je dois noter les horaires et durées de tété (où je découvre qu’en cas d’allaitement, la fréquence est beaucoup plus élevée, tiens ça va pas être de tout repos).

La puéricultrice pèse ma fille :

* 3,5kg

Mon homme commente

* Tiens elle a perdu 400g

* Ah bon.

* Ben oui, 3,9kg (c’est écrit sur le berceau) moins 3,5kg, ca fait 400g

* Ah, il va falloir que je vérifie sur mes abaques.

* ????

La puericultrice revient :

* Elle a perdu 10% de son poids. Il va falloir lui donner du biberon en complément des tétés.

Heureusement qu’on ne savait pas que cela pouvait rendre l’allaitement plus difficile. On aurait pu émettre un avis ! Par contre, on ne peut s’empêcher de penser que 10% de 3, 9kg, cela laisse de belles joues rondes à notre fille. Pas de quoi s’inquiéter quand je vois le bébé de ma voisine, une crevette. On fait ce que l’on nous dit.

Dimanche, on commence à prendre nos marques

Retrait de la sonde urinaire. Physiquement, j’encaisse bien le coup, j’arrive à me lever, à traverser la chambre. Je respecte l’interdit d’une douche seule, j’attends mon homme pour le faire. Heureusement que le bandage compressif m’empêche de voir la cicatrice. De toutes les façons, l’intimité ce n’est pas pour ici : défilé aléatoire et continuel du personnel, avec une personne différente à chaque fois (tension et prise de température, piqure anti-phlébite, plateau repas, bain du bébé, pesée du bébé…). De nouveau, aucun des visages connus, ni des consultations pré-natales, ni des urgences. Leur tâche est finie, on passe au service suivant.

Pendant la nuit, je me réveille car une douleur diffuse m’empêche de dormir. J’appelle l’infirmier de garde qui modifie quelque chose à la perf. J’arrive à me rendormir.

La SF confirme que tout va bien. Je ne suis toujours pas allée à la selle (avec 3 jours de diète + 2 de régime, je n’ai pas grand-chose à éliminer) mais quelques gaz lui suffisent : j’aurai droit à des repas normaux. Enfin ! Je déambule dans les couloirs et croise Laetitia, césarisée le même jour que moi. Elle encaisse moins bien. Mais comme sa fille est en néo-nat, elle soulève des montagnes pour pouvoir se lever et aller la voir, le premier jour en chaise roulante, le deuxième en se tractant contre les rambardes du couloir. Je vois qu’on lui sert un plateau repas normal, le mien arrive : potage + yaourt, suivant les indications du dossier ! Et merde, à partir de maintenant, je planque de la nourriture dans mon armoire, même quand on commence à m’apporter des repas normaux.

J’attends le pédiatre avec impatience : ma fille semble en pleine santé, mais je crains un diagnostic différent. C’est bien pour cela que l’on nous garde à la maternité !

L’allaitement m’a fait des crevasses. La puéricultrice me dit de me faire apporter des bouts de sein en silicone par mon homme. Si j’ai besoin d’aide même pendant la nuit, que je n’hésite pas à appeler. Bêtement, je n’ose pas appeler la nuit.

Lundi

Au matin, à l’heure de la tétée, j’appelle la puéricultrice de garde pour qu’elle m’aide à allaiter avec les bouts de sein. Elle me dit qu’elle arrive de suite. 10 minutes plus tard, je la rappelle, elle me dit de faire patienter ma fille en lui donnant mon petit doigt à téter. 40 minutes plus tard, elle arrive, ma fille s’est endormie sur mon petit doigt. La puéricultrice me dit que les bouts de sein, ça ne sert à rien. Puisque j’ai choisi d’allaiter, je n’ai qu’à supporter la douleur jusqu’à ce que les crevasses guérissent. Elle réveille ma fille, la met sur mon sein. Celle-ci fait quelques mouvements de succion. La puéricultrice me dit ‘Ben ça marche’ et repart. Ma fille se rendort !

Le pédiatre passe. Bougon, il manipule ma fille

* hm, hm

* ??? (maman inquiète qui n’ose pas poser de question)

* ça va

Je ne demanderai pas plus. Comme dit ma cousine (médecin !) il a choisi d’être pédiatre pour s’occuper des enfants, pas des parents !

Je déambule dans les couloirs, en portant ma fille dans les bras. « Ah non, ça c’est interdit ! Après une césarienne vous risqueriez de tomber ! » En voyant Laetitia qui se traîne contre les rambardes, je comprends les craintes de la maternité. Mais qu’est ce que j’ai envie de sortir !

Je passe devant la porte de la psychologue. « absente car en conférence ». J’aurais peut être discuté avec elle. Mais de quoi , je vais bien ?

Mardi

Pendant qu’on aère la chambre, mon homme porte Hombeline dans les couloirs. « Ah non, ça c’est interdit ! Vous risqueriez de tomber ! » C’est vrai que la vie comporte des risques, mais manifestement, la maternité ne veut pas du moindre risque. Vivement que l’on sorte d’ici !

La sage-femme passe m’examiner et aborde précautionneusement le thème de la contraception

* éviter de tomber enceinte avant 3 mois, un an serait mieux.

* Oui, faites moi l’ordonnance tout de suite

Je ne veux plus jamais courir le risque d’être enceinte, de remettre les pieds dans une maternité, je ne parle même pas du risque d’accoucher par césarienne.

Mercredi

La nuit a été très dure, j’ai l’impression que ma fille n’a jamais dormi plus de 20 minutes d’affilée. J’ai appelé la puéricultrice de garde mais on m’a répondu que tous les bébés de la maternité étaient énervés et que les puéricultrices non plus n’arrivaient pas à les calmer. Nous finissons par nous endormir à 7h du matin.

A 8h, la porte s’ouvre, la lumière s’allume.

* – Bonjour, je suis stagiaire infirmière, je vais vous faire une prise de sang et votre piqure pour éviter la phlébite (enfin celle de tous les matins) Je vais vous mettre le garrot et attendre ma collègue.

* – Je vous préviens, j’ai tendance à faire des malaises quand on me fait des piqûres. Mais si vous êtes rapide, tout se passera bien.

Je sors aujourd’hui, je peux bien servir une dernière fois de cobaye. Il faut bien qu’elle se forme ! Et puis hier matin, elle a fait la piqûre contre la phlébite et elle ne m’a pas fait mal.

L’infirmière en titre arrive et explique à l’infirmière

* Tu passes le coton, oui, encore une fois… Tu repères bien la veine, non plus comme ceci…

* S’il vous plait faites vite !

Ça ne finira donc jamais ? Je suis fatiguée, je fonds en larme. L’infirmière me conseille

* Vous êtes fatiguée, il faut dormir quand votre fille dort !

« C’est justement ce que je faisais quand vous m’avez réveillée ». Je voudrais qu’elles finissent et sortent.

* Maintenant on va vous faire la piqûre contre la phlébite.

* On ne peut pas s’en passer ? Je sors dans 2h de la maternité !

* Non, c’est le protocole. Et puis, c’est au cas où vous ne sortiriez pas aujourd’hui.

« Non, ce n’est pas possible, c’est une éventualité que je ne peux même pas imaginer. Allez, que ça finisse et vite. »

* Bon mais alors c’est vous l’infirmière en titre qui la faites.

* Mais je ne la ferai pas mieux.

* Oui mais plus vite.

Elles sortent me laissant en larmes. Je me calme. En attendant le petit déjeuner, je vais prendre une douche pour me détendre. Ensuite mon homme arrivera pour faire prendre le bain à Hombeline. Ce sera un autre moment agréable.

A peine entrée dans la douche, la puéricultrice, celle qui m’avait laissée 40 minutes avec mon petit doigt dans la bouche de ma fille, entre

* Mettez votre bébé en body pour la pesée, je reviens de suite.

* J’ai le temps de prendre ma douche ?

* Non

Elle repart. Sale, fatiguée, affamée, en pleurs, je regarde ma fille et je décide de ne pas la déshabiller alors que je ne sais même pas quand la puéricultrice revient. Elle revient

* Vous n’avez pas déshabillé votre bébé

* Non

Elle la déshabille ou moi (« quelle importance puisque vous décidez de tout ? »), la pèse, 3,5x0kg. Je réagis

* Tiens elle a perdu 10g depuis hier

* Alors, ce n’est pas sûr que vous sortiez.

Je fonds en larmes, ce n’est pas vrai, ce cauchemar ne finira donc jamais. On m’a mis la pression pour entrer à la maternité parce qu’elle était trop grosse. On l’a fait sortir de mon ventre pour la même raison. On ne veut pas me laisser sortir parce qu’elle est trop petite. Mais elle fait plus de 3,5kg, plus que la majorité des bébés ici ! Même la fille de Laetitia qui n’est pas encore sortie de néo-nat parce qu’elle est si petite, sortira peut être aujourd’hui. Quelle autre preuve de santé voulez vous ? Qu’est ce que je vous ai fait pour que vous m’enfermiez ainsi à tourner en rond dans vos couloirs ? J’ai accepté vos conseils, vos décisions, je vous ai laissé découper mon ventre, que pourrais-je faire de plus ? Si vous voulez de meilleurs chiffres, je pourrais revenir tous les jours pour la pesée. Mais mon expérience m’a montré qu’on ne ma laissera pas sortir de peur que je ne revienne pas !

* Ce n’est pas possible, je n’en peux plus, cela fait 8 jours que je suis ici !

* Bon, je vais voir si on peut faire une exception.

Ma fille réveillée a faim, elle se met à pleurer. La puéricultrice me la rend pour que je la rhabille et la nourrisse.

* Et arrêtez de pleurer, sinon, elle risque de ne pas téter.

Impossible de répondre à ceci ! Mon homme arrive, me réconforte un peu, baigne Hombeline. Je me lave, je mange. La puéricultrice nous donne sa conclusion et mon homme réagit.

* J’ai demandé, on la laisse sortir.

* De toutes les façons, on serait sortis

* Mais, c’est pour son bien ! Après vérification dans son dossier, elle avait perdu du poids par rapport à la veille car vous aviez arrêté le supplément au biberon. Mais elle avait gagné par rapport à son poids le plus bas. Donc le critère de sortie est bien rempli.

Evidemment, vos critères avaient juste oublié que d’un jour sur l’autre, un bébé ne mange pas la même chose !

Peur du souvenir, d’être touchée, insensible à mon enfant

Pendant les mois qui suivent, je ne supporte plus aucun toucher vaginal, préférant éviter la rééducation périnéale, plutôt que d’en repasser par là. 6 mois ont passé. Plus de relations sexuelles non plus. Je ne supporte toujours pas quelqu’un me touche. Je fonds régulièrement en larmes en repensant à la naissance, dans le bus, devant mon PC au boulot… Alors quand on me dit ‘la mère et l’enfant vont bien’, je ne peux pas être d’accord.

D’ailleurs, ma fille est devenue un boulet pour moi. Je n’arrive pas à comprendre ses cris, ses besoins de sommeil. Je suis épuisée dès 10h du matin. Ma généraliste me prescrit un congé pathologique parce que « si vous reprenez le boulot dans cet état, vous allez faire une dépression ». Elle m’aide à gérer le sommeil de ma fille, mais mon homme s’inquiète : je gère la logistique mais je ne joue pas avec elle, il a l’impression qu’il va devoir l’élever seul.

Une lente guérison

Sur un forum d’aide aux femmes césarisées, je trouve des femmes qui sont passées par ces sentiments. Je découvre aussi que la césarienne est d’abord un acte médical réalisé en cas d’urgence vitale. La mienne ne me parait pas justifiée. Je comprends que je ne sors pas de la contradiction suivante

* Comme maman, j’ai été et resterai responsable de ce qui arrive à ma fille. Je veux être toujours forte pour la protéger.

* Comme femme, j’ai été faible par rapport au corps médical. Mais, vu leur poids, je ne devrais pas me considérer comme coupable de mes choix.

Je demande mon dossier médical que je reçois par la poste. J’y vois le petit grain de sable «une valeur pathologique » se transformer en une pathologie « diabète gestationnel » entre guillemets puis sans guillemets. J’y lis jour après jour, heure après heure, la mesure de l’ouverture de mon col. Nulle part je n’y trouve trace de mes inquiétudes (paludisme, peur des aiguilles, de la césarienne) de mes refus (déclenchement, péridurale).

Certaines mentions sont carrément erronées : pourquoi la SF mentionne-t-elle des contractions douloureuses ? Rien non plus sur un geste médical plus qu’invasif, ce décollement des membranes ou forçage du col qui m’a fait hurler n’existe même pas dans la mémoire de la maternité. Ai-je eu les bras attachés pendant l’opération. Cela ne compte pas non plus pour eux.

D’ailleurs, tout ce qui ne rentre pas dans leurs cases n’est pas noté. Toutes ces heures à pleurer ne sont nulle part mentionnées. Pour eux cela ne fait pas partie du travail. Cela peut donc recommencer pour d’autres mères, seule l’ouverture du col comptera.

Des femmes de l’association Césarine mettent un mot sur mon malaise, la dépression, et me poussent à agir pour sortir la tête de l’eau car je ne m’en sors manifestement pas en attendant juste que le temps fasse son œuvre. J’écris une lettre à la maternité demandant à faire corriger les erreurs, comme pour corriger les bugs de cet accouchement. Le gynéco me rappelle de suite pour me recevoir longuement en entretien. Il admet que le déclenchement a été décidé suite à plusieurs détails peu significatifs mais qui l’ont fait douter sans indication claire pour un déclenchement, qu’il a été fait sur conditions locales défavorables contrairement à ce qui avait été convenu entre nous. Un embryon d’excuse. Il conclut l’entretien en demandant à la secrétaire de fixer un rendez vous avec le chef de service qui « expliquera la décision initiale de déclencher ». Je comprends que l’enchainement de décision est aussi une cascade hiérarchique, gynéco qui obéit au chef de service, sage-femme qui obéit au gynéco… Et moi dans tout cela ?

Le gynéco me conseille de passer voir la psy de la mater, et me donne aussi les coordonnées d’une psy libérale. La psy de la mater pose un diagnostic « syndrome de choc post-traumatique » et me conseille de trouver un praticien en EMDR (Eye Motion Desensitization and Reprogramming, une forme d’hypnose) car elle-même n’a pas pu obtenir ce type de formation. La psy conseillée par le gynéco est du genre qui écoute sans dire un mot, aucun réconfort. Un psy pratiquant l’EMDR me permet de sortir des cauchemars et au travers d’un simple « tous les médecins ne sont pas bons » m’autorise enfin à sortir toute ma colère contre ce système hospitalier qui nous traite comme des pions, des matrices à peine bonnes à enfanter.

J’ai encore besoin de comprendre si on m’a fait un décollement des membranes. Je dois donc passer par le CRUQPC pour obtenir ce rendez vous. La sage-femme me reçoit dans une salle d’examen. Je suis incapable de m’assoir sur le lit d’examen le temps de l’entretien. Elle me confirme qu’elle a bien tenté un décollement des membranes « parce qu’elle a obéi » Je lui dis en pleurant que je l’ai vécu comme un viol en présence de mon homme. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à comprendre qu’elle ne se soit pas rendue compte qu’elle avait aussi le droit de désobéir, ne serait ce que de respecter mon droit à l’information. Elle me regarde partir en larmes en me disant « cela me gêne de vous laisser partir dans cet état ». Un sacré gâchis difficile à rattraper effectivement.

Epilogue

Ma fille a maintenant 4 ans. J’ai fini par l’aimer comme mon enfant mais sans jamais trouver le plaisir innocent que j’aurai avec mon fils. Tous les petits soucis de santé de ma fille me rappellent systématique cette naissance arrachée à mon ventre. J’ai appris à affirmer mes besoins mais aussi à ne plus faire confiance aveuglément aux médecins, très peu dans notre système médical et, malheureusement, j’ai clairement perdu une bonne partie de ma confiance en moi et en mon homme.

#43 – Mom – Pas-de-Calais, 2009

2 Fév

Mon premier accouchement, traumatique, à l’hôpital – France, Pas-de-Calais, 2009, par Mom

Dès le samedi, j’ai commencé à ressentir des contractions plus fortes et régulières que d’habitude. J’ai relativement mal dormi. Le dimanche, j’ai donc décidé de faire une nouvelle séance de sophro puis une sieste. Mais impossible de dormir. J’ai commencé à regarder l’heure à 16h et je me suis rendue compte que je contractais toutes les dix minutes. J’ai prévenu le Papa. J’ai commencé à accompagner chaque contraction en respirant bien, en visualisant l’ouverture du col. L’intensité des contractions montait, mais leur fréquence ne diminuait pas. J’ai varié mes positions, sur le ballon, sur le coussin, à quatre pattes (mauvaise idée), en appui sur les murs, le canapé (le sèche-linge, une table, un placard…). Papa a commencé à chronométrer, mais nous n’en étions qu’à une contraction toutes les sept ou huit minutes. Vers 22h, nous avons décidé d’aller à la maternité tout de même. Résultat: un col dilaté à un… La sage-femme nous a renvoyés chez nous en me conseillant du spasfon qui arrêterait ces « fausses » contractions, un bon bain chaud et une bonne nuit de sommeil. Onze heures, quatre spasfons, deux bains chauds et une nuit blanche plus tard, les contractions étaient toujours à la même fréquence et à la même intensité… J’étais épuisée… J’en voulais à Papa de s’endormir et de ronfler entre les contractions alors que j’aurais aimé qu’il me masse. J’en voulais à la sage-femme et à son « faux » travail si réel. J’en voulais au chat qui miaulait derrière la porte. A ma belle-mère qui me demandait si je prendrais bien un steak ce midi… J’en voulais à l’haptonomie, la sophrologie, l’homéopathie et je commençais à ne plus rien gérer. Je demandais donc à L. (le Papa) de retourner à la maternité. Il devait être 9h30. La première sage-femme m’avait trouvée trop souriante pour être en train d’accoucher. Oui je sais sourire même quand j’ai mal (entre deux contractions!). Alors j’ai tenté d’afficher la pire expression possible de souffrance en expliquant la situation à la sage-femme de cette garde. Examen… Allelujah! Dilatation à trois! « Vous êtes en travail Madame, nous allons pouvoir passer en salle de naissance ». Papa est arrivé, il avait du garer la voiture au fin fond du parking. Il présente le projet de naissance à E., la sage-femme, qui accompagnera l’accouchement. « Je souhaite que l’on me propose la péridurale mais je préférerais que l’on m’aide à gérer la douleur de façon naturelle ». Je VEUX la péridurale! L’anesthésiste est donc appelé, il plaisante, je souris et plaisante (il faut vraiment que j’arrête de sourire quand j’ai mal). Il me fait une première piqure et m’informe que je ne sentirai plus rien. Oh douleur, le fou! Il va me paralyser! Pourquoi ai-je donné mon accord? En plus il ne me croit pas ! La douleur finit par s’estomper… Nous prenons nos marques dans la pièce. L. sort le brumisateur, les huiles essentielles… Je reprends mes esprits, me relaxe, visualise… Je peux doser moi-même la péridurale. Je choisis donc de ressentir, de rester mobile, simplement d’atténuer. Seulement la douleur, insidieuse, se déplace dans le dos… Je varie les positions sur les conseils d’E.: avec un ballon, un coussin, sur la table en version assise, version semi couchée… Rien n’y fait. Elle pense un temps que ma vessie trop pleine crée ces douleurs. Encore un coup au PdN, je ne sais pas faire seule… Elle étudie ensuite la position du bébé, mais elle est très bien positionnée, à gauche, la tête dans l’axe, basse et active. L’anesthésiste est rappelé. Sceptique à nouveau, c’est désagréable. Je vais m’évanouir, j’alterne des « oh putain » « oh pardon » (ce n’est pas mon langage habituel!). Il tente un produit, qui enfin me soulage. Mais je ne sens plus le bas de mon corps… En attendant, le col n’est dilaté qu’à quatre… E. nous présente les différentes options: laisser faire le bébé pour qu’elle fasse céder le col, rompre la poche des eaux, perfusion de synto. En sachant que si une troisième heure passe sans progression, on se dirige vers la césarienne… A chaque fois, elle me proposera un certain acte, ou la césarienne. Alors forcément, nous choisissons tout acte sauf la césarienne, E. impose ses idées en nous laissant l’illusion d’un choix. Nous choisissons d’abord de laisser faire le bébé. Mais le col n’évolue pas… Nous optons alors pour la perfusion. La dilatation s’accélère enfin. E. contrôle toutes les heures, la progression est régulière, de l’ordre d’un centimètre par heure. Me voilà un peu plus sereine. J’alterne entre micro sommeils (comme Papa d’ailleurs, qui après m’avoir accompagnée, massée, encouragée, tombe de fatigue) et accompagnement de la progression du col et du bébé. Je m’en veux de dormir, j’ai l’impression d’abandonner mon bébé.

A dilatation complète, E. attend la poussée spontanée, qui n’arrivera jamais… Elle va donc me diriger. Ca ou la césarienne ! Elle me propose différentes positions mais d’une façon qui fait que je choisis la position gynéco, un peu relevée, car je n’ai pas la force de me mettre sur le côté et de pousser en continu (j’apprendrai plus tard que ce n’est pas parce qu’on accouche sur le côté qu’on doit pousser en continu). Elle me fait faire un essai de poussée. J’improvise, car j’ai appris à respirer pour accompagner la poussée naturelle, pas à pousser… Ca fait rire L.! Apparemment cela fera l’affaire; elle réajustera tout de même en cours d’expulsion. La salle se remplit pour la première fois: deux sages-femmes, une auxiliaire, et un médecin qui surveille de loin. Ce monde est anxiogène… E. s’équipe. Elle me dirige, je pousse, je donne tout, j’en vois des étoiles. L. m’encourage, je ne le crois qu’à moitié quand il me dit que ça avance bien, mais ça me fait du bien. Au bout d’une demi-heure, la deuxième sage-femme se tient à mon autre épaule et m’encourage. Elle finit aussi par couper le son des appareils qui surveillent mes paramètres tant ils sonnent. Je ne l’aurais pas remarqué si elle ne l’avait pas dit, je ne suis concentrée que sur un seul but, sortir mon bébé seule. Je crie, je pousse de plus en plus fort. Dans un magnifique « blop », la poche des eaux éclate au visage d’E. Le bébé descend, mais elle fatigue me dit la sage-femme. Je pousse encore et encore, je la mettrai au monde, pas de forceps ni de ventouse. D’un coup E. me demande d’arrêter. La tête est sortie! Je l’avais sentie quelques instants plus tôt, ce qui m’avait surmotivée. Maintenant les épaules, petite poussée, stop! E. dégage le bébé, qui crie et frétille. Elle lui fait un shampooing d’office !!! Elle me demande si je veux l’amener à moi… Oui, mais le Papa est sur ma perfusion, focalisé sur le bébé, il ne m’entend pas! Elle dit une phrase horrible, « Maman ne veut pas te prendre », puis elle la pose sur mon ventre, l’essuie un peu et lui couvre le dos… Elle me regarde de ses grands yeux noirs, le front tout plissé, elle s’agite vers moi. Je verse quelques larmes, elle est si belle… Papa aussi a les larmes aux yeux, il m’embrasse, n’arrête pas de me féliciter. J’ai la tête qui tourne, tout me semble si surréaliste. Le bébé dans mon bidon depuis neuf mois est là! Je veux la prendre dans mes bras mais les sages-femmes m’en empêchent, le cordon n’est pas assez long. Qu’est-ce qu’elle glisse, j’ai peur qu’elle ne tombe. Les sages-femmes nous disent que le cordon a cessé de battre (un peu vite j’ai trouvé); L., qui avait hésité pendant la grossesse, le coupe. Je peux enfin la voir de plus près. Elle cherche mon sein, mais elle bulle, elle râle. Je ne le saurai que plus tard, elle ne rosit pas assez. L’équipe doit l’aspirer. L. les accompagne, je me sens seule et impuissante. Ils sont juste à côté, mais je ne les vois pas. J’entends ma fille se remettre à pleurer, je suis sûre que L. la tient. Enfin je les aperçois, pour la pesée et la mesure. Elle fait son premier pipi sur la balance. Papa aide pour la couche, où elle laisse son premier caca. Il lui donne aussi la vitamine K, qu’elle avale goûlument. Les voilà qui reviennent me voir. Je réalise seulement qu’il y a un souci de mon côté. Le placenta ne vient pas, malgré mes poussées. J’accepte à nouveau le synto, mais il ne se détache pas davantage. La demi-heure protocolaire est bien dépassée (j’apprendrai plus tard que l’on peut attendre bien plus). La salle s’est remplie: trois sages-femmes, deux auxiliaires, une troisième blouse blanche non identifiée, le médecin, une interne, l’air soucieux. Il va falloir procéder à une révision utérine car je fais une hémorragie (mon dossier, lu après coup, indiquera « RU sans hémorragie »…). « Légèrement désagréable » m’avertit-on. J’accepte, je n’ai qu’une hâte, reprendre mon bébé qui attend avec son Papa et l’observe, les yeux grands ouverts, sereine. Et je me rends compte qu’E. aime les euphémismes… La péri ne fonctionne plus bien, j’ai l’impression qu’on m’arrache les entrailles, et pas d’un coup comme on enlèverait un sparadrap, longuement, méticuleusement… J’essaye de respirer comme l’indique le docteur, mais je crie, je pleure, je commence à avoir mal à la tête et la nausée, à voir des étoiles, je demande qu’ils arrêtent, si je m’évanouis, je ne pourrai pas m’occuper de mon bébé. Ils ne m’écoutent pas ! Je hurle, ils finissent par faire une petite pause puis reprennent les hostilités. Le placenta est enfin vaincu, je suis a priori sortie d’affaire. Moi qui souhaitais voir cet organe qui avait alimenté bébé pendant des mois, je voudrais le balancer par la fenêtre. Bébé enfin! Non Madame, il faut recoudre maintenant… Une déchirure simple, quelques points internes, un point externe. Elle sera bien douloureuse et s’infectera. Le périnée est bien abîmé, j’aurai un bel œdème. J’ai l’impression qu’E. met des heures à me recoudre. Enfin, plus d’une heure après la naissance, L. peut approcher avec notre fille. Il me répète sa fierté, son admiration, qu’est-ce que cela fait du bien. La chaleur du bébé me réconforte. Elle a toujours les yeux grands ouverts. Elle prend appui sur ses bras et rampe avidement vers mon sein. Une auxiliaire de puériculture passe et sans rien demander, appuie sa tête sur mon sein…

Nous sommes enfin seuls, L. et moi, et notre fille, qui tète goulument. Elle finit par s’endormir. Elle a l’air heureuse. L. les yeux qui brillent. Je me sens envahie par un amour d’une telle intensité. Je l’aime si fort mon bébé…

Pendant cet accouchement, j’ai eu l’impression d’être manipulée, que l’on me donnait de faux choix pour me pousser à faire comme l’équipe le souhaitait. J’ai été menacée de césarienne régulièrement. La révision utérine a été si horrible que pendant 10 mois, L. n’a pas pu me toucher sans que je me sente agressée. Un stress post-traumatique m’a été diagnostiqué.

J’ai rencontré le gynéco pour consulter mon dossier, un an environ après l’accouchement. C’est là que j’ai pu lire qu’on m’avait menti pour me faire accepter la révision utérine, prétextant une hémorragie inexistante. Le gynéco m’a aussi dit que rien dans mon dossier n’indiquait qu’une césarienne aurait pu être nécessaire, et que la décision ne revenait pas à la sage-femme. Quand je lui ai demandé si réellement le cœur de mon bébé fatiguait à la fin, il a ri, et dit que c’était un jeu fréquent entre sages-femmes et gynécos, dire que le cœur faiblissait pour que la maman pousse plus vite, plus fort !!! J’étais si choquée. Il a tout de même ouvert l’enveloppe qui contenait le monito du rythme cardiaque de mon bébé, et apparemment, elle aurait vraiment été en souffrance. Mais comment savoir ? Comment faire confiance après ça ?

3 ans après, j’étais à nouveau enceinte. La grossesse a été très difficile psychologiquement, en partie par crainte de l’accouchement, par crainte de revivre un tel traumatisme. Jusqu’au jour J, j’étais incapable de faire confiance à l’équipe médicale. Heureusement, la naissance de ma seconde fille a pu être naturelle, magique… Comme quoi, après un premier accouchement traumatisant, il est possible de vivre un accouchement respecté (dans une autre maternité !!).